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28 décembre 2010 2 28 /12 /décembre /2010 06:56

« Y a-t-il quelque chose d’absolument utile sur cette terre et dans cette vie où nous sommes ? D’abord, il est très peu utile que nous soyons sur terre et que nous vivions (…).

Ensuite, l’utilité de notre existence admise a priori, quelles sont les choses réellement utiles pour la soutenir ? De la soupe et un morceau de viande deux fois par jour, c’est tout ce qu’il faut pour se remplir le ventre, dans la stricte acception du mot (…). Une couverture, roulée convenablement autour du corps, détendra (l’homme) aussi bien et mieux contre le froid que le frac de Staub le plus élégant et le mieux coupé.

On dit bien qu’on peut vivre avec 25 sous par jour ; mais s’empêcher de mourir, ce n’est pas vivre ; et je ne vois pas en quoi une ville organisée utilitairement serait plus agréable à habiter que le Père-la-Chaise.

Rien de ce qui est beau n’est indispensable à la vie. – On supprimerait les fleurs, le monde n’en souffrirait pas matériellement ; qui voudrait cependant qu’il n’y eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu’aux roses, et je crois qu’il n’y a qu’un utilitaire au monde capable d’arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux.

À quoi sert la beauté des femmes ? Pourvu qu’une femme soit médicalement bien conformée, en état de faire des enfants, elle sera toujours assez bonne pour des économistes (...).

Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. – L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines.

Moi, n’en déplaise à ces messieurs, je suis de ceux pour qui le superflu est le nécessaire, – et j’aime mieux les choses et les gens en raison inverse des services qu’ils me rendent. »

Ces extraits de la préface de Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier ont été recopiés à l’intention de Monsieur Pierre kosciusko-Morizet (1) qui, dans Le Figaro madame du 9 octobre «Spécial homme», affirmait : « Jamais (de cravate). Ca ne sert à rien


Kociusko.jpg

 

Mais il est à craindre que ce monsieur ne s'intéresse pas plus à la littérature qu'à la cravate, au  motif que la littérature non plus, «ça ne sert à rien»

Oui, la cravate est inutile. Mais c'est précisément pour cette raison qu'elle nous est indispensable.

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1. Pierre Kosciusko-Morizet est le fondateur du site de ventes en ligne PriceMinister. Site français. Comme son nom ne l'indique pas. 

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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 07:03

 

« J’suis snob… j’suis snob
Chemises d’organdi, chaussures de zébu
Cravate d’Italie et méchant complet vermoulu
J’vais au cinéma voir des films suédois
Et j’entre au bistro pour boire du whisky à gogo
J’m’appelle Patrick mais on dit Bob
J’suis snob… Excessivement snob
J’ai des accidents en Jaguar
Je passe le mois d’août au plumard… »

                                 Boris Vian, « J’suis snob », extraits

 

«Tant que le snobisme durera, l’anglomanie l’accompagnera comme un accessoire indispensable », écrit Frédéric Rouvillois dans son Histoire du snobisme (1). L’anglomanie pénètre l’aristocratie française dès le début du XVIII° siècle. Cet engouement, qui atteint une sorte de paroxysme dans les années 1820-1830, se manifeste notamment par un goût prononcé pour la langue anglaise. Des auteurs vont user, et parfois abuser, de mots anglais. Stendhal dédie La Chartreuse de Parme « for the happy few ». Baudelaire intitule un poème en prose « Anywhere out of the world ». Tristan Corbière parle du « railway du Pinde ». Paul Bourget ose écrire : « (…) le vrai moyen de take a notice ». Le phénomène, cantonné d’abord à une élite sociale et intellectuelle, va s’étendre aux masses avec une telle ampleur qu’en 1973 Etiemble sera fondé à demander : Parlez-vous franglais (2) ? Cette question en soulève une autre : faut-il encore qualifier de snobisme une mode devenue à ce point populaire ? Tout snobisme n’implique-t-il pas, en effet, un entre soi clivant ? L’intention fait la différence : quand, par exemple, Serge Gainsbourg truffe ses  chansons, sans justification de sens et d’expressivité, de mots anglais, il est snob. Quand un artiste (ou prétendu tel) natif de nos provinces prend un accent anglo-saxon pour pousser la chansonnette, il est snob. Mais quand ma femme me dit qu’elle doit acheter du eyeliner, du blush ou du gloss, elle ne l’est pas. Ni moi quand je parle de mail. L’emploi du mot courriel – recommandé pourtant par les associations de défense du français – ne serait-il pas, lui, teinté de snobisme, dans la mesure où ce dernier implique un écart, présupposé élégant, avec l’usage attendu ? Qu'on en soit arrivé à un tel paradoxe témoigne du chemin parcouru.


histoire-du-snobisme.jpg
 

Le lexique du vêtement masculin fait une large place à la langue anglaise. Quoi de plus naturel étant donné l’influence prédominante de l’Angleterre dans ce domaine ? « J’en demande pardon aux petits-maîtres de la Chaussée d’Antin ; mais il est de mon devoir d’apprendre à tout le monde que Paris n’est plus le quartier général de la mode ! » s’exclame en 1823 le Diorama de Londres d’Eusèbe Arcien. Mais le déclin de la France était alors bien entamé, et l’on peut faire remonter le début de la suprématie de l’Angleterre sur la mode masculine au milieu du siècle précédent. Du travail de l’habillement (bespoke, cutter, tailor, london cut…) aux sortes de vêtements (blazer, covert coat, trench coat…) en passant par les pièces et les accessoires (tab collar, turndown collar, notch lapel, peak lapel…) – autant de mots et de notions que tout fashionable débutant se jure de maîtriser très vite ! « Savile row » est appelé « La Mecque » du costume masculin et les grandes maisons ressemblent à des lieux sacrés dont on rêve de franchir un jour le seuil, non pas pieds nus ou en chaussettes, mais chaussés de magnifiques Oxford glacés signés Church’s ou Lobb… Huntsman, Anderson  and Sheppard, Henry Poole… pour tout amoureux de l’élégance, ces noms résonnent comme des promesses de paradis. En 1990, un Anglais fut prophète en notre pays. Son nom ? James Darwen. Plus de vingt années plus tard, son Chic anglais reste une bible, preuve que l’anglomanie a encore de beaux jours devant elle (3). S’il fallait en donner un exemple, il suffirait de citer les noms des blogs qui, chez nous, traitent de l’élégance : combien de « Parisian gentleman », de « Stiff collar », de « For The Discerning few » pour un « Mes élégances » ou un « Chouan des villes » (« Devil », vous avez entendu « devil » ? Allez donc au diable !) ? Il resterait encore à déterminer la part qui revient au snobisme dans ce nouvel avatar de l’anglomanie. Je vous laisse le faire en prenant pour guide, comme je l’ai fait plus haut, l’intention des auteurs et la nécessité des emprunts.

