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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 06:34

Les vêtements de travail – aussi appelés, chez nous même, workwear – sont à la mode. Dans son numéro de rentrée, Monsieur écrit : « Issus de l’univers du chantier, de l’usine ou des garagistes, les vêtements workwear envahissent le dressing masculin depuis quelques années. Cette saison, c’est un raz de marée. Alors, en septembre, on ressort ses Indy’Boots de charpentier, son jean brut selvedge et sa chemise à carreaux de bûcheron… »


  chemise-de-bucheron.png

 

L’intérêt de la mode pour le vêtement de travail n’est pas nouveau. Edmonde Charles-Roux voit en Gabrielle Chanel une pionnière : « Chanel devance ceux qui, aujourd’hui, en affectant une prédilection pour les tenues de travail (maillots de marins, tee-shirts de débardeurs, veste blanche de plâtriers) croient innover. Elle a, la première, fait une mode de l’antimode (1). »

 

chanel-habits-de-travail.jpgChanel en pantalon et veste de toile blanche, avec Lucien Lelong, en 1931. Source : Le Temps Chanel.

 

L’ « aujourd’hui » évoqué par Edmonde Charles-Roux dans ces lignes, ce sont les années 70, qui virent les étudiants contestataires hanter les AG en « vareuses d’artisan en moleskine, en coltins blanc de peintre ou noir de bougnat, en vestes de boucher pied-de-poule bleu et blanc de chez Adolphe Lafont (2). »

C’est le temps où les costumes inspirés des tenues d’ouvrier créés par Michel Schreiber et Patrick Hollington séduisent une intelligentsia idéologiquement à gauche.

 

hollington-et-schreiber.jpgLes compères Hollington et Schreiber

 

Plusieurs décennies plus tôt, Ernesto Thayaht tenta, avec sa célèbre Tutade faire d’une combinaison de travail au patron rationnel et simplissime un vêtement pour tous les jours et pour toutes les situations.

 

thayaht.jpeg

 

Mais ni sa tentative, ni celle du duo Schreiber Hollington ne provoquèrent les « révolutions vestimentaires » espérées. Sans doute ces propositions étaient-elles trop radicales et leur esthétique trop discutable.

Les mêmes raisons expliquent que, malgré des essais répétés, la salopette ne s’imposa jamais – ni pour l’homme ni pour la femme. Qui s’en plaindrait ? L’écrivain Michel Butor, qui en a fait son unique habit au motif qu’elle est pratique, fait figure d’original.

 

michel_butor.jpgMichel Butor. Photo : Philippe Bonan. Avec son aimable autorisation. 

 

La salopette, plus pratique qu’un costume classique, c’est à voir, mais moins esthétique, c’est tout vu.

Des vêtements de travail plus adaptables ont rencontré, en revanche, le succès dans des proportions néanmoins variables. Citons le pull Guernesey, cher à Bernhard Roetzel, le pull marin breton boutonné sur une épaule, la marinière, introduite dans le vestiaire des élégants dans les années 30, la chemise de bûcheron à carreaux, le pantalon de charpentier, dont Marité et François Girbaud firent un classique de leurs collections ; citons encore le Barbour, porté initialement par les paysans anglais ; citons surtout, bien sûr, le jean, né au milieu de XIXe siècle, adopté d’abord  par les prospecteurs de la ruée vers l’or, puis par les constructeurs des gratte-ciel de New York au début du XXe siècle, puis, dans les années 50, par une jeunesse en mal de liberté, puis, rapidement, par tout le monde. Yves Saint Laurent, qui détourna de nombreux vêtements de travail (cabans, marinières, combinaisons de garagiste…), avoua : « Mon seul regret, c’est celui de n’avoir pas inventé le jean. »


guernesey.jpg 

barbour-livre-rouge.jpgDeux pages de L'Eternel masculin de B. Roetzel

 

 

Pourquoi certaines greffes prennent et d’autres pas ? Rares sont les vêtements de travail qui, tels quels, peuvent entrer dans le vestiaire d’un homme élégant. Des adaptations sont presque toujours nécessaires. La sensibilité rechigne, mais la raison s’impose : authentiques, ces vêtements sont du genre immettables. Refuser de l’admettre, c’est s’exclure de soi-même du champ de l’élégance. Qui se souvient d’Helmut Schmidt, de François Mitterrand, du romancier Paul Guimard, du poète breton (de Carnac) Guillevic coiffés de leur casquette de marin sait de quoi je parle.

