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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 20:25

"L'homme élégant marche

détaché de son élégance

qui lui ouvre la voie"

                           Christophe Rohu

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Publié par Le Chouan
5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 07:10

Gentleman est le mot qui nous vient spontanément à l’esprit pour désigner un homme bien éduqué, dont le comportement est irréprochable. Ce mot date de 1558. Il fut calqué sur notre très ancien gentilhomme (1088), mais son sens a bientôt divergé de celui de son modèle. Si gentleman s’impose en France au XIXe siècle (au point qu’être un gentleman soit devenu un idéal), c’est parce qu’il comble un vide. Car, au contraire du gentilhomme, le gentleman peut se passer de titres. En 1866, Amiel confie à son journal : «  Chacun peut devenir gentleman, quoique né dans un ruisseau. »

 

lord-ribblesdale.jpgLord Ribblesdale, John Singer Sargent, 1902

 

 

Farid Chenoune écrit  (Des modes et des hommes) : « En français (le mot gentleman) n’a guère d’équivalent, sinon, peut-être, le mot « monsieur » quand on l’emploie de manière respectueuse et laudative pour parler de l’homme qui se distingue des autres par sa trempe et sa prestance – c’est un monsieur ». Une notion héritée de notre grand XVIIe siècle paraît toutefois soutenir la comparaison – celle de l’honnête homme.

L’expression naît sous la plume de Montaigne en 1580, mais elle ne prend sa pleine signification que plus tard. Au XVIIe siècle, donc, l’honnête homme représente un idéal qu’une certaine société mondaine a instauré peu à peu contre la grossièreté du peuple et même de la cour. Cet idéal implique un double respect des convenances sociales et des règles de l’honneur. L’honnête homme est poli, cultivé et il sait s’habiller. Il hait le pédantisme : «  Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien », écrit La Rochefoucauld. Avec cela, il possède des qualités morales comme le courage, le sens de l’honneur et le cœur.

La notion va bientôt déborder l’aristocratie et, fidèle à son origine humaniste, tendre à l’universalité. Car il en va de l’honnête homme comme du gentleman : point besoin d’être noble pour en devenir un.

Aujourd’hui, honnête homme est le plus souvent employé dans le sens d’homme honnête : la dimension sociale s’est effacée au profit de la dimension morale. La notion d’honnête homme mérite pourtant d’être redécouverte quand de multiples exemples (le débraillé de nos contemporains en est un) témoignent du recul de la civilisation.

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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 06:57

J’ai vu  La Grande bellezza à sa sortie. Un film sur la beauté – la « grande beauté » -, ça ne se rate pas ! Si je vous en parle aujourd’hui, c’est parce qu’il a été récemment édité en DVD.

 

la-grande-bellezza-un.jpg

 

Ma première impression avait été mitigée. Paolo Sorrentino a réalisé un film sur le beau, mais pas sur le bien ! Le spectateur est pris dans un tourbillon fascinant d’images et de musique. Mais l’histoire se réduit à peu et les clichés sont nombreux : pureté du premier amour ; hypocrisie du clergé ; suicide du jeune homme épris d’absolu ; fumisterie d’un certain art contemporain ; fausse superficialité du journaliste mondain, héros du film, par ailleurs écrivain plus ou moins raté, etc. J’avais surtout regretté que, par manque d’analyse et de profondeur, on reste extérieur à ce héros si peu héroïque, formidablement interprété par Toni Servillo.

 

tony-s-def.jpgTony Servillo par Victor R.

 

La « leçon » finale, qu’il nous délivre en voix off, m’avait semblé bien courte. Je me souviens que, par mail, je m’étais ouvert de mes réticences à un ami cinéphile. Son avis, tout différent du mien, me conduisit à nuancer mon jugement. Ce film lui était précisément apparu profond « en ceci qu’il montrait que rien ne saurait échapper à la superficialité ».