La chose est connue : l’herbe est toujours plus verte chez son voisin. Et quand ce voisin est l’Angleterre, qui oserait dire le contraire ? Plaisanterie à part, le snobisme, d’où qu’il vienne, se nourrit d’exotisme. Comme le remarque Rouvillois : « (…) si, en France, le snobisme paraît indissociable de l’anglomanie, il s’est traduit dans d’autres pays par une (…) francophilie effrénée. » Et d’aller plus loin en reprenant à son compte le néologisme d’ « étrangeomanie » évoquée dès 1823 par M. Symon dans L’Anglomanie, ou l’Anti-Français. Tandis que nos romanciers plaquent dans leurs œuvres des vocables anglais, une Charlotte Brontë par exemple ou encore un Dostoïevski parsèment les leurs d’expressions françaises. Cette (étrange) « étrangeomanie » vaut bien sûr pour la mode. Ainsi, un col de chemise aux pointes écartées sera appelé italien en France et français en Italie ! Marcel Galliot remarquait à juste titre dès 1955 : « (…) ce prestige de l’anglo-américain s’est (…) imposé dès le début aux yeux du public français, qui associe l’emploi de l’anglais, dans la désignation des produits et des articles, à l’idée de luxe (4). » Mais, à l’inverse, pour un Anglais ou un Américain, le pays du luxe, c’est la France. Voyez comment, dans cette publicité Lacoste publiée dans le supplément « Style and design » du Time en 2006, le slogan n’est pas traduit :


lacoste-anglo-snob.jpg

 

A quelle fin, à votre avis, tend ce long développement ? A ceci que le snobisme est un travers qui guette tout le monde – à commencer par ceux qui, par nécessité ou par passion, traitent du sujet – ô combien considérable ! – de la mode masculine. L’ennemi est redoutable : le snobisme est un diable qui change toujours de visage et qui se cache sous de multiples déguisements. On le voit souvent plastronner en costume d’anglomane… mais qui peut être sûr qu’il ne se dissimule jamais sous les oripeaux… d’un chouan ?

L’antisnobisme n’est-il pas encore du snobisme ? C’en est peut-être même l’expression la plus achevée ! Mais, à tout prendre, parmi toutes les ruses de ce diable, c’est encore celle-ci qui me paraît la moins détestable.

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1. Histoire du snobisme, Frédéric Rouvillois, Flammarion, 2008.
2. Parlez-vous franglais ?Etiemble, Gallimard, 1973.
3. Le Chic anglais, James Darwen, Hermé.
4. Cité par Etiemble dans Parlez-vous franglais ? 

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15 décembre 2010 3 15 /12 /décembre /2010 07:52

D’une prestation télévisée à l’autre, les tenues de Jack Lang ne varient guère : costume gris anthracite aux épaules très marquées et aux revers étroits ; chemise rose ou mauve à col dit « anglais » (tab collar) ; cravate sombre, longue et étroite. Parfois, la chemise est à carreaux Vichy ; parfois encore, le col anglais n’est pas fermé par une cravate.


jack-lang-couverture-livre-copie-1.jpg

 

Cette façon de faire défie le bon sens, la patte de col se devant d’être dissimulée. Mais Jack Lang est un esprit éclairé : il se moque des évidences. Comme il ignore la gratuité.

Pour lui, le vêtement est un outil de communication. Quand, en 1981, il créa un scandale microcosmique à l’Assemblée nationale en arborant un costume Mugler à col Mao – donc, pas de cravate -, ce n’était pas – quoi qu’il ait dit – pour faire bouger les codes ni pour mettre en valeur le travail d’un «créateur ». De même, pourquoi croyez-vous qu’il revêtait à chaque pèlerinage païen de Solutré un pull aux invraisemblables motifs ?


jack-lang-solutre.jpg 

Encore devait-il jouer des coudes pour être à la droite de « Dieu »… et dans le champ des caméras ! Car faire parler de soi, se montrer sous toutes les coutures - fût-ce au prix du ridicule - sont ses obsessions depuis toujours... Vanité du courtisan. Vanité de Jack Lang.

Communication encore que cette chemise dont la couleur habituelle – le rose – est le symbole de ses idées politiques. Porter du rose, c’est aussi un moyen d’afficher sa connivence envers une minorité qui a fait de cette couleur un signe distinctif.


jack-lang-veste-rose.jpgJack Lang dans les années 80. Plus ridé qu'aujourd'hui.

 

La chevalière, qu’il a glissée à l’auriculaire de la main droite, prête à une autre double lecture. On peut le croire lorsqu’il confie à Mireille Dumas qu’il la porte par attachement à son père à qui elle appartenait (1). Mais comment ne pas voir, dans l’adoption de cette chevalière maçonne, ornée de trois pyramides légèrement superposées, un attachement d’un autre ordre ? « Frère », Jack ? Peut-être que si, peut-être que non… Comme François Mitterrand, son maître, Jack Lang se plaît à cultiver l’ambiguïté, pourvu qu'elle serve ses intérêts.


jack-lang-col-mugler-copie-2.JPGCostume (et cran...) Mugler

 

Ses costumes et ses chemises sont bien coupés. Mais l’élégance n’est pas sa priorité. Son but, c’est de paraître plus jeune. Pour tenter de l’atteindre, il y a mis le paquet : peau du visage ultra-tendue ; bronzage permanent ; cheveux teints et en partie replantés ; front outrageusement botoxé ; dents refaites et blanchies… Le résultat ? Comme tous ceux qui ont cru aux faux miracles des charlatans de l'esthétique, Jack Lang n’a plus d’âge. Il n’a plus de visage non plus, mais, à la place, un masque inexpressif - figé comme un masque mortuaire. Le beau travail ! La lutte contre le temps qui passe est d’avance perdue. « Demain comme hier », dit le titre d’un de ses plus récents ouvrages (voir première photo). Mais non, Jack, demain n’est jamais comme hier ! "Laissons à la belle jeunesse / Ses folâtres emportements. / Nous ne vivons que deux moments ; / Qu'il en soit un pour la sagesse", chantait le vieux Voltaire. 

