Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 06:41

Le XXe siècle a vu la mode se rapprocher de l’art. Notre XXIe siècle adolescent (il a douze ans…) confirme la tendance.

L’intérêt de la mode pour l’art s’exprime principalement de deux manières (1). D’une part, elle puise son inspiration dans un passé plus ou moins lointain ; d’autre part, elle tisse des liens avec les artistes de son temps. Historiquement, cette seconde manière a précédé l’autre. A l’origine, il y eut Coco Chanel qui, en 1922, créa les costumes de L’Antigone de Cocteau. Deux ans plus tard, elle monta à bord du Train bleu ; ses compagnons de voyage avaient pour noms Picasso, Darius Milhaud, Henry Laurens et - encore lui - Jean Cocteau. En 1937, Elsa Schiaparelli poursuivit l'aventure avec le même Cocteau - décidément incontournable - et Dali, avec lequel elle créa la célèbre robe homard. « Elsa Schiaparelli est une artiste qui fait des vêtements », disait Chanel qui se refusa toujours à utiliser pour elle-même le vocable intimidant d’artiste.

L’autre manière est plus récente. Elle naît en 1965, quand Yves Saint Laurent présente sa robe Mondrian.


robe-mondrian.jpg

 

Le même couturier va multiplier les hommages aux artistes avec plus ou moins de bonheur : le bustier de la mariée aux colombes de Braque, le boléro aux iris de Van Gogh, un profil de Picasso sur une robe du soir…


robe-picasso-ysl.jpg

 

Une manière n’exclut pas l’autre : Yves Saint Laurent, par exemple, fait réaliser en 1969 par son amie sculpteur Claude Lalanne un buste de métal doré qui reprend au moule la forme exacte des seins du mannequin.


robe-lalanne-ysl.jpg

 

On aurait pu s’attendre à ce que les couturiers d’aujourd’hui privilégient la collaboration avec les artistes contemporains. La lecture des journaux nous les montre, au contraire, tournés vers le passé. « Pour réenchanter le Grand Trianon, des couturiers réinventent le XVIIIe siècle » (Le Monde, 01/09/2011) ; « La collection Lanvin puise dans la Renaissance allemande sa vision mi-érotique, mi-innocente de la femme » (M, le magazine du Monde, 28/01/2012) ; « L'italienne Etro a choisi pour sa collection des références à l'Art déco (...) et à la peinture futuriste de Fortunato Depero »  (M, le magazine du Monde, 26 mai 2012) Marc Jacobs, qui, pour Vuitton, a collaboré avec Stephen Sprouse, Tadashi Murakami, Richard Prince et, récemment, avec la plasticienne japonaise Yayoi Kusama ; Jean-Charles de Castelbajac, dont l’œuvre originale et cohérente jette un pont avec l’art contemporain, font figure d’exceptions.


marc-jacobs-stephen-sprouse.jpgVuitton - Sprouse

 

vuitton-murakami.jpgVuitton - Murakami


vuitton-kusama.jpegVuitton-Kusama

 

Une mode qui, saison après saison, cherche son inspiration du côté des maîtres du passé, trahit une très grosse fatigue... 

Le comble est atteint quand, par exemple, Phoebe Philo pour Céline propose un manteau Mondrian dont on se demande s'il a été inspiré par le peintre ou par Yves Saint Laurent :


manteau-mondrian.jpgSource : M Le Monde, 17/03/2012

 

Gare au radotage...

Pourquoi donc la mode ne cherche-t-elle pas à collaborer plus souvent avec les artistes vivants ? Peut-être parce que les couturiers pensent avoir acquis le statut d’artistes à part entière. Il est possible aussi que les préoccupations de l’art contemporain ne recoupent pas celles de la mode.

Récemment, Christian Louboutin a utilisé à des fins commerciales de grandes œuvres du passé. Le photographe Peter Lippmann a recréé pour lui des tableaux de maîtres, introduisant dans chacune des recréations une chaussure ou deux de la collection automne-hiver 2011. Une réalisation a particulièrement retenu mon attention. Il s’agit de la reprise photographique de la Madeleine à la veilleuse de Georges de la Tour :


madeleine-a-la-veilleuse-def.jpg

 

Le tableau de la Tour représente une Marie Madeleine repentante. Habillée simplement, la main droite délicatement posée sur une tête de mort, elle médite sur la vanité des choses. Faire son salut est devenu son unique préoccupation. Que vient faire alors, dans la composition de Lippmann,  cette bottine « collée », symbole d’un luxe auquel l’ancienne courtisane a renoncé ?


madeleine-a-la-veilleuse-louboutin.jpg

 

Le contresens est total. En effet, toute cliente qui a saisi le sens du tableau de La Tour renoncera à jamais aux chaussures de luxe, serait-ce des Louboutin !

S’inspirer des peintres du passé, si l’on veut. A condition de faire l’effort de les comprendre et, par là, de les respecter (2).

__________________________________________________________________________________
1. Je laisse de côté la tradition du couturier collectionneur d’art inaugurée par Jacques Doucet et illustrée, par exemple, Christian Dior, Yves Saint Laurent, Jean-Charles de Castelbajac, Marc Jacobs… 
2. Sur le même sujet, on peut se référer à Art, artisanat et mode.

Repost 0
Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
commenter cet article
1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 06:44

Sur Lapo Elkann, je sais le minimum. Il est le petit-fils de Gianni Agnelli. C’est un homme d’affaires. Le magazine Vanity Fair l’a classé en 2009 parmi les hommes les mieux habillés du monde. Ses tenues, voyantes, m’ont intrigué. Un récent numéro du magazine M (Le Monde) m’a permis de mieux comprendre : la journaliste Catherine Maliszewski y rapporte les propos de Lapo Elkann sur… sa voiture, une Fiat 500 Abarth :


fiat.jpg


« Je l’ai customisée. Elle est bleu Bugatti, car le bleu, c’est le ciel, la mer, l’océan. Je ne me sens jamais mieux qu’en contemplant l’eau, elle me permet de m’échapper pour imaginer, rêver, penser. C’est un bleu mat. L’une de mes activités préférées porte sur la recherche de nouvelles couleurs, et ce mat, j’y travaille depuis douze ans. L’intérieur est en denim, parce que le jean est une valeur démocratique. Cette voiture est plus basse que la normale, ce qui la rend plus rigide et donc plus nerveuse. Je l’ai allégée de 250 kg pour rouler plus vite (…) j’ai bien sûr amélioré sa sécurité avec des pince-freins en céramique. »

C’est donc cela : Lapo Elkann s’habille comme il roule ! Je veux dire qu’il se customise (1) ! On saisit mieux, alors, le chapeau fushia, les lunettes de toutes les couleurs, les bracelets en tous genres…


lapo-elkann-chapeau.jpg

lapo-elkann-lunettes-blanches.jpg 
lapo-elkhann-lunettes-bleues.jpg

 

La customisation ne porte pas que sur le vêtement et ses accessoires ; elle concerne aussi le corps : Lapo Elkann a les bras aussi tatoués que ceux d’un footballeur !