 

helmut-schmidt.jpg Helmut Schmidt

 

francois-mitterrand-casquette-marin.jpg François Mitterrand

 

guillevic.jpgGuillevic. Photo : Dupont-Sagorin.

 

Etre élégant avec un vêtement « authentique », c’est possible – à condition d’être aussi authentique que son vêtement. A propos du Barbour, Tatiana Tolstoï a écrit joliment : « Je ne pense pas que ses premiers utilisateurs, des paysans anglais, se soient jamais pris pour des hommes élégants. Ils devaient l’être, sans quoi le Barbour n’aurait pas remplacé la cape dont les chasseurs recouvraient leurs vestes de tweed quand il pleuvait. Ils devaient l’être, en portant cette grossière veste de toile huilée aux couleurs de la campagne, pour une raison capitale : la véritable élégance est innocente ; en cela réside sa grâce. Les paysans du Tyrol en veste de laine et en culotte de peau, les cowboys dans leurs jeans et leurs bottes texanes, ou les matelots en pull marin sous leur caban ne recherchent pas davantage l’élégance, voilà pourquoi ils pourraient précisément y prétendre (3) Je confirme : j’ai vu des pêcheurs bretons être très élégants en vareuse et pantalon Le Glazik de toile rose. Des pêcheurs de tous les jours – fériés compris -, pas des pêcheurs du dimanche. Sur Eric Tabarly, le pull marin touchait au sublime.

 

tabarly.jpg

 

Et il faut être un terre-neuva pour espérer ressembler dans un ciré jaune à cette description d'Anita Conti : «  Avec son suroît qui est un vrai casque jaune d'or, son ample vareuse huilée, coupée comme une tunique dont la taille basse est retenue par une ceinture avec un coutelas fiché comme une épée dans sa gaine, ses bottes souples, gantelets orange, larges épaules, (le terre-neuva), bardé, botté, ganté, semble un chevalier doux et terrible (4)»    


terre-neuva.JPG

 

« La sagesse est fruit de l’expérience », disait Léonard de Vinci. Et il est des expériences qui font mûrir plus rapidement que d’autres. Il y a plus de vingt ans, j’avais acheté d’un coup, dans une pittoresque boutique de l’Ile aux moines, deux vareuses et une veste de quart 100 % authentiques. L’iode m’avait rendu fou. Quelques jours plus tard, dans ma veste de quart et au bras de ma femme, j’arpentais fièrement le quai de La Trinité-sur-mer. Il y avait, ce jour-là, un rassemblement nautique auquel participaient plusieurs navigateurs célèbres. Il arriva que, pour mon malheur, nous croisâmes Loïck Peyron, qui avait eu l’idée saugrenue de revêtir la même veste que la mienne. Lui, la peau tannée et la veste usagée ; moi, tout pâlichon dans ma veste flambant neuve. « Tu l’as reconnu, c’est Loick Peyron ! » dis-je à ma femme. « Et tu as vu, on a la même veste ! » Je n’ai jamais oublié le regard de compassion qu’elle me lança alors – ni le « Marin d’eau douce, va ! » qui l’accompagna.

J’ai remisé ma veste au grenier. Et la vogue pour le workwear ne me la fera pas ressortir. Si, par hasard, dormaient dans vos placards des Indy’Boots de charpentier, un jean brut selvedge, une chemise à carreaux de bûcheron… n'allez surtout pas les réveiller ! Pardon Monsieur !

Les vêtements de travail sont, à l’instar de ceux issus des sports, une source inépuisable d’inspiration pour les stylistes et les créateurs. Le phénomène n’est pas nouveau, mais il acquiert quelque chose de paradoxal aujourd’hui que ces vêtements sont de plus en plus souvent délaissés par ceux pour lesquels ils ont été conçus.

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1. Le Temps Chanel, Edmonde-Charles Roux, Chêne-Grasset.
2. Des modes et des hommes, Farid Chenoune, Flammarion.
3. De l’élégance masculine, Tatiana Tolstoï, Acropole.
4. Les Terre-neuvas, Anita Conti, Chêne.