 L’élégance implique unité et authenticité – deux qualités dont Jack Lang me semble dépourvu. Entre son apparence et son âge, entre sa voix et ses gestes, entre son sourire et son regard… quelque chose cloche ; il y a comme un hiatus. Costumes soigneusement choisis ; texte récité ; gestuelle et diction maîtrisées – cet homme est constamment en représentation ; il joue un rôle. Plus exactement, Jack Lang joue à être Jack Lang. Indépassable ministre d’une culture… qu’il a défigurée ; génial créateur d’une fête de la musique… qu’il n’a pas inventée ;  prolifique auteur de livres... qu'il dit avoir écrits; inoubliable ministre d’une Education nationale… qu’il a abaissée… Comme tous les mauvais acteurs, Jack Lang a une fâcheuse tendance à surjouer. Ce défaut en a fait une des cibles favorites des imitateurs - mais quoi de plus facile que de caricaturer une caricature ? Cela dit, Jack Lang, à qui il est arrivé jadis de monter sur scène, n’a jamais prétendu être un bon comédien. Il est cependant un rôle où je suis sûr qu’il ferait des merveilles : c'est celui d’Arlequin.

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1. Vie privée, vie publique, FR3, 25 juin 2010. 

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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 07:29

Pierre Drieu la Rochelle (1893-1945)

 

drieu-et-breton.jpg Breton et Drieu

 
Drieu, c’était un physique : grand (1,85 ou 86), souple (« une silhouette de jonc », selon plusieurs contemporains), un air boudeur (« sa moue de roi détrôné », dit Jacques Chardonne), le cheveu blond et rare, les yeux bleus. C’était aussi un style vestimentaire, que sa biographe Dominique Desanti résume ainsi : « (…) flanelle aux tons éteints, souliers comme des miroirs, feutres mous sur des cheveux tirés, chemises, cravates, chaussettes rappelant le bleu de l’œil. » (1) Une élégance toute britannique – car cet écrivain qui se fera le chantre de l’Allemagne nazie était anglomane ! « Il a l’air de sortir d’Oxford ! » s’écria Roger Martin du Gard en voyant s’approcher Drieu de la barre des témoins au fameux procès Barrès instruit en 1921 par ces farceurs de surréalistes.

 

drieu-desanti.jpg


Drieu, c’était surtout un dandy – tempérament lymphatique ; esprit goûtant en dilettante les spéculations intellectuelles audacieuses (2) -, mais un dandy dévoyé, qui se laissa prendre au piège de l’action et de l’engagement : « Ce qui me gêne dans la position de dandy et m’en a écarté, c’est le puritanisme déguisé, le noli me tangere. On s’abstrait de la vie, des taches, des bavures. Après tout, j’aime mieux m’être roulé dans la boue avec les autres », a-t-il écrit pendant la guerre.

 

drieu-dandy.jpg

Sitôt qu’il apprit qu’il allait être arrêté pour collaboration avec l’ennemi, il se suicida au gaz. Il avait 52 ans. Il avait dépassé de deux ans la limite qu’il s’était fixée pour lui-même dès ses vingt ans : « Je m’étais mis dans la tête qu’il ne fallait pas mourir plus tard que cinquante ans. » 

 
Jacques Rigaut (1898-1929)

 

jacques-rigaut-1923.jpgJacques Rigaut en 1923. 

 
Ami de Drieu, qui l’a pris pour sujet dans trois textes : une nouvelle, La Valise vide, un roman, Le Feu follet (3), une sorte de court  in memoriam, Adieu à Gonzague. Ensemble, ils écumaient bars et bordels. Rigaut, homme insaisissable, à la personnalité désunie. Homme à femmes – il avait le physique pour ça : grand, brun (« tes beaux cheveux vivants », Drieu), la peau mate, l’œil clair, le sourire ravageur. Kleptomane, et de quelle manière : il coupait les boutons de livrée et d’uniformes dans les métros et les hôtels. Une manie si particulière, ça vous pose son personnage ! Les surréalistes, prompts à s’emballer à la première excentricité venue pourvu qu’elle ressemble à un pied de nez antibourgeois, ont bien sûr adoré. Drogué – jusqu’à l’extrême dépendance. Ecrivain, mais sans œuvre – la sienne étant sa vie (4). En cela dandy – et, aussi, dans son refus de prendre un état, dans son goût de la pose, dans son appréhension (dans tous les sens) littéraire de l’existence. Drieu, qui sait de quoi – et de qui – il parle, balise le terrain : « Oui apparemment rien de plus chrétien que toi. Ne t’étais-tu pas mis, sans le savoir, à l’école des dandys : un parfait gentleman chrétien. L’automate, formé d’une cravate impeccable, impeccante, qui démontre l’existence de l’âme par son absence. Brummell buvait et baisait comme toi. »

 

jacques-rigaut-guetres.jpg

 
Suicidaire – il écrivit : « Essayez, si vous le pouvez, d’arrêter un homme qui voyage son suicide à la boutonnière » – et – faisant mentir l’adage selon lequel ceux qui en parlent ne le font pas – suicidé : ce 6 novembre 1929, une balle tirée en plein cœur suffit à l’affaire (5).