Une question demeure : que signifie cette customisation de soi-même ? Pour la voiture, c’est clair : chaque innovation ou transformation a été justifiée par Lapo Elkann lui-même (voir les extraits ci-dessus soulignés par mes soins). Mais pour ce qui est de son apparence ?... Lapo Elkann s’est-il exprimé sur le sujet ? L’envie m’a pris de retrouver par moi-même les raisons qui ont pu présider à ses choix ; mais ce qui était au départ un jeu s’est vite transformé en quête de l’impossible. Quel sens donner, par exemple, à ces mocassins bleu indigo à pompons portés avec un costume de ville que n’aurait pas renié son grand-père ?


lapo-elkhan-mocs-bleus.jpg

      
Oui, je sais, Lapo Elkann aime le bleu parce que le bleu,  « c’est le ciel »… Mais qui prétend avoir le ciel à ses pieds risque de déclencher la foudre !

Lapo Elkann me rappelle John Kennedy junior. Les fées et les dieux se penchèrent sur leurs deux berceaux. John John hier comme Lapo aujourd’hui se crut tout permis et l’un avant l’autre chercha par l'anticonformisme de ses tenues à s'émanciper d'un encombrant lignage :


john-kennedy-junior.jpg

Lapo-elkann-bonnet-def.jpg

 

Les jaloux seront rassurés : être le rejeton d’une famille mythique n’offre pas que des avantages. Comment trouver sa place quand on est le fils de John Kennedy ou le petit-fils de Gianni Agnelli ? La difficulté redouble quand, comme John Kennedy junior et Lapo Elkann, on descend d’ « icônes du style » et que, soi-même, on n’est pas insensible au sujet.

Deux possibilités s’offraient à Lapo Elkann pour se démarquer de son grand-père : ou adopter un style respectueux des codes et rompre avec les détournements et les décalages qu’affectionnait Gianni ; ou multiplier ceux-ci et passer d’une fantaisie contrôlée à une extravagance effrénée.

Lapo Elkann a choisi la seconde solution. Pour le meilleur, diront les uns ; pour le pire, diront les autres.

Pour juger du résultat, le mot élégance n’est pas approprié. Lapo Elkann se déguise plus qu’il ne s’habille. Son intention est clairement d’attirer l’attention sur sa personne, comme pour prouver – et se prouver – qu’il existe en tant que Lapo Elkann et non en tant que simple héritier. Un narcissisme aussi visible peut mettre mal à l’aise. Il n’est pas sans m’évoquer celui dont font preuve les candidats de télé-réalité, souvent issus  de milieux défavorisés : eux aussi chargent leur apparence de parler pour eux. L’ennui, c’est que leur apparence parle aussi mal qu’eux… Certes, Lapo Elkann a d’autres moyens, il a reçu une autre éducation. Mais les deux démarches sont-elles si éloignées ?

Entre Lapo Elkann et un loulou de banlieue, il y a plus qu’une ressemblance. Tous les deux aiment la fringue. Tous les deux sont tatoués. Et quand l’un costumise sa Fiat Abarth, l’autre, dès que revient le week-end, se livre à son occupation favorite : le tuning de sa Golf première génération !

Vous l’avez compris : les tenues de Lapo Elkann (ou plutôt ses « looks ») ne m’emballent pas plus que ça. Je les regarde comme des curiosités tout en admirant la qualité des tissus et des coupes. Je les préfère encore, toutefois, à l’absence de tenue dont il lui arrive de faire preuve quand les beaux jours reviennent. Allez ! Vite ! des fringues sur Lapo ! 


lapo-elkhann-st-tropez.jpg

A chacun son snobisme : celui du jeune patricien, c’est de faire peuple...

__________________________________________________________________________________
1. Customiser : personnaliser à son goût sa voiture en y ajoutant des accessoires.

Repost 0
Publié par Le Chouan - dans Personnalités
commenter cet article
15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 06:35

       chouan-jpg                                                                                                

 

 

                                                                                                         C’est un aquaboniste
                                                                                                         Un faiseur de plaisantristes 
                                                                                                         Qui dit toujours
                                                                                                         « A quoi bon ?  A quoi bon ? »

                                                                                                         Serge Gainsbourg

 

Dans mon entourage, peu savent que je tiens ce blog. L’anonymat, imposé par ma profession, me protège des curieux. Il y a aussi mon goût du secret et cette étrange gêne qui, dans la vie courante, m’envahit quand un de mes sujets favoris arrive par hasard (et ce hasard est exceptionnel !) dans la conversation. Parler chiffons, mais je ne le fais jamais ! Si tel devait être le cas, je suis certain, du reste, que je m’ennuierais très vite.

A qui l’ai-je dit ? A quelques membres de ma famille ; à quelques amis et relations. Au total, à une quinzaine de personnes à peine. Suite à mon « outing », les réactions furent variées : du commentaire poli au silence humiliant en passant par le sourire gêné. Mais je suis mal placé pour me plaindre : si je n’avais pas voulu risquer la déception, il m’aurait suffi de conserver le silence. Et puis, quelle présomption de penser un instant que mes billets de quatre sous méritaient des compliments ! Voilà ce que je me dis quand je vois le verre à moitié vide. Mais quand je me force à le regarder à moitié plein, je me persuade que l’explication tient moins à ma manière qu’à mon sujet, qui laisse presque tout le monde indifférent.

Une remarque a retenu particulièrement mon attention : « A quoi ça sert ? » m’a demandé un ami. Cette question, inattendue, m’a d’abord fait un peu de peine. Et puis, après réflexion, j’ai admis sa pertinence.