Quoi qu’il en soit, en dépit de ses faiblesses, « La Grande bellezza » est à cent coudées au-dessus de notre production hexagonale marquée par une idéologie libertaire et anarchisante à bout de souffle. Le conformisme de l’anticonformisme saute à la rétine. Nos réalisateurs décalquent à l’envi les évolutions sociétales quand ils ne succombent pas à la facilité du « remake ». Imiter, pourquoi pas, à condition de dépasser, de transcender son modèle à l'instar de ce que firent nos auteurs classiques avec ceux de l'Antiquité. L'inspiration est étouffée et le système, cadenassé. Fils et filles de pullulent à tous les étages – production, mise en scène, comédiens… Les avances sur recettes ne sauraient être accordées à des projets sortant des clous du politiquement correct. En conséquence, on fabrique de l’attendu ; on s’interdit ce qu’on sait devoir être refusé. La censure est, pour ainsi dire, dans l’air du temps. Pas étonnant qu’aux êtres sensibles, l’air soit devenu irrespirable.

Il n’y a pas si longtemps, notre plus grand dialoguiste était un anarchiste de droite ; notre plus grand acteur comique, royaliste et catholique ; parmi nos meilleurs réalisateurs, on comptait un catholique rigoriste, un royaliste nostalgique, un royaliste et catholique un brin libertin…

Ma façon de rêver, c’est de me souvenir. De Michel Audiard ; de Louis de Funès ; de Robert Bresson ; de Philippe de Broca ; d’Eric Rohmer…

… Ah ! j’allais oublier : les tenues que porte Toni Servillo dans « La Grande bellezza » raviront les amateurs du style italien !

 

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19 février 2014 3 19 /02 /février /2014 06:40

La vie de Thierry le Luron a suivi une trajectoire fulgurante. Il lui aura fallu quelques années seulement pour devenir une vedette populaire et l’une des figures les plus en vue du tout-Paris. Appartement boulevard Saint-Germain, Rolls blanche avec chauffeur de couleur, villa à Saint-Tropez… Dès qu’il le put, Thierry le Luron assouvit toutes ses envies, comme s’il avait eu la prescience que, pour lui, le sable filerait plus vite dans le sablier.

Son don – l’imitation – n’explique pas tout. Dès sa première apparition télévisée (il n’avait que dix-huit ans), son aisance et son naturel laissèrent pantois. Il était un de ces êtres d’exception qui savent les choses sans avoir eu besoin de les apprendre et qui, pour cela, vous feraient presque croire en la réincarnation ! « J’ai vécu tant de vies », disait-il lui-même. Philippe Bouvard, qui l’a fréquenté et admiré, affirma qu’à vingt ans il savait tout.


thierry-le-luron.jpgImitant Charles Trenet. Photo Charles Platiau, AFP archives

 

Il savait aussi le langage de l’élégance. Une confidence de sa mère en dit beaucoup : « Enfant, il ne sortait jamais sans son nœud papillon et sa casquette de jockey. Il n’aurait jamais porté un jean. Il voulait toujours être impeccable. » Le virus de l’élégance se contracte durant l’enfance, quand on porte des culottes courtes et des sandales et qu’on rêve sur les costumes et les chaussures miroitantes de son père. Méfiance envers ces Messieurs Jourdain qui, l’âge et l’argent venant, se découvrent une passion pour l’élégance et croient qu’elle s’achète comme des actions en bourse.

Son premier costume de scène, Thierry le Luron se l’était fait tailler au bodygraphe, à La Belle Jardinière. Recouraient à ce procédé – ancêtre de la demi-mesure – ceux que titillait l’envie de s’habiller sur mesure mais qui n’en avaient pas les moyens. Après, il suivit la mode des années 70. Ses costumes étaient bien coupés, mais évidemment trop ajustés, et je ne dis rien de ses chemises... ni de ses noeuds papillon.

Thierry le Luron faisait partie de ces vedettes de la scène qui, par respect pour eux-mêmes et pour leur public, mettent un point d’honneur à s’habiller le mieux possible. La tradition se perd. Henri Salvador l’illustra. Aujourd’hui, ils sont peu nombreux (Charles Aznavour, Julio Iglesias…) ceux qui  tentent de la perpétuer.