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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27 octobre 2012 6 27 /10 /octobre /2012 07:07

Les publicitaires ont, ancré dans la tête, ce cliché que tout ce qui vient d’outre-atlantique est forcément moderne. C’est ainsi que j’interprète la manie qu’ils ont de multiplier, dans nos publicités françaises, les slogans en anglais. Certes, ce n’est pas la seule raison. Ce fait, que d’aucuns jugeront - à tort - anodin, témoigne en tout cas éloquemment du recul de notre langue dans notre pays même, l’écrasante majorité de nos concitoyens restant – hélas ! – parfaitement indifférente à cette évolution regrettable.

Qu’une marque anglo-saxonne utilise pour vendre ses produits chez nous un slogan en anglais, passe encore ; qu’IKKS, marque française en dépit de son nom, affiche en ce moment un « Fall winter collection », cela prête à sourire ; mais que Peugeot n’ait rien trouvé de mieux que « Let your body drive » pour lancer sa 208 (voiture, au demeurant, insignifiante), là, je ne comprends plus du tout.


Peugeot-208-pub.jpg

 

Dans son numéro du 21 juillet dernier, M, le magazine du Monde recensait « les cinq rendez-vous manqués de PSA ». Je crois que je viens de trouver le sixième.

                                                            *

A tous les Lino Ieluzzi du monde, qui pensent qu’utiliser ses gants en guise de pochette est du dernier cri, j’adresse cette photo de Chanel travestie en adolescent datant de… 1912 !


coco-chanel-gants.jpg

 

Edmonde Charles-Roux précise dans son merveilleux album Le Temps Chanel que, ce jour-là, Chanel avait glissé des gants blancs dans la poche de poitrine « sans doute faute d’un mouchoir ». C’est probable en effet… à moins que, pour rire, elle n'ait eu l'idée d'imiter quelque Lino Ieluzzi d'alors.


                                                            *

Parisian gentleman se faisait récemment l’écho du retour du foulard. Il accompagnait cette annonce d’un article de Rake signé James Sherwood. Cette nouvelle ne peut que réjouir Le Chouan qui consacra au foulard un billet voici… deux ans. Le paradoxe de la mode se trouve une nouvelle fois confirmé : Vous voulez être en avance ? Alors, soyez en retard ! Mais je suppose qu’être à la mode vous est, autant qu’à moi, indifférent.


                                                            *

La chose ne vous a sans doute pas échappé : nos magazines et leurs suppléments sont de plus en plus souvent remplis de pages d’interviews, moyen commode – et paresseux – d’échapper aux exigences de l’article écrit, construit, argumenté. Il arrive tout de même que ces interviews recèlent des pépites. En voici deux.

Pierre Bergé (fervent soutien de Raymond Barre en 1988 : cela n’a aucun rapport avec mon sujet, mais j’avais très envie de le rappeler !) sur le luxe : « Un sac, même cher, qui est en vente dans tous les aéroports du monde, n’est pas un objet de luxe (…). Quand on voit des hommes qui, même si cela tranche avec le reste de leur train de vie, investissent dans une très belle paire de chaussures, en prennent soin, les font vieillir, ressemeler, entretiennent une forme de rituel dans la mise en valeur de l’objet, ceux-là accèdent au luxe (…). Le vrai luxe est discret. Il ne s’affiche pas. Le problème est qu’aujourd’hui le luxe s’adresse financièrement à des gens qui ne savent pas ce que c’est  (1). » Christian Lacroix sur Takami Murakami : « Pour moi, il a un joli talent d’illustrateur et de publicitaire, mais il n’est en rien un artiste. S’autoproclamer le nouveau Warhol et dessiner sur des sacs ne fait pas de soi le génie du siècle ! C’est le monde à l’envers, celui où ce sont les marchands d’art qui décident (2). »


                                                                           *

Mettre en avant des marques n’est pas dans mes habitudes. Ici, pas de publicités directes ou indirectes ! Je voudrais tout de même déroger pour une fois à ma règle et vous présenter deux modèles de montres qui ont retenu mon attention.