A quoi peut bien servir, en effet, de louer l’élégance et la beauté en un temps qui les méprise ? De prêcher quelques convertis ? D’invoquer les mannes d’illustres devanciers dont les noms ne disent rien aux plus jeunes ? De rappeler des codes que tout le monde ou presque ignore et que personne, de toute façon,  n’a le désir de savoir ?

Quand j’y pense, c’est fou le nombre de choses inutiles que je connais. Si, en la matière, un championnat de France était organisé, je crois que je pourrais y participer avec de bonnes chances de succès !

Mais il n’y a de choses inutiles que parce qu’il y a des gens pour les apprendre et les répéter. Selon cette implacable logique, il n’est donc pas impossible que je sois l’homme le plus inutile de France ! Cette pensée devrait me donner le vertige. Au lieu de cela, bizarrement, elle me remplit de satisfaction. Des connaissances inutiles ; un blog inutile ; un auteur de blog inutile… N’y a-t-il pas dans ce constat quelque chose de paradoxalement réjouissant ? 

Mon inutilité diminuera lorsque je cesserai d’alimenter ce blog, ce qui, faute de combustible, ne manquera pas d’arriver un jour. Alors, Le Chouan des villes rejoindra la longue liste des blogs au web dormant… Quelques jeunes gens en mal d’élégance viendront quelquefois le réveiller. Et, un jour, il s’endormira pour toujours.

… Moi, moins inutile ? Cette perspective-là, au contraire, me fait froid dans le dos ! Elle est mon plus efficace aiguillon. Comment pourrais-je renoncer le cœur léger à ne plus être moi – ou à l’être moins ? Il faudra bien, alors, que mon inutilité trouve un autre aliment pour satisfaire sa faim.

En attendant, je continue. Ne serait-ce que pour vous remercier, chers lecteurs (inutiles !), de prendre sur votre temps pour me lire. Et, par votre fidélité, de m’encourager.  

Passez de bonnes vacances !  

Repost 0
Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
commenter cet article
10 juillet 2012 2 10 /07 /juillet /2012 06:34

Sur quelques tailleurs

«  Archibald Leahy était doté, professionnellement, d’une sorte de génie : les vêtements qu’il taillait étaient d’un si beau style (dans ce genre étriqué, comme misérabiliste, dont l’usure accentue la note romantique) qu’on oubliait les défauts – grossières fautes d’orthographe -  dont ils étaient criblés ; et il lui arriva de me confectionner – effet de je ne sais quelle distraction ou manigance financière – un costume dont ni la forme (croisée alors que je la souhaitais droite) ni peut-être même le tissu (choisi sur un bout infime) n’étaient ceux dont nous étions convenus, mais que j’acceptai de mon gré, vu l’indéniable talent dont il témoignait et le charme irrésistible de son baladin d’auteur. »

Barrett. «  Ici, nous ne regardons pas ce qui se passe dans la rue, me dit un après-midi ce tailleur, affirmant ainsi l’orgueil aristocratique qui le portait à un dédain souverain de cette chose horriblement vulgaire, la mode, dont un honnête homme n’a pas à se préoccuper s’il tient le moins du monde à se placer au-dessus du commun. 

L’ami qui m’avait envoyé chez Johnson et Marié était quelqu’un de plus expérimenté que moi (…) les deux associés racontaient admirativement que depuis nombre de dizaines d’années ils lui exécutaient des costumes sans jamais les changer d’une ligne et sans en jamais élargir ou rétrécir les bas de pantalon. Une fois pour toutes, un standard avait été défini et ils s’y conformaient avec autant de rigueur que le faisait à la règle qu’il avait conçue cet autre tailleur, Fred Perry, chez qui j’allai quand j’avais un peu plus de vingt ans et qui m’assurait qu’il m’habillerait d’une façon qui ferait impression sur mon patron (annonçait-il en substance, comprenant que j’étais un jeune homme aux moyens sans rapport avec sa soif d’élégance), règle de même ordre qu’une section d’or ou un canon de Polyclète : même distance entre le cran des revers et la petite poche de côté, entre celle-ci et le bouton de milieu du veston (placé juste au niveau de la taille naturelle), entre ce bouton de milieu et la poche du bas, distance qui, inchangée, jouait le rôle d’un module. Sidney Johnson, pur Anglais (…), et son coupeur Alfred Marié (…) n’étaient ni l’un ni l’autre des théoriciens de l’art vestimentaire à la façon de Fred Perry. Marié, qui seul maniait les ciseaux, paraissait opérer de manière tout empirique ; Johnson, qui conseillait dans le choix, et présidait aux essayages, avait toutefois une idée bien arrêtée : la haine de ce qu’il appelait les couleurs " sales ", autrement dit les tons pas francs (indécis en eux-mêmes ou se conjuguant en un accord faux, s’il s’agissait d’un tissu aux teintes mélangées), couleurs dont – considérant l’échantillon ou la pièce incriminé – il parlait avec une moue de dégoût, comme si leur spectacle ou leur seule évocation avait été pour lui une souillure l’atteignant plus intimement qu’un simple déplaisir physique. Le classicisme le plus grand  - aisance et sobriété – semblait avoir sa préférence, et si loin allait son souci de la correction, ainsi que son loyalisme envers son pays natal, que je me rappelle l’avoir vu dans son magasin, chemisé de blanc et tout de noir vêtu, peu après la mort du prédécesseur de la reine Elizabeth, à telle enseigne qu’il me semble bien m’être senti tenu de lui présenter mes condoléances. Selon son acolyte Marié, qui lui non plus n’était pas un ascète en matière de breuvages fermentés, Sidney Johnson, grand buveur, prisait particulièrement le mandarin à la menthe verte, mélange singulier pour un Anglo-Saxon et surtout pour quelqu’un qui à tel point détestait les couleurs " sales "…»


illustration-leiris.jpgExtrait du Chic anglais, James Darwen (source : Hackett)

 

Sur le métier de tailleur et la philosophie

« Il semble indiscutable que le tailleur, affronté à l’apparence humaine comme l’est le médecin à ce qui se passe dans les corps et dont leur enveloppe porte souvent la marque – il semble évident que celui qui nous coupe des habits, appropriés à l’idée que nous nous faisons de nous (quant à ce que nous sommes et à ce que nous devrions être) ainsi qu’à sa propre idée de notre personne et des impératifs de la mode, se trouve branché directement sur la philosophie. Outre qu’il doit procéder à de subtils arbitrages entre la nécessité du comme-il-faut et la liberté du comme-il-vous-plaira, son champ d’action n’est-il pas essentiellement situé à la frontière de l’être et du paraître ?