 
René Crevel (1900-1935)

 
Poète et, surtout, romancier et essayiste. Issu d’une famille bourgeoise. Un beau profil de garçon dessiné par Cocteau. Homosexuel. Toxicomane et malade – tuberculeux. Certaines images le représentant – dont un portrait de Christian Bérard – témoignent de son goût pour une élégance teintée de préciosité (6) :

 

rene-crevel-pochette.jpg

rene-crevel-portrait.jpg

 

La mort hante sa vie. Son père se suicide alors qu’il n’a que quatorze ans. A vingt-cinq ans, voici comment il répond à une enquête des surréalistes – ses pairs – sur le suicide : « (…) la plus vraisemblablement juste et définitive des solutions ». Il y recourra dix ans plus tard. Sur le motif de son acte, les avis divergent ; pour les uns, c’est parce qu’il n’aurait pas réussi à surmonter la contradiction née de son double engagement – politique (auprès des communistes) et spirituel (auprès des surréalistes) ; pour les autres, c’est parce qu’il avait appris la veille que, alors qu’il se croyait définitivement guéri, il souffrait d’une tuberculose rénale.

 
Klaus Mann (1906-1949)

 

klaus-mann.gif 

Fils de Thomas Mann.

Il fut, un temps, un ami intime de René Crevel.

Il s’engagea sans attendre contre l’hitlérisme mettant ainsi un terme à une jeunesse dominée par l’influence de l’esthétisme corrompu et raffiné « fin de siècle ». Sa conception de l’artiste (« (un) moi radicalement solitaire dans un isolement tragique ») rappelle, comme un écho ténébreux et profond, celle de Baudelaire. Son maître, alors, se nommait Stefan George :

 

stefan-george.jpg

Son goût – dandy – de la révolte lui fit revendiquer sa différence sexuelle : sa Danse pieuse (1926) est le premier roman allemand explicitement homosexuel.

Tourmenté, dépressif et drogué, il finit par se tuer en avalant une forte dose de barbituriques.

 
Romain Gary (1914-1980)

 

romain-gary-jane-seberg.jpgAvec Jane Seberg, qui fut sa femme

 

romain-gary-gilet.jpg


J’ai hésité à retenir ce nom. Elégant, Gary ? A mon sens, l’attention qu’il prêtait à son apparence témoignait davantage du goût de la parade que de la passion du style. Ses portraits le montrent toujours différent. Dans la mosaïque d’images qu’il nous a laissées de lui, quelle est celle qui lui est la moins infidèle ?  Le Caméléon : c’est le titre de la biographie que lui a consacré Myriam Anissimov.  Bien vu ! Cet homme changeait de costume comme un comédien change de rôle. Il joua aussi avec les pseudonymes. Sous celui d’Emile Ajar, il publia La Vie devant soi, ce qui lui permit d’obtenir pour la seconde fois le Prix Goncourt – cas unique dans l’histoire de ce prix. Cette mystification pas drôle (Gary disait qu'il avait de l'humour... mais ceux qui en ont vraiment ne le disent pas) le dépassa bientôt et finit par le broyer.

Il se tua d’un coup de revolver dans la bouche, laissant sa vie - ses vies - définitivement derrière lui. Auparavant, il avait enfilé une robe de chambre rouge. Pour que le sang ne se voie pas.

 
Philippe Jullian (1921-1977)

 

philippejullian.jpg

 

De Philippe Jullian, je n’ai lu qu’un livre : sa biographie d’Oscar Wilde. Je me souviens… J’avais vingt ans. J’étais en week-end à Paris. J’avais emporté ce livre au cas où je m’ennuierais. Et, dans ma petite chambre d’hôtel, je l’ai dévoré en quelques heures. Grâce à Jullian, je peux dire que j’ai un peu partagé la vie du grand Oscar. Sorry, dear Alfred ! Je me souviens de la photo de l’auteur sur la quatrième de couverture. Je me souviens surtout d’une phrase qui – allez savoir pourquoi – m’a beaucoup marqué : «  Un homme élégant préfèrera  toujours un seul costume bien coupé à toute une garde-robe improvisé. » Voyez comme Olivier Barrot (tiens ! il faudra que je consacre un billet à ce journaliste à l’élégance discrète) présentait en 2000 la réédition de cette remarquable biographie.

La consultation de Wikipédia m’apprend que Philippe Jullian est aussi l’auteur de biographies de Robert de Montesquiou, Jean Lorrain et d’Annunzio : une famille se dessine. Et qu’il se suicida le 25 septembre 1977 dans sa résidence secondaire de Senlis. Ainsi, cet amoureux des auteurs décadents se réserva le sort que s’étaient réservé un bon nombre d’entre eux.

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1. Drieu la Rochelle ou le séducteur mystifié, Dominique Desanti, Flammarion, 1978.
2. Il aurait pu dire comme Gide : « Tous les extrêmes me touchent.» A la fin, son dilettantisme reprit le dessus : son journal de  guerre témoigne de son intérêt ultime pour le communisme (« Staline… enfin un maître ») et pour le bouddhisme. Si, comme l’affirmait Cocteau, se contredire est un luxe, alors Drieu était milliardaire !
3. Beau et court roman dont Louis Malle a tiré un non moins beau film. Les admirateurs de ce film forment une sorte de confrérie secrète. L’interprétation profonde et sobre de Maurice Ronet est fascinante, inoubliable.
4. Philippe Soupault, à propos de Rigaut : « La postérité jugera les surréalistes sur leurs œuvres. Pour nous, ce fut notre vie. Jacques Rigaut fut alors  - les actes important plus que les paroles – l’un de nous, à part entière. »
5. Pour aller plus loin – beaucoup plus loin -, il faut consulter le blog Rigaut signé Jean-Luc Bitton. Celui-ci travaille depuis quatre ans à une biographie de Rigaut. Son blog se présente comme un journal illustré et documenté de sa recherche. Les deux portraits de Rigaut qui accompagnent mon billet en sont tirés. Merci à Jean-Luc Bitton de m'avoir autorisé à les reproduire.
6. Rigaut, Crevel... et Breton, et Leiris : les surréalistes avaient le goût de l'élégance. Il faudra que j'en reparle.

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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 07:23

Tous nos magazines s’en sont fait l’écho : le chapeau est de retour ! A l’annonce de cette bonne nouvelle, j’aurais dû tirer le mien sans attendre. Mais quand je vois ce que nous sert la rue, je me loue de ma prudence.