Quand, le 10 novembre 1984, Thierry le Luron entonne chez Michel Drucker « L’Emmerdant, c’est la rose », sa vêture est parfaite. Admirez l’aisance que lui permet son costume. Le mouvement n’en abîme jamais la ligne. Je crois savoir qu’à cette époque, il était habillé par Henry Poole. Noeud Windsor, Tank Cartier – la discrétion est de mise. La seule touche de fantaisie – une doublure rutilante de veste - ne se dévoile qu’à la faveur d’une brusque virevolte.

Thierry le Luron a ouvert la voie (et la voix !) à de nombreux imitateurs. C’est lui qui fit de l’imitation – jusque-là cantonnée au domaine des attractions plaisantes – une expression majeure de la scène et du spectacle. Ses successeurs n’ont malheureusement pas retenu ses leçons d’élégance. Patrick Sébastien est la vulgarité même. Yves Lecoq fait quelquefois des efforts ; mais, alors, il n’échappe jamais à un côté guindé et artificiel. Nicolas Canteloup – crâne rasé, menton glabre, tee shirt basique – ressemble à un tableau blanc. C’est comme s’il avait choisi de s’effacer pour mieux faire ressortir les personnages qu’il imite. Laurent Gerra, adepte de la cravate et du costume, serait celui qui rappellerait le plus Thierry le Luron. Son physique banal de fils de bonne famille propret (je parle de lui à ses débuts) ajoute au rapprochement. Mais, en matière d’élégance, Laurent Gerra se révèle un bien piètre imitateur :


laurent-gerra.jpg

 

Thierry le Luron garda toute sa vie un visage d’enfant. S’habiller comme un monsieur était une façon de se vieillir. L’artifice du costume lui permit de connaître un peu cet âge mûr dont, inconsciemment, il savait peut-être qu’il lui serait refusé.

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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 06:23

Ce billet prolonge celui du mois dernier intitulé  De l’élégance et de la beauté au cinéma.

Profil perdu : j’aime cette expression utilisée en dessin pour parler d’un visage vu de côté et aux trois quarts caché par l’arrière de la tête. Mais si mon titre reprend cette expression, c’est dans un autre sens.

Le profil a longtemps été un critère de beauté : profil grec, profil romain, profil de médaille – soit un profil d’un dessin très pur.

La mythologie hollywoodienne s’est constituée en référence à la grande mythologie. Démesure, scandales, fatum, vengeance, meurtres, suicides… Rien ne manquait ! Une presse spécialisée était chargée de transmettre à un public partagé entre terreur et pitié les nouvelles de cet Olympe moderne. Les acteurs, alors, étaient comparables à des dieux. S’ils étaient loin de leur ressembler par essence ou par naissance, la grande machinerie hollywoodienne se chargeait de la métamorphose. Pour faire partie des élus, certaines dispositions étaient néanmoins requises. En tête, avoir bien sûr du talent, mais aussi (sinon surtout) être beau – donc avoir un beau profil. Ceux de Rudolf Valentino, John Gilbert, Gary Cooper, John Barrymore étaient remarquables ; pour cette raison, John Barrymore fut même appelé, par métonymie, « le profil ».


john-barrymore.jpgJohn Barrymore

 

Dans ce cinéma chaste, la scène du baiser marquait l’acmé de la passion. Invariablement, l’homme et la femme étaient filmés de profil ; la femme levait la tête vers l’homme (ce qui, au passage, permettait de gommer les doubles mentons…) et l’homme, protecteur, baissait la tête vers elle. Les bouches pouvaient alors se rencontrer. A cet égard, le générique du Cinéma de minuit (France 3), qui présente une chaîne de baisers, est, parlant. On y reconnaît, notamment, les beaux profils de John Gilbert, Gary Cooper, Stewart Granger.


john-gilbert-greta-garbo.jpgJohn Gilbert et Greta Garbo

 

gary-cooper-profil.jpg
Gary Cooper


stewart-granger-profil.jpg Stewart Granger

 

Et puis, la beauté a peu à peu changé de visage. Les dieux ont jugé qu’il était temps de ressembler aux humains. Les nez se sont raccourcis, les visages banalisés. Fatigués, les héros ont laissé la place aux antihéros. James Dean a remplacé Gary Cooper.