Frivolité, peut-être ? Jamais une séance d’essayage chez le tailleur ne m’a ennuyé… Divers détails matériels me séduisent : le dessin des coutures provisoires se superposant à notre corps en une sorte d’idéal tracé géométrique ; le bruit de la manche à peine fixée que, parfois, l’artisan arrache d’un coup sec (ce qui donne soudain l’impression d’être en guenilles) ; ses gestes de sculpteur, appliquant ici, relâchant là ; les épingles qu’il enfonce prestement, à l’emplacement des futurs boutons par exemple. Plus encore, me séduisent les propos qu’il peut juger opportun d’émettre et qui, souvent, laissent entrevoir sa philosophie d’homme en bonne posture pour considérer gens et choses, la personnalité de chacun et les fluctuations du goût, ce qui appartient en propre à l’individu et ce qu’il doit emprunter au collectif, aussi soucieux qu’il soit de s’affirmer modèle unique.

Originaire, je crois, d’Europe centrale mais élevé en Angleterre, un tailleur de la rue Vivienne chez qui, autrefois, je me suis fourni tenait si fort à marquer sa dignité et la quasi-spiritualité de son art que ses factures ou papiers à en-tête étaient porteurs de ce slogan : A Bund’s suit gives a moral satisfaction, formule que cette autre concurrençait : Patronized by the best gentlemen in the city, comme s’il avait donné à entendre qu’en s’habillant chez lui l’on se sentirait en quelque manière purgé de ses péchés et très précisément l’égal de ces parfaits qui, irréprochables dessus du panier, voulaient bien lui accorder leur pratique. »

(…)

« L’affection fétichiste que j’ai pour mes vêtements, qui représentent comme mes écrits un constituant de ma personne telle qu’elle apparaît aux autres, - l’autorité presque d’oracle que j’attribuai il y a longtemps au dicton Kleider machen Leute, que me firent connaître quelques leçons d’allemand à l’Ecole Berlitz et qui s’oppose à notre l’habit ne fait pas le moine, - l’idée un peu obsessionnelle qu’un jour viendra où je commanderai un costume que la mort m’interdira de porter ou ne me le permettra qu’à peine, - ma répugnance à être photographié (sûr que je suis d’être vilainement montré et, par ailleurs, envisageant avec malaise l’écart futur qui séparera mes traits réels de ceux ainsi saisis au vol et abstraitement fixés), - cet attachement jaloux à mon corps, qui m’a toujours empêché de le mettre en danger sans trop d’inquiétude et même retenu de lui donner totale licence de s’abandonner en aveugle à la distorsion de l’amour : voilà qui suffirait à expliquer pourquoi je tends si fortement à croire que le métier de tailleur – travail touchant directement à notre forme visible – ne peut manquer d’inciter à philosopher. »

Repost 0
Publié par Le Chouan - dans Tailleurs
commenter cet article
6 juillet 2012 5 06 /07 /juillet /2012 06:39

On s’attendrait à ce que les surréalistes, chantres de la révolution, aient chargé leur mise de témoigner pour eux de leurs aspirations subversives. Ce qui étonne, au contraire, c’est, presque toujours, le classicisme de leur apparence. Dans son Journal inutile, Paul Morand les qualifiait de « bourgeois déguisés en voyous ». Entendu au sens figuré, le propos ne manque pas de pertinence, mais, au sens propre, c’était plutôt des voyous (enfin, des provocateurs) habillés… en bourgeois.

Le surréalisme influença de nombreux arts. Je limiterai mon propos à la littérature ; encore ne chercherai-je pas, dans ce seul domaine, à être exhaustif. Je me contenterai de présenter quelques individualités ayant appartenu plus ou moins longtemps au mouvement en insistant sur ce qu’elles peuvent avoir de révélateur.

A tout seigneur tout honneur : commençons par le fondateur du mouvement, celui que ses détracteurs ont surnommé « le pape du surréalisme » : André Breton.

Les surréalistes se prêtaient de bonne grâce aux séances chez le photographe. C’était leur côté « poseurs ». Les portraits d’André Breton sont nombreux, qui le montrent le plus souvent solennel et sérieux. Sérieux… comme un pape ! Il était de ces hommes que leur corpulence fait imaginer plus grands qu’ils ne sont. Son visage, démesuré, renforçait cette impression. Visage léonin, couronné d’une crinière que, s’il était permis d’oser cet adjectif pour parler du premier des surréalistes, on qualifierait volontiers de romantique…


andre-breton-copie-1.jpgAndré Breton

 

Georges Bataille, proche un temps du mouvement, ne le rata pas : « (…) un représentant d’une espèce innommable, animal à grande tignasse et tête à crachats, de Lion châtré. » Brassaï non plus, mais en plus drôle : « (…) il ressemblait à un Oscar Wilde, qu’une brusque substitution glandulaire aurait rendu plus énergique, plus mâle. »

A quelques audaces près, la mise frappe par son caractère conventionnel. Au compte des « folies » (au demeurant peu emballantes), citons le manteau de cuir ou la cravate à rayures sur une chemise à pois :


andre-breton-cuir.jpg


andre-breton-motifs.jpg

 

La tenue de prédilection reste néanmoins le costume et, plus exactement, le costume croisé.


andre-breton-costume-croise-copie-1.jpg

 

Filons la métaphore cléricale, et passons aux « cardinaux ». Cela fait, conscient des insuffisances d'un tel classement.

Tristan Tzara, fondateur de Dada rallié au surréalisme, avait trouvé dans le monocle et la mèche retombant sur le front des moyens de se distinguer. Il le fallait : sans cela, sa physionomie n’aurait pas retenu les regards. Un monocle de mondain et une mèche à la Barrès : la provocation est assez claire ! Où l'on voit que l'ironie appliquée à l'apparence n'est pas une invention « postmoderne » !


tritan-tzara-meche-copie-1.jpgTristan Tzara

 

Sur son portrait le plus célèbre, signé Robert Delaunay, Tzara arbore une longue écharpe « simultanée » dessinée par Sonia, la femme de Robert. L’occasion pour le peintre de faire, en somme, une double peinture : un portrait figuratif et une composition simultanée.


tristan-tzara-delaunay-copie-5.jpgTristan Tzara par Robert Delaunay

 

Autre cardinal : Louis Aragon.