Le phénomène touche surtout les jeunes. Généralement, ils coiffent leur crâne d’un tout petit chapeau à tout petits bords. Avec ça, ils peuvent être en blouson, en bermuda, avoir des lunettes noires, être en tee-shirt ou en jean… Sans leur chapeau, on ne les remarquerait même pas. Avec, ils ont juste l’air ridicule ; mais s’ils sentent qu’on les regarde, ils pensent que c’est parce qu’on les admire. Où l’on voit que le chapeau ne préserve pas du melon.

L’exemple vient de haut. Voilà quelques années déjà que je remarque des stars incongrûment chapeautées :

 

brad-pitt.jpgBrad Pitt

 

justin-timberlake.jpgJustin Timberlake

 

johnny-depp.jpgJohnny Depp

 

Nos néophytes posent leur chapeau très haut sur le front – comme le faisaient certains chanteurs (Sinatra, Trenet…) afin d’être vus des spectateurs. Leur but ? Se montrer, bien sûr, ce qu’un authentique amateur ne cherche jamais à faire. Le chapeau dissimule, rend anonyme, fond dans l’ombre… Si l’ôter, c’est « se découvrir », le mettre, c’est se cacher. Par essence, il est poli, respectueux, discret. Ce n’est pas un hasard si la bienséance a codifié son usage. Il faudrait que nos jeunes fashionables apprennent que  l’étiquette du chapeau, ça n’est pas qu’un petit bout de tissu marqué au nom du fabricant ! Le chapitre des gants et du chapeau fait les délices de tout lecteur de savoir-vivre qui se respecte (1).


frank-sinatra.jpg 

Et puis, il y a la qualité. Ce que je vois me fait peur : chapeaux de mauvaise paille dits « panamas », chapeaux de feutre synthétique dits « trilby »… nos têtes méritent beaucoup mieux ! Une chanson dit que le chapeau est « le soulier du cerveau ». Eh bien ! Quel homme élégant accepterait d’être moins exigeant pour sa tête que pour ses pieds ?

Le chapeau est pratique : il protège du froid, du soleil et de la pluie. Le chapeau peut être esthétique : si vous en doutez, faites donc un petit tour du côté de nos aînés qui furent maîtres en élégance. Le chapeau peut être encore source de poésie  :

  « Une volée de pigeons sur un pommier,
une volée de chasseurs, il n’y a plus de pigeons,
une volée de voleurs, il n’y a plus de pommes,
il ne reste qu’un chapeau d’ivrogne
pendu à la plus basse branche.
Bon métier que celui de marchand de chapeaux,
Marchand de chapeaux d’ivrogne.
» 

C'est signé Max Jacob, poète breton et amateur de chapeaux (2). 


max-jacob.jpg

 

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1. Sur le sujet, lire les pages 161-162 de l’Histoire de la politesse de Frédéric Rouvillois, Flammarion, 2006 , et se reporter aux pages 124-125 du Chic anglais de James Darwen, Hermé, 1990.
2. Extrait des Poèmes de Morven le Gaëlique.

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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 07:27

Une idée reçue veut que la quête de l’élégance n’accapare que des âmes superficielles. Comment le goût des chiffons pourrait-il faire bon ménage avec des préoccupations d'ordre existentiel et métaphysique ? La singulière galerie qui suit prouve pourtant le contraire. Elle est exclusivement composée de portraits d’écrivains suicidés qui, venant d’horizons très éloignés, avaient pour point commun de prêter une grande attention à leur mise. « L’humour est la politesse du désespoir », disait Boris Vian. Il faut croire que l’élégance peut l’être aussi.

 
Raymond Roussel (1877-1933)

 

Raymond-roussel-un.jpg

 

Un excentrique plutôt qu’un élégant. François Caradec nous apprend que, ayant la phobie de la saleté et l’horreur des choses lavées, Raymond Roussel portait ses faux cols une seule fois, ses cravates trois fois et ses chapeaux quinze fois (1). Ses moyens, infinis, lui permettaient ce genre d’extravagances.

Il succomba à une trop forte prise de barbituriques.

 

Raymond-roussel.gif

 
  Jacques Vaché (1895-1919)

 

jacques-vache.jpg

 

« L’homme que j’ai le plus aimé et qui, sans doute, a exercé la plus grande et la plus définitive influence sur moi », confiera André Breton en 1949 (2). C’est en 1916, à Nantes, que Breton fit la connaissance de ce « jeune homme très élégant aux cheveux roux ». Vaché cultivait un esprit d’indépendance et de provocation très « dandy ». « Je promène de ruines en villages mon monocle de cristal », écrivit-il en juin 1916. Et, à Théodore Fraenkel, en août 1918 : «  Je rêve de bonnes Excentricités bien senties, ou de quelque fourberie drôle qui fasse beaucoup de morts, le tout en costume moulé très clair, sport, voyez-moi les beaux souliers grenat ? » Son goût de la pose imprégnait aussi sa prose.

Il succomba à une overdose d’opium le 6 janvier 1919 à seulement 24 ans : cette « fourberie drôle » qui fit deux morts (lui et l’ami qui l’accompagnait) fut-elle volontaire ou accidentelle ? Breton conclura au suicide. Ne discutons pas : le « pape du surréalisme » est infaillible.

 
Arthur Cravan (1987-1918)

 

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« Le poète aux cheveux les plus courts du monde » : c’est ainsi qu’Arthur Cravan se définissait. On pourrait ajouter, en le paraphrasant : « Le poète à l’œuvre la plus mince du monde ». Mais ce serait facile et d’ailleurs erroné. Qu’importe, au reste : Cravan est une légende avant d’être un écrivain. « Ah ! devenir un légendaire ! » soupirait le fragile Jules Laforgue. Cravan, ce colosse de deux mètres et de 105 kilos, réalisera son rêve : neveu d’Oscar Wilde, champion de France amateur de boxe, ayant combattu dans un match plus ou moins truqué le champion du monde des poids lourds Jack Johnson, grand voyageur, provocateur (3), précurseur de Dada et du surréalisme, disparu en mer au large du Mexique dans des circonstances non élucidées (accident ? suicide ? « L’hypothèse la plus vraisemblable, dit Philippe Sollers, (est) qu’il a dû finir par rencontrer l’ennui sous sa forme définitive. ») – Cravan fut tout cela et bien plus encore.


arthur-cravan--cravate.jpg

Il sera pour Guy Debord – le fondateur du situationnisme -  l’équivalent de Jacques Vaché pour André Breton. Debord aussi se suicidera. Mais je mets quiconque au défi de me trouver une seule photo qui montre un Debord élégant (4).