James-dean.jpgJames Dean

 

Aujourd’hui, l’homme qui plaît aux femmes doit avoir gardé quelque chose de l’adolescence. Voyez Brad Pitt ou Johnny Depp : dirait-on de récents quinquagénaires ? L’homme qui veut plaire aux femmes n’a pas besoin d’être beau : il suffit qu’il soit mignon. Plus proche, moins intimidant, plus aisément consommable.

Regardons les choses en face : le profil a fait les frais de cette évolution ! Tapez John Gilbert dans « google images » ; faites la même chose avec Gary Cooper ou Rudolf Valentino, et vous verrez s’afficher de multiples clichés des profils respectifs de ces anciennes stars. Tapez maintenant Brad Pitt ou Johnny Depp : vous ne trouverez rien de semblable.


brad-pitt--profil.jpgBrad Pitt

 

Et pour cause : On peut dire d’un profil qu’il est beau. On ne dira jamais qu’il est mignon.

Voilà pourquoi les profils – les beaux profils –, oui, sont perdus…

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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 06:01

Existe-t-il contraste plus saisissant qu’entre le blanc et le noir ?

Oui, assure Michel Pastoureau, le grand spécialiste des couleurs, pour qui « le contraste entre le blanc et le noir n’est ni plus fort ni plus pertinent que les autres ».

Le vendredi 24 janvier, le pape François a reçu au Vatican François Hollande. Le visage fermé du pape fut à juste titre remarqué et commenté. Pouvait-il manifester plus éloquemment son opposition à un chef d’Etat qui a fait de la haine du catholicisme un principe politique ?

Existe-t-il contraste plus saisissant qu’entre cet homme en blanc et cet homme en noir ?

 

pape-hollande-def.jpg

colombe-def.jpg

 

Deux jours après cette entrevue, le pape lança du balcon du palais apostolique une colombe blanche ; à peine celle-ci avait-elle pris son envol qu’un corbeau noir l’attaqua avec une violence qui horrifia la foule.

Existe-t-il contraste plus saisissant qu’entre une colombe blanche et un corbeau noir ?

Le ciel parle aux sourds que nous sommes la langue des signes.

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29 janvier 2014 3 29 /01 /janvier /2014 06:28

 

georges-mathieu-noir-et-blanc.jpg

 

Georges Mathieu a connu le purgatoire dès son vivant. Célèbre dans les années 70, il est tombé ensuite dans un oubli de plus en plus épais. L’annonce de sa mort, le 10 juin 2012, n’étonna pas grand monde, sinon ceux qui pensaient que l’événement s’était produit depuis longtemps.

La figure de ce peintre échappe aux classifications traditionnelles. Il fut successivement un artiste novateur – introducteur de l’action painting américaine en France et précurseur du happening – et le peintre officiel d’une France bourgeoise. Ses toiles ornaient les murs de L’Elysée du temps où son ami Georges Pompidou en était l’hôte ; il dessina la pièce de 10 francs en 1974, l’en-tête de la déclaration de revenus et les bons du Trésor pour les années 75 et 76, le logo de la chaîne de télévision Antenne 2 en 1975. Cette même année, il devint membre de l’Académie des Beaux-Arts.


georges-mathieu.jpg

 

Georges Mathieu professait des idées conservatrices. Il se revendiquait catholique et monarchiste. Pourtant, son art échappait à tout classicisme. Au contraire des principes d’un Boileau par exemple, il disait que « le signe précède la signification ». Cet adepte de l’  « abstraction lyrique » revendiquait son goût pour le Grand Siècle. Ce représentant de l’art moderne n’était pas tendre envers ses pairs dont il dénonçait les errements et les aberrations.