L’une, c’est l’Hamilton Intra-Matic, réédition d’un modèle des années 50. Réédition réussie, surtout dans sa version acier, et dont le prix est très abordable (environ 700 euros). Deux diamètres sont possibles : 42 et 38 mm ; on privilégiera ce dernier.


intra-matic.jpg

 

Autre modèle : la Neo 1Z de MeisterSinger, montre mono-aiguille appelée parfois pour cette raison « montre philosophique ». MeisterSinger explique que « l’unique aiguille se déplaçant à un rythme paisible de 5 mn, le temps, tout à coup, semble s’écouler plus lentement. » Une montre idéale en somme pour les week-ends et les vacances ! Le cadran de cette Neo a un aspect rétro (Néo… rétro !) très plaisant. Le diamètre est de 36 mm ; le prix : 900 euros environ. Ma seule réserve concerne la graphie du nom du modèle sur le cadran – un peu grand, avec un O de travers inutile.


neo-meistersinger.jpg

 

                                                                                *

Un sourire pour conclure. Il nous vient d’où je n’aurais jamais cru qu’il puisse un jour nous venir : d’une publicité The Kooples (… marque française, je le signale – mais Les Couples aurait sans doute fait un peu trop magazine sponsorisé par Dodo la Saumure). L'air invariablement rogue de leurs mannequins amateurs (3) nous est devenu familier. Bruce, sur la photo ci-dessous, ne déroge pas à la règle. Sa compagne « depuis dix-huit ans » Katrina, en revanche, sourit ! Un sourire de Joconde, certes, mais - ne faisons pas la fine bouche ! - un sourire tout de même.


kooples.jpg

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1. L'Express, supplémént sur le luxe.
2. L'Express Styles, 20/06/2012.
3. Amateurs, vraiment ?

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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 07:08

C’est fou tout ce que l’homme moderne a pu inventer pour mal s’habiller. Ayant jeté règles et codes par-dessus bord, il n’a plus que son goût pour lui servir de boussole. Mais son goût n’est pas très sûr (litote !) et les naufrages sont fréquents.

Chaque semaine, depuis plus d’un an, pour « M », le magazine du Monde, Marc Beaugé traque ce qu’il appelle « les tics vestimentaires modernes » qui sont « de véritables insultes à l’élégance ». Le titre de sa chronique : « Est-ce bien raisonnable ? » Chacune de ses exécutions capitales s’accompagne d’une illustration signée Bob London.

Nos deux compères ont eu l’excellente idée de regrouper dans un livre une cinquantaine de leurs chroniques et illustrations. Cela s’appelle : De l’art de mal s’habiller sans le savoir. C’est publié par les éditions Hoëbeke. Cela coûte 19,90 euros.

Les textes sont méthodiques, argumentés, concrets, humoristiques – en un mot, imparables. Les dessins sont accrocheurs et parfois féroces - il n'est qu'à voir celui de la couverture :  


marc-beauge-livre.jpg

 

Chapeau, Bob !

Les thèmes traités ne peuvent que réjouir Le Chouan. Jugez plutôt : « Est-ce bien raisonnable de porter un débardeur en public ? des tongs à la ville ? un pantacourt ? sa cravate desserrée ? Est-ce bien raisonnable de porter des baskets avec son costume ? une cravate ultra-fine ? » - etc.

Dans sa préface, Marc Beaugé prend soin de préciser que la faute de goût « prospère dans le conservatisme comme dans l’extravagance. » Soit. Mais pas dans les mêmes proportions ! Je soupçonne d’ailleurs Marc Beaugé d’en avoir pleinement conscience. 

Pour tout dire (… mais à voix basse, car je ne voudrais pas lui nuire), je le soupçonne même de bien pire - d’être un classique honteux ! Classique, oui : ses multiples mises en garde peuvent se lire comme un éloge, en creux, du bon sens et de la tradition.

Mais... est-ce bien raisonnable de se dire classique quand on est, comme Marc Beaugé, un « ex » de GQ et des Inrocks ?