Henry de Montherlant (1895-1972)

 

henry-de-montherlant-pochette.jpg

L’élégance fut une préoccupation de sa jeunesse. A dix-neuf ans, il s’essaie à la mèche et au port de tête de Maurice Barrès, l’auteur du Culte du moi :


maurice_barres_et_h.de.Mont.jpg  Maurice Barrès et Henry de Montherlant

 

Au même âge, il fait parler ainsi un de ses personnages, que sa mère oblige à ne pas rejoindre le front : «  Je suis celui pour qui la guerre n’existe pas et n’aura pas existé. Je mets des gants beurre frais, je pince le pli de mon pantalon, je reproche aux blessés de sentir mauvais, aux officiers de n’avoir pas lu Nietzsche (5). » Très vite, Montherlant se compose le masque d’un empereur romain. En vieillissant, la mise se banalise :


henry-de-montherlant-photo-.jpg(Vital/Paris-Match)

 
Sa mort fut celle d’un stoïcien : « Je deviens aveugle, je me tue », écrit-il en guise d’explication. Cyanure plus revolver : il avait bien pris soin de ne pas se rater.

 
Vladimir Maïakovski (1893-1930)

 

maiakovski-jeune.jpg

 

maiakovski.jpg

 

Vladimir Maïakovski, issu d’une famille pauvre, s’inventa une jeunesse de dandy. Coiffé d’un haut-de-forme et vêtu d’une blouse jaune canari, il devint la vedette des soirées poétiques qu’organisait alors l’avant-garde futuriste. Un physique impressionnant : 1,96 (selon Elsa Triolet) ; un visage taillé à la serpe ; un regard brûlant ; une voix de stentor. Et quel verbe ! Imagé, inspiré, torrentiel, étourdissant. Plus tard, avec Lili Brik, son grand amour (6), il dépensera à Paris l’argent du gouvernement soviétique chez Old England et Weston ! Les relations qu’il entretint avec le pouvoir furent orageuses. Certains y trouvèrent une raison suffisante à son suicide, le 14 avril 1930, d’une balle dans la poitrine dans un studio moscovite du passage de la Loubianka. C’était aller un peu vite en besogne. Car Maïakovski, qui avait un tempérament suicidaire, se trouvait confronté alors à de multiples difficultés personnelles. Sa fulgurante trajectoire fut traversée de plusieurs dépressions qui le conduisirent à chaque fois à des tentatives de suicide : « Le cœur bondit vers la balle / la gorge rêve au rasoir » (7).

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1. Vie de Raymond Roussel, François Caradec, Jean-Jacques Pauvert, 1972.
2. André Breton, lettre à la soeur de Jacques Vaché, 1949.
3. Un goût – dandy - de la provocation à rapprocher de celui de Jacques Vaché. Jugez plutôt : en 1914, au début d’une conférence, pour obtenir le silence,  Cravan tire quelques coups de pistolet. A la première des Mamelles de Tirésias d’Apollinaire, trois ans plus tard, Vaché, déguisé en officier anglais, menacera de tirer sur le public.
4. Pour en savoir plus, cliquez ici. Où, pour l’anecdote, vous apprendrez que Cravan, dès les années 10, portait les pans de sa chemise sur le pantalon
: nos "fashionables" n'ont rien inventé !
5. L'Exil. Pièce écrite en 1915 et publiée en 1929.
6. Lili Brik était la soeur d'Elsa Triolet.
7. Une biographie de Maïakovski vient de sortir, signée Bengt Jangfeldt. Pour visionner des portraits de Maïakovski,
cliquez ici. 

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21 novembre 2010 7 21 /11 /novembre /2010 07:07

Philippe Halsman (1906–1979) avait une manière décoiffante de photographier ses illustres modèles : il leur demandait de sauter. Le procédé a un nom, la « jumpology ». L’austère François Mauriac et l’élégant duc de Windsor se soumirent, entre autres, à cet étrange caprice.


mauriac-halsman.jpgFrançois Mauriac

 

duc-de-windsor-halsman.jpgLe duc et la duchesse de Windsor

 

Caprice ? Pas tant que ça : Halsman expliquait, un peu doctement… et un peu pesamment : « En plein saut, le protagoniste, dans une soudaine explosion d’énergie, surpasse la pesanteur. Il ne peut contrôler ses expressions, ses gestes faciaux et les muscles de ses membres. Le masque tombe, la vraie personne se fait visible. »

A en juger par le résultat, cette « jumpology » avait pour principal effet de déclencher le sourire du photographié bien plus sûrement que le traditionnel « cheese ouistiti sex ». Philippe Halsman réussit même le prodige de dérider (enfin, un peu) Richard Nixon !


richard-nixon-halsman.jpg

 

La justification qu’il donne à son procédé est discutable: le masque que nous nous composons quand nous sommes photographiés en dit peut-être plus long sur notre vraie nature qu’un sourire… volé !  