georges-mathieu-couleur.jpg

 

Dans une telle forêt de paradoxes, difficile de voir clair… Mais les contradictions se dissipent quand on met en avant le dandysme du personnage. Le thème l’intéressait, au point qu’il demanda à la psychanalyste Françoise Dolto d’écrire une étude sur le sujet. Ce qu’elle fit en quelques pages jargonneuses et assez confuses. Il s’était composé une figure irréductible aux modes et aux influences. Son air était celui de l’homme d’exception traversé par de hautes pensées. L’un des grands chocs de son existence n’avait-il pas été, alors qu’il était adolescent, « la révélation de la médiocrité du comportement des autres » ? Il posait volontiers au génie et, selon le précepte baudelairien, chargeait son apparence de refléter « la supériorité aristocratique de (son) esprit ». Il était le peintre moustachu le plus célèbre après Dali. Ses costumes bien coupés flattaient son corps athlétique. Son goût de la mise en scène se doublait, en bon dandy, du plaisir de provoquer : il se rendit en Rolls à sa réception à l’Académie des Beaux-Arts ;


georges-mathieu-mercedes.jpgAu volant de sa Mercedes 500 K, 1936

 

lui, « le premier calligraphe occidental », selon André Malraux, osa se livrer, le corps recouvert d’un kimono et le crâne ceint d’un bandana, à une exhibition de peinture dans la vitrine d’un grand magasin japonais.


georges-mathieu-chemise.jpgUn inspirateur de BHL ?

 

La vieillesse est un naufrage. Les dandies ne sont pas les derniers à plonger.  Les ultimes photographies de Georges Mathieu nous montrent un vieillard dévasté. La force l’a quitté. C’est lui et ce n’est pas lui, ce pantin portant une perruque qui, mal posée, se dénonce en tant qu’artifice.


georges-mathieu-fin.jpg

 

On se souvient alors de Brummell qui, à la fin de sa vie, était obsédé, lui aussi, par le fragile édifice de sa perruque. Georges Mathieu ne fut jamais un homme de mesure. Quand il sombra, ce fut démesurément. 

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21 janvier 2014 2 21 /01 /janvier /2014 06:08

On s’habille pour se protéger. J'ai plusieurs fois cité la fin de L’Age d’homme de Michel Leiris : «  (…) il est nécessaire de construire un mur autour de soi, à l’aide du vêtement. » Dans ce cas, la protection est morale, l’habit étant pensé comme un palliatif à une complexion jugée défectueuse. Leiris encore : « J’aime me vêtir avec le maximum d’élégance ; pourtant, à cause des défauts (…) dans ma structure (…), je me juge profondément inélégant. » Pour le dandy et pour l’homme élégant, le vêtement est en quelque sorte un « corps choisi » chargé de faire oublier l’autre, plus ou moins douloureusement subi (cf. De l'élégance et de la perfection physique).

Mais, avant d’être morale, la protection que procure le vêtement est physique. L’homme s’est couvert pour résister à la dureté des éléments. Son génie a transformé une nécessité en luxe et en plaisir. Il fallait un amoureux des paradoxes comme Rousseau pour oser prétendre que nous étions plus heureux quand nous nous « born(ions) à coudre (nos) habits de peaux avec des épines et des arêtes » !

La vie moderne a néanmoins changé la donne. Les progrès techniques ont amorti nos confrontations avec les éléments. Le chauffage central et la climatisation nous aident à supporter les caprices du ciel. Nous créons, à domicile, un microclimat de rêve que nous cherchons à dupliquer, dans la mesure où nous sommes libres de le faire, sur nos lieux de travail. Le trait d’union, nos transports en commun et nos voitures particulières, souvent climatisés, sont chargés de le faire.