Jeune, Aragon fut pendant quelques années un des compagnons les plus proches du très élégant Drieu La Rochelle. Dominique Desanti, biographe du second, écrit : « Pierre et Louis admirent chacun dans l’autre ce qu’ils aiment en eux-mêmes : l’élégance désinvolte, le dandysme insolent. » Et tous les deux, en ces années-là, sont disciples de Barrès, l’auteur du Culte du moi. Breton et Soupault ont témoigné d’un Aragon narcissique – Breton : « (…) il aime, en parlant dans les cafés, à ne rien perdre de ses attitudes dans les miroirs » ; Soupault : « (…) il ne pouvait s’empêcher de se regarder dans toutes les glaces et dans tous les miroirs. » Sur ce très beau portrait signé Man Ray, il porte un costume trois pièces ; ses cheveux sont gominés ; la pose de trois quarts dévoile la finesse du profil :


louis-aragon-man-ray-copie-1.jpgLouis Aragon par Man Ray

 

La légende d’Aragon dit qu’il eut deux amours, sa femme Elsa et le Parti communiste, l’un le tenant autant que l’autre. Les yeux d’Elsa étaient peut-être profonds mais ils n’étaient pas tendres. Etrangement, le regard d’Aragon finit par être l’exact reflet de celui de sa femme.

Homme mûr, sa mise évoquait davantage le banquier que le hiérarque bolchevique. Pourtant, il aurait été difficile de trouver plus « rouge » que ce cardinal-là ! Un cardinal à l’orthodoxie fanatique. Après la mort d’Elsa, Aragon se libéra. Il avait 73 ans... Il adopta une coiffure à la Léo Ferré, porta quelquefois la moustache, se couvrit de capes et se coiffa d’immenses feutres, finissant par se conformer à l’image traditionnelle que le grand public, qui ne lit pas de poésie, se fait des poètes. Une image plus proche d’un Paul Fort que d’un révolutionnaire…


louis-aragon-cheveux-longs-copie-1.jpgLouis Aragon en vieux barde

 

Le « fou d’Elsa » se transforma sur le tard en folle du Palace. A son bras, de jeunes éphèbes à la différence assumée :


louis-aragon-renaud-camus-copie-1.pngLouis Aragon et Renaud Camus au Palace (Photo Philippe Morillon)

 

Troisième cardinal : Paul Eluard. Sur celui-ci, je passerai vite : si des efforts sont repérables sur certains clichés qui le représentent jeune, il est clair que, très vite, l’élégance sortit du champ (Duchamp !) de ses préoccupations : tenues sobres et conventionnelles.


paul-eluard-jeune-def.jpgPaul Eluard jeune


paul-eluard.jpgPaul Eluard

 

Même discrétion chez  les deux « évêques » les plus violemment, sans doute, anticléricaux : Benjamin Péret et Philippe Soupault.


benjamin-peret-copie-1.jpgBenjamin Péret


philippe-soupault-copie-1.jpgPhilippe Soupault

 

Le cas Michel Leiris est beaucoup plus intéressant.


michel-leiris.jpg

 

Michel Leiris a plusieurs fois écrit  sur l’importance que revêtait à ses yeux l’acte de s’habiller. L’Age d’homme, son plus célèbre ouvrage autobiographique, s’ouvre sur un autoportrait d’une rare cruauté : « Ma tête est plutôt grosse pour mon corps ; j’ai les jambes un peu courtes par rapport à mon torse, les épaules trop étroites relativement aux hanches ; j’ai tendance, lorsque je suis assis, à me tenir le dos voûté ; ma poitrine n’est pas très large et je n’ai guère de muscles. » Leiris, c’est un peu l’anti-Narcisse, ou, si vous préférez, l’anti-Aragon : « J’ai horreur de me voir à l’improviste dans une glace car, faute de m’y être préparé, je me trouve à chaque fois d’une laideur humiliante. » Une autodétestation poussée à un tel degré finit par être suspecte : la complaisance n’y aurait-elle pas sa part ? On est d’autant plus enclin à le penser que les portraits de Leiris démentent son propos. En tout cas, l’expression « laideur humiliante »apparaît largement exagérée.


michel-leiris-roger-parry-copie-1.jpgMichel Leiris à l'âge de son autoportrait (Roger Parry)

 

Leiris charge le vêtement d’atténuer les défauts de sa nature. Grâce à lui, il se supporte… enfin presque : « J’aime me vêtir avec le maximum d’élégance ; pourtant, à cause des défauts que je viens de relever dans ma structure (…), je me juge profondément inélégant. » Et l’Age d’homme se clôt sur cette profonde sentence : « (…) il est nécessaire de construire un mur autour de soi, à l’aide du vêtement. »

Il faut lire dans Frêle bruit le chapitre extraordinaire qu’il consacre aux tailleurs et à « l’affection fétichiste qu’(il a) pour (ses) vêtements ».

Chez les « prêtres », pas grand-chose à signaler.

Avec ses airs doucereux, patelins, Raymond Queneau ressemblait réellement à un prêtre défroqué qui aurait troqué la soutane contre un costume de notaire.


raymond-queneau.jpgRaymond Queneau

 

Jacques Prévert – autre prêtre défroqué et inventeur, je crois, de la fameuse périphrase rapportée plus haut (« pape du surréalisme ») - présente une figure plus originale. Il y a deux Prévert. Celui qui s’habille comme un ouvrier et celui qui s’habille en bourgeois. Le premier a l’air de sortir des usines Renault de Billancourt, avec sa casquette de prolo et son polo en jersey boutonné jusqu’en haut. Genre, par parenthèse, assez répandu chez les artistes du temps ; voir, par exemple, Sartre, Doisneau, Brassens… Le second Prévert s’habillait chez les meilleurs tailleurs. Il osait la pochette et se couvrait d’un beau chapeau, malheureusement toujours trop petit. Mais une tenue aussi conventionnelle cadrait mal avec son physique de Pierrot lunaire noyant les aubes navrantes dans l’alcool. Incongruité. Ou provocation.


jacques-prevert-polo-def-copie-1.jpgJacques Prévert, version 1

 

jacques-prevert-cost-def-copie-1.jpgJacques Prévert, version 2. Photo Marcel Thomas

 

D’autres surréalistes ou précurseurs du mouvement auraient mérité d’être cités : Raymond Roussel, Jacques Vaché, Jacques Rigaut, René Crevel Si je ne l’ai pas fait, c’est parce que j’ai déjà évoqué ces écrivains suicidés dans deux autres billets.