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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 06:45

 

le-monde-mode.jpg

 

Si j’en juge à partir du récent « Supplément mode du Monde » (28/09/12), la mode masculine est en passe de devenir hermétique à quiconque ignore les arcanes du langage de l’explication littéraire. Il n’y est question, à longueur de colonnes, que de « vocabulaire et grammaire de la mode », de « discours », de « lexique », de « contresens », de « dialecte », de « distanciation », de « polysémie », de « sous-entendus », de « sous-texte », de « premier degré », de « registre de langue »

De journalistes aussi savants, au moins serait-on en droit d’attendre un usage parfait de la langue. Certaines phrases sèment le doute – au point qu’on se demande si le service de relecture du Monde est aussi exigeant avec les articles sur la mode qu’avec ceux qui traitent de sujets plus sérieux. Par exemple : « Au regard de la vague néoclassique qui donne de sages apparences à la mode masculine de l’hiver, les accessoires viennent assouplir les codes d’une garde-robe sous contrôle. » Ou encore : « Ce retour aux fondamentaux de la garde-robe masculine fait avant tout figure de bonne nouvelle. »…

Voilà pour la forme. Qu’en est-il du fond ? J’y ai appris qu’un modèle d’homme serait né – l’Homo estheticus. Emilie Constant, directrice du cabinet de conseil Tendancesociale.com, explique : « Aujourd’hui il existe des masculinités plurielles, cette identité prend l’apparence d’un " grouillement vital " : le schéma archaïque a fusionné avec une nouvelle énergie. Dans un mélange de genres, d’époques, de styles, on assiste à la naissance de l’Homo estheticus, qui succède à l’Homo oeconomicus. »

Peut-on être plus clair ?

L’Homo estheticus raffole, nous dit Le Monde, d’une figure de style que, volontairement, je n’ai pas encore citée : l’ « ironie ». Mais, ce faisant, ne se contente-t-il pas de reprendre à son compte la figure centrale de la langue de bois du bobo ? Encore un peu, et cet Homo estheticus me fera perdre mon latin… Une chose en tout cas est certaine, c’est que l’ironie de l’un n’est pas plus méchante que celle de l’autre ; ce n’est pas elle qui, telle celle d’un Voltaire, fera trembler la société sur ses bases. Prenez cet exemple, extrait de l’article : « Un adolescent rebelle en cravate ( …) s’approprie l’un des codes vestimentaires des hommes de pouvoir pour se moquer d’eux, pour les provoquer, le sous-texte est le suivant : " Moi aussi, je peux me mettre cet objet autour du cou et je me moque de la position sociale, voire morale. " »

Avec des Ado estheticus rebelles de cet acabit, les patrons du Cac 40 peuvent dormir sur leurs deux oreilles…

Une caractéristique essentielle de l’Homo estheticus serait sa virtuosité à « réinterpréter les classiques », à « s’inventer un nouveau vestiaire »  (il lui serait venu à l’idée d’en inventer un ancien, sûr que c’eût été autrement inédit !) C’est, je cite encore Le Monde, « un être complexe, raffiné et stylistiquement éduqué. »

L’Homo estheticus existe peut-être mais je ne l’ai pas rencontré. Dans la rue, je ne vois que des hommes en baskets, et pas en souliers ; en tee-shirt, et pas en chemise ; en blouson, et pas en manteau.

Mais j’habite la province…

Un jour prochain, je débarquerai à Paris. J’arpenterai les rues une lampe torche dans une main et, dans l’autre, mon « Supplément Mode du Monde ». A ceux qui me demanderont ce que je fais ainsi, je répondrai, tel un nouveau Diogène :

- Je cherche un Homo estheticus !

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13 septembre 2012 4 13 /09 /septembre /2012 07:24

Année après année, le tatouage gagne du terrain. 10 % des Français auraient déjà succombé à cette vogue - à cette vague. Ce pourcentage est comparable à celui des Français d'origine étrangère. Mon rapprochement est moins gratuit qu'il n'y paraît : les tatoués ne constituent-ils pas, à leur manière, une minorité visible ? de plus en plus visible ? La situation n'est pas prête de s'inverser : préparons-nous à voir des flots de tatoués se déverser sur nos côtes dans les prochaines années !...