Les conséquences de la vie moderne sur nos garde-robes sont multiples. A quoi bon des vêtements parfaitement imperméables, notre mode de vie ayant réduit considérablement la durée de notre exposition à la pluie… même au pays du Chouan ?... La quête de l’imperméabilité totale a longtemps ressemblé à une quête du Graal (Macintosh, Burberry, Aquascutum, Barbour) : c’était un autre temps... A quoi bon des souliers pesants et hypersolides alors que nous marchons de moins en moins et que les trottoirs de nos villes sont parfaitement pavés et goudronnés ?... Vive, donc, les cuirs extra-fins et le cousu blake !... Les grandes peurs des élégants du XIXe siècle – la boue et les flaques d’eau – se sont, il est vrai, évanouies. La démocratisation de la voiture s’est accompagnée de la disparition des manteaux longs et des chapeaux. Quant aux gants – si facilement perdus -, nos rencontres avec le froid sont trop furtives pour nous en faire éprouver le manque... Chez soi, plus de robe de chambre, de veste d’intérieur, de bonnet et de chemise de nuit, de caleçons longs… On a peine à croire qu’il y a quelques décennies, ces vêtements représentaient encore des nécessités. Quel cinéphile a oublié Louis Jouvet dans Quai des orfèvres, Saturnin Fabre dans Marie-Martine (« Tiens ta bougie droite ! » ;)), Noël Roquevert dans Les Diaboliques – tous habillés dans des lieux clos (enfin, autant que les lieux pouvaient l’être avant l’invention du double vitrage) plus chaudement que, par temps froid, on ne l’est aujourd’hui dehors ? Nous sortons, l’hiver, couverts d’habits plus légers que ne l’étaient les habits d’été d’autrefois. On ne s’habille plus en fonction des saisons – et encore moins des demi-saisons. Entre nos tenues d’hiver et d’été, la différence tient moins au poids qu’à la couleur.


louis-jouvet-def-copie-1.jpgLouis Jouvet

 

La légèreté a été érigée en dogme. Le tissu poids plume serait un must : super 120’ s, super 100’ s… Vêtement léger = vêtement confortable, facile à vivre, adapté à notre mode de vie (1). On connaît les antiennes dictées par le marketing. Et l’on fait acheter, au nom de la sacro-sainte légèreté, des vêtements sans tenue, d’aspect souvent « cheap », et fragiles. Et ça marche ! Il est vrai qu’on n’a pas trop le choix. Même mon tailleur s’y est mis, qui voudrait me convaincre de renoncer à mon goût du « lourd ». Il existe, certes, de très belles étoffes légères ; j’en pince tout de même pour les tissus de belle épaisseur : solidité, toucher, tomber – comparés à eux, les tissus légers… ne font pas le poids !

J’avoue ma nostalgie pour un temps où l’on éprouvait, sur soi, le passage des saisons. On connaissait alors la direction des vents sur le bout de son doigt. Quelques initiés lisaient dans les nuages le temps du lendemain. Pour le savoir, on pouvait aussi compter sur l’hirondelle, l’araignée et la grenouille… La relation compulsive que nous entretenons avec la météo (… moi, c’est différent : c’est avec Evelyne Dhéliat que j’entretiens une relation compulsive !) est d’ordre moins poétique : nous voulons savoir pour maîtriser. Que la science se trompe et nous voilà déboussolés. A bien des égards, nos contemporains se comportent comme ils s’habillent : très légèrement… 

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1- Lire, sur ce sujet, Du choix de la bonne laine, Stiff Collar.

 

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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 19:23

 

leon-van-dievoet-copie-1.JPGLéon van Dievoet, architecte belge, le 16-07-1934, sur sa moto Saroléa à Blankenberghe

 

Merci à G. van der Heide de m'avoir envoyé ce cliché.

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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 06:53

Philippe Noiret s’étonnait dans ses mémoires de ce que les comédiens soient si mal habillés : « Le statut de comédien est un des rares qui confèrent une totale liberté vestimentaire (…) Aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi, peu de gens en usent. Rares sont les acteurs qui se soucient de la façon dont ils sont habillés. » C’est que l’élégance a quasiment déserté notre environnement. Les stars de cinéma ne font pas exception.