... Alors, originaux, les écrivains surréalistes ? Pas autant qu'on aurait pu s'y attendre. Elégants ? Oui, quelquefois. Mais ils vécurent en un temps où, chez les écrivains en général, l'élégance était bien représentée : je le montrerai un jour. Pour l’audace et l’invention, ce serait plutôt du côté des peintres qu’il faudrait regarder : je le montrerai aussi. La question serait alors de savoir si les peintres surréalistes ont fait preuve dans ce domaine d’un talent particulier. Il y a, bien sûr, l’extravagance d’un Dali. Mais il y a aussi le conformisme maniaque d’un Magritte    

Repost 0
Publié par Le Chouan - dans Personnalités
commenter cet article
3 juillet 2012 2 03 /07 /juillet /2012 06:17

jean-vincent-place.jpgJean-Vincent Placé (photo : B. Guay, EFP)

 

Le sénateur Vert avec une chaussure jaune... L'effet Placé (beau ?)

Repost 0
Publié par Le Chouan - dans Personnalités
commenter cet article
28 juin 2012 4 28 /06 /juin /2012 06:23

L’uniformité des couleurs renforce une réalité qui, sans elle, nous désolerait tout de même. Oui, toutes les voitures se ressemblent : même ligne de caisse plongeant vers l’avant ; mêmes gros phares et gros feux aux dessins compliqués ; mêmes formes rebondies ; mêmes arrières démesurés ; même largeur envahissante… Et surtout : même banalité. Les voitures  d’aujourd’hui ne sont ni belles ni laides. Elles se fondent dans le paysage. Notre œil glisse sur elles. Elles se confondent dans leur grisaille – au propre comme au figuré…

Les designers doivent faire avec un cahier des charges très contraignant. Nos voitures cachent sous leur robe de complexes éléments de sécurité. Mais leurs formes, trop généreuses, ne les rendent guère désirables : on les voudrait plus fines, plus légères – plus racées… On dirait que les designers ont cherché leur inspiration du côté des voitures boursouflées de l’artiste contemporain  Erwin Wurm ! « La vie imite l’art », disait Wilde. Très bien… tant qu’il ne s’agit pas d’art contemporain !...


erwin-wurm.jpgLa Porsche selon Erwin Wurm

 

Voitures obèses ; voitures boudins…

Les designers doivent aussi prévenir les attentes des clients. Au premier rang de celles-ci : l’espace.

L’espace : mot à la mode, mis à toutes les sauces. De l’espace fumeurs à l’espace clients en passant par l’espace culturel… Le vacarme assourdissant de ces espaces infinis m’effraie !... Voilà quelques années déjà que l’espace a conquis l’automobile. Renault a été précurseur, qui a baptisé de ce nom un de ses modèles-phares dont la première mouture remonte à 1984. Un fameux succès. Quiconque est monté à bord de voitures anciennes a pu être frappé, à l’inverse, par l’exiguïté des habitacles. Et que dire de la contenance riquiqui des coffres, surtout quand il s’agissait de modèles sportifs ? Mais les priorités étaient alors d’un autre ordre : une ligne belle et/ou originale méritait bien quelques sacrifices. L’esthétique passait avant l’utilitaire.

Aujourd’hui, pour avoir du succès, une voiture doit être passe-partout et pratique. Gare à l’originalité ! Et si l’originalité se double d’une absence de praticité, c’est – commercialement parlant – la sortie de route assurée ! La décalée Nissan Cube a fait un flop. Idem pour la mignonne Daihatsu Copen (1reversion : sans becquet disgracieux), l’étonnante Toyota IQ, la peu logeable Volvo C 30… Vive le confort-misme !


nissan-cube.jpgNissan Cube

daihatsu-copen.jpgDaihatsu Copen

 

Je dois toutefois nuancer. Certains référents sociaux autorisent un minimum de décalage. Je pense ici au succès de la Mini – ou plutôt des Mini : voitures différentes et plutôt peu commodes. Mais la Mini n’est pas qu’une voiture : elle est aussi – et pour nombre de ses propriétaires surtout – un signe extérieur de bourgeoisie. Car pour cette clientèle, la Mini présente un avantage décisif : elle est chère, très chère.

Ma nuance doit être à son tour… nuancée : la Mini est certes plus originale que presque toutes les voitures existantes, mais elle n’est que la reprise, à une échelle supérieure, d’un modèle qui, en son temps, l’était bien davantage. Le néo-rétro (Fiat 500, Coccinelle Volkswagen…)  ne suffit pas à contenter l’amoureux de formes audacieuses !

Je regarde quelquefois l’émission Turbo. Le mauvais goût de Dominique Chapatte (ses bracelets, sa bague, ses tenues d’ado…) me hérisse le poil. Mais ce n’est pas la question. L’autre fois, au sujet de la nouvelle Audi A3, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la précédente, Chapatte a osé parler de « changement radical, fondamental », et son compère de s’extasier sur la nervure latérale qui donne un sacré « caractère »… De tels emballements pour si peu de chose !


audi-a-3.jpg Audi A3, ancien modèle


audi-a3-new.jpgAudi A3, nouveau modèle

 

Si vous attendez d’une auto qu’elle vous renverse – je veux dire : qu’elle vous étonne par la hardiesse de ses formes ! -, faites comme moi : consolez-vous en fréquentant les musées et en lisant la presse spécialisée dans les voitures de collection. 

Repost 0
Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
commenter cet article
22 juin 2012 5 22 /06 /juin /2012 07:12

Les vieux messieurs chic : je les admire depuis mon enfance. Je me souviens d’un ami de mon grand-père qui portait de magnifiques costumes pied-de-poule blanc et noir avec de vieux richelieus bruns et des chaussettes jaunes. Il roulait en Lancia Flaminia bicolore. Ces images m’ont marqué. Pourquoi ? La naissance ou la révélation d’un goût est une chose mystérieuse.