Halsman ne fut pas le premier à photographier ainsi ses modèles. Jacques Henri Lartigue (1894–1986) le fit dès les premières années du XX° siècle. Ce photographe, apôtre de la vie heureuse, fut un prince de la légèreté et le témoin incomparable d’une époque où élégance et art de vivre n’étaient pas – au moins dans un certain milieu – de vains mots. C’est son existence tout entière que Lartigue tenta d’abstraire de toutes les pesanteurs. « La vie, disait-il, c’est la chose merveilleuse qui danse, qui saute, qui vole, qui rit… qui passe ! Et cette matière animée, changeante, je désire l’immobiliser, lui prendre au vol l’image heureuse d’un instant, un court fragment de temps qui signifiera désormais quelque chose d’éternel. »


jhl sautPhoto, Jacques Henri lartigue

 

La marque Lacoste a réactualisé, pour ses récentes campagnes publicitaires, la « jumpology ». On voit, à chaque nouvelle saison, sur les murs des villes, dans les pages des magazines et des catalogues, ses mannequins léviter ! Le slogan de la campagne automne-hiver 2009-2010 - « Un peu d’air sur terre » - était explicité  par la présence redondante d’un ventilateur :


lacoste-ventilo-def-copie-1.jpg

Le résultat est heureux, c’est-à-dire joyeux et réussi. Dommage, toutefois, que le recours à photoshop ait dénaturé parfois le projet. Voyez, par exemple, ce corps anormalement étiré, qui bouscule allègrement les lois de l’harmonie édictées dès la Renaissance :


lacoste-halsman.jpg

 

René Lacoste, le fondateur de la marque, s’illustra au tennis, un sport de sauts et de plongeons. Il fut un des « mousquetaires », qui portèrent haut nos couleurs sur tous les courts du monde dans les années 20 et 30. Lui et Jean Borotra furent les membres les plus célèbres du quatuor. L’un était surnommé « le crocodile » et l’autre « le Basque… bondissant » ! Cette campagne publicitaire a donc, on le voit, un vrai contenu, une vraie légitimité.


jean-borotra.jpgJean Borotra

 

J’ai lu récemment (1) que Jose Luis Duran, qui a repris Lacoste l’année dernière, a déclaré que la collection printemps-été 2010 « n’avait pas donné envie de sauter au plafond. » « On doit faire mieux ! » a-t-il ajouté.

Le crocodile n’a pas fini de rebondir !

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1. L’Express, n° 3087.    

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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 06:36

Trop fort : je suis à la mode ! « Osez le classique ! » a titré Monsieur pour son numéro de rentrée. La veste matelassée, dont j’ai fait l’éloge il y a plus d’un an, a de nouveau les faveurs des stylistes. Les forums de mode abondent en questions sur les bonnes manières de porter le blazer. Les chaussettes se cachent de moins en moins et se parent souvent de couleurs acidulées. Le pouvoir sans partage du costume noir commencerait à être menacé. La barbe gagne du terrain – au point que Le Figaro a récemment donné un coup de pouce aux barbiers (qu’un « figaro » aide un barbier, en un sens, c’est bien naturel !) – et rendu un hommage indirect au barbu Hemingway - en se demandant  « pour qui sonn(ait) le glabre » (1). Et, tenez-vous bien – car j’ai gardé le meilleur pour la fin -, le barbour, qu’on croyait à jamais enfoui dans les profondeurs de quelque lac écossais, vient de refaire surface : « Barbour porte beau », c’est le titre de l’article que vient de lui consacrer Elvira Masson dans un supplément « Styles » de L’Express (2).

Un autre titre s’est affiché un peu partout dans nos villes au début du mois d’octobre : « Le vrai rocker s’habille réac ». C’était une pub pour Les Inrockuptibles (3).


les-inrock.jpg

 

Surmontant mes préventions, j’ai fini par acheter le numéro. A l’intérieur, s’étalant sur deux pages, un article signé Marc Beaugé (celui de la « Style académie » de GQ) et Géraldine de Margerie (celle du Dictionnaire du look) dont voici quelques extraits : le « style bourge » et « les totems du vestiaire bourge » sont redécouverts par les jeunes rockers pour qui « porter une cravate en maille tricotée comme Jean d’Ormesson ou des mocassins à glands est devenu plus provocateur qu’arborer un badge rock ou un jean troué ». Bien mieux, la qualité du vêtement est de nouveau prise en compte : « Les pièces recyclées, des classiques absolus, datent d’une époque où les designers étaient des modélistes anonymes, techniciens beaucoup plus qu’artistes. Au cours des quinze dernières années, des designers sont devenus des vedettes capables de vendre n’importe quelle nippe sur leur nom. Cette ère s’achève. On veut de la qualité plutôt que de l’esbroufe.» Cette nouvelle tendance a un nom : le « tradi-branché ».

Bien sûr, une telle captation des signes extérieurs d’une certaine élégance traditionnelle par une clientèle jeune et branchée ne va pas sans susciter au sein même de cette clientèle – cible visée – doutes et confusion. Pour tenter de rassurer, on sollicite l’histoire : « L’élégance classique s’est encanaillée et ce n’est pas la première fois », expliquent Margerie et Beaugé - et de citer les mods de la fin des années 50 et les minets des années 60. On fait surtout appel au sens de la dérision de ces « réacs » d’un genre nouveau. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les légendes des photos qui accompagnent l’article. Ainsi, le Barbour est présenté comme « ce vêtement qui a pour particularité de puer très fort. » Dans L’Express, Elvira Masson précise sur le même sujet : « Les néo-minet(te)s de 2010 (…) portent le Barbour avec toute l’ironie requise. » Loïc Prigent, réalisateur et producteur sur Stylia, appelé à la rescousse, enfonce le clou : « Avouons que la veste en toile enduite est plus chouette sur le bassiste du groupe Two Door Cinema Club que sur mon père. »


two-door-def.jpgTwo Door Cinema Club. Le bassiste en question est à gauche...

 

Porter un vêtement avec fantaisie, je vois ce que ça veut dire et, le cas échéant, je peux encourager à le faire – mais avec ironie, là, non, je ne vois pas. C’est, une nouvelle fois, surprise à l’œuvre, cette manie bobo du décalage et du voyez-comme-je-suis-intelligent. Supposons un instant la chose possible, je crois volontiers  qu’elle se retournerait contre son auteur en le rendant ridicule. S’obliger à porter des vêtements qu’on n’aime pas… il n’y a qu’un bobo  ou un apprenti bobo pour avoir une idée aussi tordue !

Une horloge définitivement arrêtée donne l’heure exacte deux fois par jour, ce que ne font pas les horloges qui avancent ou celles qui retardent. Je suis comme cette horloge : voilà des décennies que j’indique la même heure. S’il vous arrive de rencontrer, au hasard d'une de vos promenades, un cinquantenaire élégamment vêtu, dites-vous que c’est peut-être le chouan des villes… ou alors un vieux rocker !...

Moi à la mode ? J’ai du mal à m’en remettre ! Mais, attendez, si je suis vraiment à la mode, c’est donc que je suis déjà démodé !... Ouf !