« Stars »… Il y a longtemps que ces « étoiles » n’éclairent plus notre chemin. Les acteurs s’habillent comme les gens de la rue. « Lorsque les monarchies s’effondrèrent, à la fin de la Première Guerre mondiale, les idoles de Hollywood devinrent les véritables ambassadeurs de l’élégance masculine », explique James Sherwood dans Savile Row. Ces stars-là appartenaient à une autre galaxie. Les Fred Astaire, Gary Cooper, Cary Grant… s’habillaient à la ville aussi bien que dans leurs films. Et pour cause : « (…) les tenues que les comédiens arborent devant les caméras sont aussi celles qu’ils portent dans la vie courante », nous rappelle, dans Des modes et des hommes, Farid Chenoune. Ne dirait-on pas que cette photo, qui sert de couverture au livre de James Sherwood, est tirée d’un film ? Mais non, elle a été prise sur le vif à Londres en 1946, alors que Cary Grant se rendait chez ses tailleurs Kilgour, French & Stanbury :


Savile_Row_James_Sherwood.jpg

 

Les images d’archives – fixes ou animées – nous montrent des hommes mieux habillés qu’aujourd’hui. Point de passéisme dans ce propos, mais l’affirmation d’une évidence. A cela, plusieurs raisons dont celle-ci, qui me semble capitale : pour s’habiller, nos « aïeux » se fiaient aux tailleurs, des hommes de l’art. Les enquêtes disent que nos contemporains se laissent en majorité conseiller par leurs compagnes. De quelle autre aide peuvent-ils bénéficier ? La plupart des vendeurs manquent de culture et de goût et s’en remettre à soi-même - au motif très actuel que mon-goût-vaut-bien-celui-des-autres – se révèle presque toujours catastrophique.

Exit, donc, l’élégance.

Exit, aussi, la beauté. Au cinéma, la beauté ne joue plus les premiers rôles. Fini, le temps des physiques exceptionnels à la Gary Cooper ou à la Cary Grant. Fini, les « profils superbes » à la John Barrymore (essentiel, le profil, dans les scènes de baiser !)


john-barrymore-copie-1.jpgJohn Barrymore    

 

S’il faut trouver une cassure, elle se produit, je crois, dans les années 50, avec les apparitions de Marlon Brando et de James Dean. James Dean plus que Marlon Brando, car le physique de ce dernier, atypique et inédit à Hollywood, perpétue malgré tout la tradition des physiques hors normes. James Dean, en revanche, semble être le grand-frère de nos héros – ou, plus souvent, de nos antihéros - d’aujourd’hui. Avec lui, les critères de la séduction masculine évoluent durablement : petit, voûté, il n’a rien de spectaculaire. Avec ça, habillé en blouson, en tee-shirt et en jean. Pas laid, non, mais pas beau non plus. Pour parler comme maintenant, « mignon ». Oui, c’est ça, James Dean était mignon. Avec son petit nez et ses traits fins, il annonce un Brad Pitt ou un Johnny Depp.


james-dean-sourire.jpeg  James Dean

 

Je schématise, bien sûr. Hollywood a connu avant James Dean des stars dotées d’un physique quelconque et on trouverait après lui des exemples de beaux physiques : jeune, Richard Gere était un second Errol Flynn. Mais, dans ses grandes lignes, je ne crois pas mon analyse erronée.

Ajoutons à cela le brouillage contemporain du sens. Tel acteur mal habillé sera qualifié d’élégant ; tel autre, visiblement laid, sera proclamé beau. Ainsi de nos jeunes gloires nationales Vincent Cassel et Romain Duris !

Quant à ma catégorie préférée – celle des acteurs distingués –, on chercherait en vain qui y nominer… Pour se consoler, on peut toujours visionner les films avec George Sanders.


george-sanders.jpgGeorge Sanders    

 

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