Bruce-boyer.jpgBruce Boyer, The Sartorialist

 

Je me rappelle avoir accompagné plusieurs fois mon père chez son tailleur ; c’était un vieux monsieur impeccablement mis, costume croisé, chemise bleu ciel, cravate marine. Mon père aussi savait être chic. Et il était âgé. Je ne l’ai jamais vu, sauf en été, sans cravate. Il piqua longtemps les siennes d’une perle et il porta jusqu’à la fin son Hombourg.

Coquetterie suprême : il manquait à mon père l’index de la main droite ; peu avant de disparaître, il expliqua à ma mère comment, sur son lit de mort, il voulait qu'on croise ses doigts afin de masquer son handicap.


JulienGreen-copie-1.jpgJulien Green

 

Tout enfant, j’adorais feuilleter de vieux magazines d’actualités ou de cinéma. Mes idoles s’appelaient Maurice Chevalier ou Fernand Gravey. On pourra bien dire que j’étais un enfant de vieux et que, comme tel, j’avais des goûts de vieux. Je laisserai dire – et je me répèterai : j’ai eu la chance d’être le fils d’un homme qui avait du goût et d’avoir contracté très tôt l’amour des belles choses.


maurice-chevalier-life.jpgMaurice Chevalier

 

« Il faut une vie pour apprendre l’élégance », dit Tatiana Tolstoï, qui ajoute : « (…) les sommets de l’élégance s’observent plus fréquemment sur de vieux messieurs que sur de plus jeunes (1) ». Et pour cause : il faut du temps pour acquérir les codes, trouver son style, se construire un vestiaire raisonné. Un vieux monsieur chic porte son costume comme une seconde peau. Il est à l’aise, sûr de lui, il n’a rien à prouver. Il peut se permettre des audaces qui, sur un plus jeune, seraient signes d’affectation.


harry-kessler-redef-copie-2.jpgHarry Kessler

 

Notre société a fait de la jeunesse une valeur. Certes, la jeunesse peut être valeureuse, mais elle n’est pas en soi une valeur. La vieillesse, à l’inverse, a été dépréciée. Les vieux se sont conformés à l’image négative qu’on a voulu donner d’eux. Face au jeunisme tout-puissant, ils se sont faits tout petits, tout discrets, comme si, conscients de leur défaite, il s’agissait pour eux de disparaître avant l’heure. Quelques-uns ont pactisé avec le diable : ils tentent de tout faire pour rester dans le coup, pour paraître plus jeunes. Ils se sont crus les plus malins ; ils ne sont que pathétiques.

Je voudrais que les vieux n’aient plus honte de l’être. En matière de style au moins, la vieillesse, pour peu qu’elle sache,  peut encore beaucoup. « Dans ma jeunesse, il n’y en avait que pour les vieillards ; il n’y en a plus, aujourd’hui, que pour les jeunes. Nous l’avons bien voulu, en dénonçant les vieux », regrettait dès 1971 Paul Morand.

 

paul-morand-c.jpg
Paul Morand

 

Paul Morand ! Un modèle pour tout admirateur de vieux messieurs chic ! « Tu auras beau dire et faire, lui disait sa femme, tu n’es pas fait pour être un vieillard. » Lui au moins ne renonça jamais. Ainsi, à 82 ans, il écrivait dans son journal : « Cherché une voiture qui marche vite, ait la direction assistée et, en même temps, ne soit pas la grosse américaine, implaçable sur le trottoir de l’avenue Charles-Floquet. Je m’arrête à une Commodore Opel, à deux carburateurs, injecteurs électroniques, 197 km/h au compteur (2) » !

J’admire les vieux messieurs chic et ma femme est émue par les vieilles dames coquettes. L'’amour fait décidément bien les choses. 

__________________________________________________________________________________
1. "De l'élégance masculine", Tatiana Tolstoï, L'Acropole.
2.
"Journal inutile", Paul Morand, Gallimard.

Repost 0
Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
commenter cet article
16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 07:07

The Sartorialist a popularisé quelques personnages qui sont devenus des « incontournables » du petit monde de l’élégance. Tous ne sont pas à mettre sur le même plan. Si Bruce Boyer, Luciano Barbera, Yukio Akamine, Beppe Modenese méritent des éloges, d’autres me laissent songeur. Je n’en citerai que deux dont, étrangement, des blogs que j’aime bien ont fait des modèles : Lino Ieluzzi et Renato Plutino.


lino-leluzzi-copie-1.jpgLino Ieluzzi. Crédit : Scott Schuman


lino-ieluzzi.jpgLino Ielluzzi. Crédit : Scott Schuman


renatu-plutino-lunettes.jpgRenato Plutino


renato-plutino-lino-l.jpgLes deux compères

 

Ca, des élégants ? Des vieux beaux, oui. Et pourquoi pas Michou ? Ou Ugo Tognazzi en Renato dans La Cage aux folles ? Les cheveux teints, les colifichets, les blue suede shoes, les manteaux bleu ciel, les montres surdimensionnées, les gants glissés dans la poche poitrine du manteau, les lunettes miroir, les pieds nus dans des chaussures de ville… autant de marques de mauvais goût. Un point c’est tout.


michou.jpg Michou


ugo-tognazzi.jpgUgo Tognazzi, La Cage aux folles

 

On connaît l’anecdote de Brummell répondant à qui le félicitait de son élégance aux courses d’Epsom : « Si vous m’avez remarqué, c'est que je n’étais pas élégant. » Est-ce à dire que l’élégance implique l’invisibilité ? Mon avis est plus nuancé.

A mon sens, la repartie de Brummell suppose deux choses : 1. Son interlocuteur ignorait ce qu’était la véritable élégance. 2. Ce jour-là, il y avait sûrement dans la tenue de Brummell quelque chose de m’as-tu-vu propre à retenir l’œil du vulgaire.

Car l'’élégance ne se révèle qu’aux yeux des connaisseurs. Aux yeux du béotien, elle reste invisible.

Une autre sentence de Brummell confirme mon interprétation : « Si John Bull se retourne sur votre passage, c’est que vous n’êtes pas bien habillé. » Brummell prend soin de préciser : « John Bull », soit, chez nous, Jean Dupond.

Si, donc, vous jugez bonne la fréquentation d’un Lino Ieluzzi ou d’un Renato Plutino, c’est que vous vous faites de l’élégance une autre idée que la mienne.