Pour un tatoué, la plage est un paradis. Son exhibitionnisme peut s'en donner à coeur - et à corps - joie. Cacher son monumental tattoo, qui a coûté si cher, ce serait aussi absurde que de ne jamais sortir son énorme 4X4 du garage. Parmi les estivants qui se promènent en slips sur les remblais ou dans les rues, la population tatouée est sur-représentée. Et quand le textile s'avère obligatoire, on le choisit en sorte qu'il laisse apparaître des bouts de tattoo : ici, c'est la queue d'un serpent qui dépasse d'une jambe de pantacourt; là, c'est l'aile d'un papillon qui s'échappe d'un décolleté.

Les tatouages se posent d'ailleurs de plus en plus souvent sur des morceaux d'épiderme qui, jusqu'alors, leur étaient interdits pour cause de trop grande visibilité : le dessus des mains, les cous, quand ce n'est pas le visage même...

On s'habille de moins en moins; on se muscle et on se tatoue de plus en plus.

« Sur la plage, la folie des tatouages » et « Tattoo pour être sexy » titrait récemment Paris Match (n° 3297). Isabelle Léouffre, auteur de l’article, écrit ceci : « Hier, c'était le signe de votre appartenance à un groupe : marin, prisonnier, motard.... Aujourd'hui, il reflète votre personnalité.» Le philosophe, Yves Michaud, convoqué par la journaliste, explique avec justesse : « La distinction entre vie publique et vie privée est remise en cause. L'intérieur s'affiche à l'extérieur et c'est une tendance lourde (1).»

Ainsi, le footballeur David Beckham a-t-il fait graver sur son dos les noms de ses enfants...


david-beckham.jpgDavid Beckham. Source : Paris Match   

 

… ou, naguère, Angelina Jolie, celui de son chéri, Billy Bob, histoire de bien montrer qu’elle l’avait dans la peau… Hélas ! L'inimaginable arriva : le couple rompit, et Angelina, par délicatesse envers le chéri suivant, fit effacer au laser l'encombrant tatouage.


angelina-jolie.jpg

 

L'article précise que la folie du tatouage touche tous les milieux. Mon expérience de la rue et de la plage me prouve le contraire. J'ai vu beaucoup de papas et de mamans de Jimmy et de Sandy tatoués - jamais ceux des Paul-Edouard ou des Marie-Victoire.

Quand Isabelle Léouffre affirme que le tatouage reflète la personnalité, elle ne fait que rapporter ce que disent les tatoués eux-mêmes. A lire leurs témoignages, j'ai plutôt le sentiment qu'il reflète un grand vide. Imagine-t-on, du reste, qu'une personnalité riche, étendue, puissante charge un tatouage le soin de la refléter ?

Que peut bien nous apprendre sur la personnalité du nageur Frédérick Bousquet les grandes ailes qui courent sur son bas-ventre ? Entre nous, de bien grandes ailes pour un petit oiseau…


 frederick-bousquet.jpgFrédérick Bousquet. Source : Paris Match

 

Pratique primitive, le tatouage peut aussi se révéler très primaire.

A preuve, les justifications pseudo philosophiques et mystiques avancées par les tatoués de Paris match. Extraits : « Uccio (…), masseur italien, a commencé avec les divinités, Anubis et Iris, car "elles détiennent les clés qui nous mènent vers une autre dimension." Veronica, une hippie espagnole de 33 ans, veut inscrire "la géométrie sacrée" sur son chakra du cœur. Le dos de Dominique, 54 ans, chirurgien esthétique, sert de support à la Madone sacrée. "A 8 ans, j’ai assisté à une procession de la Vierge à Lourdes et j’ai eu l’impression qu’elle me parlait." Morten, un Danois de 39 ans, qui joue au foot dans le sable avec Elvis, son fils de 5 ans, a fait écrire dans son dos un extrait du credo en latin, selon lui, "le plus important message du Christ." »


morten.jpgMorten et son fils Elvis. Source : Paris Match

 

Fasse le ciel que le papa d’Elvis, de confession protestante, n’apprenne jamais que le credo, prière catholique, n’est pas un message du Christ ! Son ange gardien, dont il s’est fait tatouer l’image sur le devant, aurait pu tout de même l’avertir de sa méprise et, ainsi, lui épargner, peut-être, de longues heures de souffrance !