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1. Le Figaro madame du 9 octobre 2010.
2. L'Express, n° 3095.

3. Les Inrockuptibles, n° 775.

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9 novembre 2010 2 09 /11 /novembre /2010 07:25


 

Tous les cinéphiles épris d’élégance le connaissent. George Sanders a campé le plus convaincant type de dandy cinématographique qui soit. Il resta lui-même dans tous ses rôles (… toute règle souffre des exceptions : dans un de ses derniers films – The Kremlin letter, 1970 -, il se livra à un numéro de travesti dans un bar homosexuel de San Francisco ! – mais les dandys, on le sait depuis Brummell, vieillissent souvent mal). Pour cette raison, ceux qui l’ont catalogué « snob » n’ont rien compris. « Le dandy, explique Emilien Carassus dans Le Mystère dandy, impose à autrui sa propre image ; il la bâtit dans l’imagination d’autrui par ses moyens propres ; le snob se réfère d’abord à des images qu’on lui impose ». En cela, oui, George Sanders fut un authentique dandy.

Dandy, il le fut encore en instillant dans ses rôles – du moins dans les plus remarquables – une dose mortelle d’ironie. Revoyons, notamment, le film qui lui valut son seul Oscar, All about Eve de Joseph Mankiewicz, sorti en 1950. Il y joue l’arrogant, cynique et néanmoins élégantissime Addison DeWitt. Il y joue ? Non, il y est !



Cinq ans auparavant, il incarna Lord Henry dans Le Portrait de Dorian Gray d’Albert  Lewin. Celui-ci tenait absolument à Sanders pour ce rôle emblématique. Bien lui en prit : Sanders, en Lord Henry, est inoubliable.

Dandy, il l'était aussi dans la vie. Je ne saurais trop conseiller la lecture de son autobiographie joliment intitulée Mémoires d’une fripouille. Son humour froid, son détachement y font merveille. On y lit cet aveu : « A l’écran je suis d’habitude suave et cynique, cruel envers les femmes et immunisé contre leur manque d’égards et leurs caprices. Cela est mon masque (…) Mais, en réalité, je suis un sentimental, surtout concernant moi-même – facilement ému jusqu’aux larmes par des émotions superficielles (…) J'ai choisi de protéger ma nature si aisément vulnérable et ultrasensible en adoptant ce masque particulier. » Pour Barbey, les dandys « boivent dans leur masque leur sang qui coule, et restent masqués.»  Ailleurs, Sanders parle de « (ses) traits, irrévocablement et définitivement moulés dans l’expression d’élégante scélératesse. »

 


Ce masque l’abonna aux rôles de méchants supérieurement pourvus en élégance et en QI. De nombreux réalisateurs lui firent endosser l’uniforme nazi. Dans le genre, son interprétation la plus bluffante reste celle de Quive-Smith dans le remarquable Man Hunt de Fritz Lang. « Ma méchanceté, écrivit-il dans ses Mémoires, était d’un genre nouveau. J’étais infect mais jamais grossier. Une espèce de canaille aristocratique. Si le scénario exigeait de moi de tuer ou d’estropier quelqu’un, je le faisais toujours de manière bien élevée et, si j’ose dire, avec bon goût. En plus, je portais toujours une chemise impeccable. J’étais le type de traître qui détestait tacher ses vêtements ; pas tellement parce que je redoutais d’être découvert, mais parce que je tenais à demeurer propre sur moi. »

Son charme singulier résidait dans un accord subtil entre son physique d’intellectuel jouisseur, sa voix de baryton basse, aux intonations délicieusement traînantes, et sa gestuelle sophistiquée d’aristocrate – qu’il était. Ce que Lister et Barbey disent de Brummell peut étonnamment s’appliquer à lui. Lister : « Il y avait dans toute sa personne une expression de finesse et d’ironie concentrée, et dans ses yeux une incroyable pénétration. » Barbey : « Sa voix magnifique faisait la langue anglaise aussi belle à l’oreille qu’elle l’est aux yeux et à la pensée. »

Il traversa la vie comme un monarque en exil, insatisfait du monde, des autres et de lui-même.

Dans un drolatique passage de ses Mémoires, il raconte comment il lui fallut essayer six psychiatres avant de trouver le bon. Il faut croire que le septième ne fut pas plus efficace que les précédents : on retrouva le corps inanimé de George Sanders le 25 avril 1972 dans une vulgaire chambre d’hôtel de la banlieue de Barcelone. Il avait mis fin à ses jours en ingérant un mélange de Nembutal et de vodka. Dans un mot d’adieu, il expliqua : « Je m’en vais parce que je m’ennuie. » L’ennui : « le fond de tout et de tous », affirmait Barbey, qui ajoutait : « et à plus forte raison pour une âme de Dandy. »  

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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 06:30

Deux blogs méritent notre attention.

Mes élégances. Né en juillet 2009, il traite du vêtement masculin sous l’angle, plus ouvert, de l’art de vivre. Billets concis et soignés. Présentation agréablement colorée. C’est aussi un lieu de partage de bonnes adresses. Un chic tradi de bon aloi qui se permet, parce qu’il n’a rien à prouver, quelques notes de fantaisie. Le nom donne le ton : « leurs » élégances sont souvent les miennes. Elles pourraient être les vôtres.

For The Discerning Few. Blog tout récent. Julien Scavini vient de lui donner un “coup de pouce”. Je confirme : une présentation attrayante – lisibilité remarquable ; illustrations de qualité – et des points de vue intéressants, malgré un positionnement différent du mien. L’équipe de ce blog (L’équipe ? ça me fait rêver, moi qui suis tout seul…) me fait régulièrement l’honneur de commenter mes billets, preuve de son ouverture d’esprit. Je suis heureux de lui témoigner en retour la mienne par ce court mot de recommandation.

Et puis, et puis... saluons comme il se doit l'annonce d'un alléchant projet : le lancement, par Julien Scavini, d'une demi-mesure de fabrication exclusivement française. Ce jeune homme a décidément beaucoup de talent(s) ! Pour en savoir plus, cliquez ici ("Figurines II").

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