Les hommes qui donnent le sentiment que leur apparence est l’unique affaire de leur vie me sont toujours apparus vaniteux, niais, ridicules. Quand j’en rencontre un de la sorte et qu’il s’adresse à moi comme si j’étais des siens, je me sens tout à coup honteux de partager avec lui le goût du chiffon.

Qu’on dise de nous : « Il a du style » ou « Son habillement colle bien à sa personnalité ». Mais qu’on ne dise pas, et, surtout, qu'on ne donne pas matière à dire : « C’est une gravure de mode, un Narcisse désireux d’attirer tous les regards sur lui ».

Repost 0
Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
commenter cet article
10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 06:32

« Les ruines d’une maison / Se peuvent réparer ; que n’est cet avantage / Pour les ruines du visage ! » se lamentait La Fontaine. S’il revenait aujourd’hui, il écrirait autrement les choses : la chirurgie esthétique est passée par là, qui a vieilli – ridé – son propos. Lifting, botox font des miracles – ou sont censés en faire – et font croire aux plus naïfs que le vieux  rêve  de la jeunesse éternelle est enfin à portée de main. Les femmes sont d’abord concernées, qui se voudraient toujours fraîches – mais les aimons-nous flétries ? Elles succombent souvent mais assument rarement. J’ai entendu – de mes oreilles entendu – Arielle Dombasle dire que, non, elle n’avait pas eu recours à la chirurgie esthétique, mais que si, un jour, elle en éprouvait le besoin, bien sûr, elle n’hésiterait pas. Combien de bouches collagénées nous ont servi de semblables mensonges ? Les rohmériens – dont je suis – savent à quoi ressemblait Arielle « avant ».


arielle-dombasle-avt.jpgArielle Dombasle, Pauline à la plage

 

Il y a aussi celles qui vous disent – le visage incroyablement lisse alors qu’elles ont allègrement dépassé la cinquantaine - qu’elles aiment vieillir et que pour rien au monde elles n’accepteraient qu’on touche à leurs rides ! Un exemple ? Victoria Abril, 53 ans, récemment interrogée sur le sujet à l'occasion de la sortie du film Mince alors !

Pour beaucoup d’hommes aussi, les marques du temps sont insupportables. La chose n’est pas nouvelle. Dans son Dictionnaire des bizarres, Jean-Claude Carrière présente Baculard d’Arnaud, homme de lettres du XVIIIe siècle, comme une sorte de « précurseur de la chirurgie esthétique » : « (…) il avait le visage chauve et très ridé. Chaque matin, des deux mains, il remontait vigoureusement ses rides jusqu’au sommet de sa tête et, comme une femme fait de son chignon, il les nouait avec un ruban (1) Pour l’homme moderne, l’apparence est une préoccupation majeure. La confusion des genres a levé des tabous. Comme le dit le titre d’un film de 1998, L’homme est une femme comme une autre. Il use de cosmétiques et fréquente des instituts de beauté maintenant faits pour lui. Les plus hardis sonnent à la porte des chirurgiens esthétiques. Mais quand il s’agit d’assumer, leurs pudeurs sont… toutes féminines. Quand, par exemple, Mireille Dumas demande au réalisateur Francis Veber, alors âgé de 73 ans, la peau du visage plus tendue qu’un tambour, s’il a « fait quelque chose », il jure sans ciller (mais ciller lui est peut-être devenu difficile) que « tout est naturel (2). »


francis-veber.jpgFrancis Veber

 

Entre nous, je serais curieux d’entendre Jack Lang, moins ridé à 73 ans qu’à quarante, la griffe du lion miraculeusement disparue, répondre à la même question. Encore faudrait-il trouver un journaliste assez culotté pour oser la lui poser. Allez donc savoir pourquoi Mireille Dumas, qui l’avait reçu quelques mois avant Francis Veber (3), ne fit pas preuve avec lui de la même curiosité...


jack-lang-veste-rose.jpgJack Lang, plus ridé hier qu'aujourd'hui

 

La quête de la jeunesse passe par l’attention que l’homme contemporain prête à son corps. Oubliés, les bourgeois adipeux et ventripotents à la Daumier ou à la Dubout ! On fait son jogging. On fréquente les salles de gymnastique ou de musculation – quand on ne fait pas installer à son domicile, à grand frais, ses propres instruments de torture(s). On sue. On souffre. On aime pousser son cœur dans la zone rouge. On mange bio et équilibré. On boit 100% nature. Ce corps, demeuré apparemment jeune à force d’efforts et de privations, on charge le vêtement de le mettre en valeur. On se montre. On se dévoile. On parade. On se pavane. On est fier d’avoir, comme on dit, repoussé ses limites. C’est ainsi qu’on se jette dans l’illusion… à corps perdu.

Le rêve de la jeunesse éternelle… Mais que vaudrait une éternité qui, si ce rêve venait à se réaliser, ne dépasserait tout de même pas les limites étriquées de nos existences particulières ? Paraître moins que son âge - la belle affaire, si c’est pour finir avec la tête d’un retraité de Monaco ou de Miami ! La barbe, les cheveux blancs, les rides donnent du caractère. J’aime, moi, les nobles visages d’ancêtres et je préfère mille fois l’altière figure d’un de Gaulle âgé au masque de vieil arlequin d’un Jack Lang lifté. L’homme qui a pris l’élégance pour idéal se moque bien de savoir si porter une cravate ou un costume le vieillit. Sa quête est autre et touche, en dépit des apparences (je le précise pour les myopes), au domaine de l’esprit. L’esthétique est une chose trop sérieuse pour être confiée aux chirurgiens. En vouant un culte obsessionnel à la jeunesse, notre société trahit son grand âge. Eh oui, qu'on le veuille ou non, le monde était plus jeune au Moyen Age qu'aujourd'hui ! Et chacun d’entre nous pourrait reprendre à son compte le constat du jeune Musset dans Rolla : « Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. » 

_________________________________________________________________________________
1. Dictionnaire des bizarres, Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière, "Bouquins", Robert Laffont.
2. " Vie privée, Vie publique", France 3, Mireille Dumas, 16/11/2010.
3. " Vie privée, Vie publique", France 3, Mireille Dumas, 25/06/2010.

Repost 0
Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
commenter cet article

Présentation

  • : Le chouan des villes
  • : L'élégance au masculin : réflexion(s) - conseils - partis pris.
  • Contact

Recherche

Me contacter

lechouandesvilles{at}gmail.com

Liens Amis

Catégories