Car, il faut le rappeler, se faire tatouer, ça fait mal. Curieusement, le tatouage réintroduit la valeur sacrificielle de la souffrance dans une société où tout se doit d’être doux et confortable. « A chaque séance d’environ quatre heures, je pleurais de douleur », dit Chloé, une galeriste belge de 40 ans. « Avoir mal, c’est savoir qu’on est vivant », proclame de son côté Dominique, le chirurgien esthétique précité.


olivier-et-chloe.jpgChloé et son mari. Source : Paris Match

 

Ce sacrifice est toutefois vidé de toute dimension spirituelle : s’il faut souffrir, ce n’est plus pour expier ses péchés (le péché ? Kesako ?) mais, avant tout, pour attirer à soi les regards.

Une autre justification ressort des propos de nos tatoués : l’art. « Ma quête a été longue pour trouver le maître capable de créer une œuvre d’art haute couture, unique », dit Chloé. Sans être spécialiste, je ne peux que m’incliner devant la virtuosité dont témoignent certaines réalisations. Mais la virtuosité ne suffit pas à faire un artiste. Les motifs ressortissent presque toujours à une esthétique BD impersonnelle et froide. Il y a le cas, limite, du tout-tatoué qui, performeur à sa manière, fait en quelque sorte de son corps l’étendard de ses obsessions. Voyez Rick Genest, alias Zombie Boy, dont les tatouages font affleurer le squelette :


zombie-boy.jpgZombie Boy

 

Cas extrême, je le répète, trahissant une personnalité névrotique. Le résultat est troublant, dérangeant, et, je dois le dire, fascinant. Le choc ressenti n’est pas sans m’évoquer celui qu’on éprouve devant certaines productions de l’art dit des fous. Ou devant certaines vanités.

Le principe de l’intérieur affiché à l’extérieur trouve en tout cas ici une déclinaison originale … et ultime !

La mode du tatouage a quelque chose de paradoxal. Tin-tin, un célèbre tatoueur parisien, insiste à juste titre sur « le caractère permanent du tattoo. » « C’est pourquoi, ajoute-t-il, le tatouage est antinomique de la mode, qui est éphémère. » Certes, mais ce discours de bon sens est contredit par la réalité qui se présente tous les jours sous nos yeux. A chaque saison nouvelle ses nouveaux motifs. « Star d’hier, le dauphin est aujourd’hui le comble de la ringardise », dit Isabelle Léouffre. L’exotisme fait actuellement fureur : calligraphie chinoise, symboles maori, tigre du Bengale ou d’ailleurs… On est loin de la fonction originelle du tatouage qui consistait à distinguer les tribus. Si tel était le cas, on pourrait imaginer des motifs locaux : les Bretons se feraient tatouer un chapeau à ruban sur le bras, une bretonne en coiffe de leur pays sur le torse… Jugerait-on, alors, le tattoo aussi sexy ?

Gare aux suggestions de la mode, donc. L’aspirant tatoué doit aussi se souvenir qu’il va vieillir. Qu’il médite l’exemple de Bernadotte qui, devenu roi de Suède, dissimulait le « Mort aux rois ! » qu’il s’était fait tatouer sur le bras du temps que, soldat, il servait la République. A l’heure de la toilette, les grandes ailes façon Bousquet feront bien rire dans les maisons de retraite et les kitschissimes motifs girly auront l’air de quoi sur des peaux de centenaires ?


tatouage-girly.jpgTatouage à motif "girly". Source : Paris Match

 

Mais il y a fort à parier que d’ici là on aura trouvé un moyen moins douloureux et moins onéreux que le laser pour effacer les tatouages devenus indésirables. Le tatouage ne sera plus, alors, qu’une espèce de super décalcomanie…

Alors, Tattoo ou rien ? Pour vous, je ne sais pas, mais pour moi - sans façon -, ce sera rien (2).

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1. Lourde, en effet, et à l’œuvre partout. Voir, par exemple, les médecins, les avocats, les notaires… qui ornent de photographies de leurs proches leurs cabinets et études.
2. A voir...

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 06:41

Le XXe siècle a vu la mode se rapprocher de l’art. Notre XXIe siècle adolescent (il a douze ans…) confirme la tendance.

L’intérêt de la mode pour l’art s’exprime principalement de deux manières (1). D’une part, elle puise son inspiration dans un passé plus ou moins lointain ; d’autre part, elle tisse des liens avec les artistes de son temps. Historiquement, cette seconde manière a précédé l’autre. A l’origine, il y eut Coco Chanel qui, en 1922, créa les costumes de L’Antigone de Cocteau. Deux ans plus tard, elle monta à bord du Train bleu ; ses compagnons de voyage avaient pour noms Picasso, Darius Milhaud, Henry Laurens et - encore lui - Jean Cocteau. En 1937, Elsa Schiaparelli poursuivit l'aventure avec le même Cocteau - décidément incontournable - et Dali, avec lequel elle créa la célèbre robe homard. « Elsa Schiaparelli est une artiste qui fait des vêtements », disait Chanel qui se refusa toujours à utiliser pour elle-même le vocable intimidant d’artiste.

L’autre manière est plus récente. Elle naît en 1965, quand Yves Saint Laurent présente sa robe Mondrian.


robe-mondrian.jpg

 

Le même couturier va multiplier les hommages aux artistes avec plus ou moins de bonheur : le bustier de la mariée aux colombes de Braque, le boléro aux iris de Van Gogh, un profil de Picasso sur une robe du soir…


robe-picasso-ysl.jpg

 

Une manière n’exclut pas l’autre : Yves Saint Laurent, par exemple, fait réaliser en 1969 par son amie sculpteur Claude Lalanne un buste de métal doré qui reprend au moule la forme exacte des seins du mannequin.


robe-lalanne-ysl.jpg

 

On aurait pu s’attendre à ce que les couturiers d’aujourd’hui privilégient la collaboration avec les artistes contemporains. La lecture des journaux nous les montre, au contraire, tournés vers le passé. « Pour réenchanter le Grand Trianon, des couturiers réinventent le XVIIIe siècle » (Le Monde, 01/09/2011) ; « La collection Lanvin puise dans la Renaissance allemande sa vision mi-érotique, mi-innocente de la femme » (M, le magazine du Monde, 28/01/2012) ; « L'italienne Etro a choisi pour sa collection des références à l'Art déco (...) et à la peinture futuriste de Fortunato Depero »  (M, le magazine du Monde, 26 mai 2012) Marc Jacobs, qui, pour Vuitton, a collaboré avec Stephen Sprouse, Tadashi Murakami, Richard Prince et, récemment, avec la plasticienne japonaise Yayoi Kusama ; Jean-Charles de Castelbajac, dont l’œuvre originale et cohérente jette un pont avec l’art contemporain, font figure d’exceptions.


marc-jacobs-stephen-sprouse.jpgVuitton - Sprouse

 

vuitton-murakami.jpgVuitton - Murakami


vuitton-kusama.jpegVuitton-Kusama

 

Une mode qui, saison après saison, cherche son inspiration du côté des maîtres du passé, trahit une très grosse fatigue... 

Le comble est atteint quand, par exemple, Phoebe Philo pour Céline propose un manteau Mondrian dont on se demande s'il a été inspiré par le peintre ou par Yves Saint Laurent :


manteau-mondrian.jpgSource : M Le Monde, 17/03/2012

 

Gare au radotage...

Pourquoi donc la mode ne cherche-t-elle pas à collaborer plus souvent avec les artistes vivants ? Peut-être parce que les couturiers pensent avoir acquis le statut d’artistes à part entière. Il est possible aussi que les préoccupations de l’art contemporain ne recoupent pas celles de la mode.

Récemment, Christian Louboutin a utilisé à des fins commerciales de grandes œuvres du passé. Le photographe Peter Lippmann a recréé pour lui des tableaux de maîtres, introduisant dans chacune des recréations une chaussure ou deux de la collection automne-hiver 2011. Une réalisation a particulièrement retenu mon attention. Il s’agit de la reprise photographique de la Madeleine à la veilleuse de Georges de la Tour :


madeleine-a-la-veilleuse-def.jpg

 

Le tableau de la Tour représente une Marie Madeleine repentante. Habillée simplement, la main droite délicatement posée sur une tête de mort, elle médite sur la vanité des choses. Faire son salut est devenu son unique préoccupation. Que vient faire alors, dans la composition de Lippmann,  cette bottine « collée », symbole d’un luxe auquel l’ancienne courtisane a renoncé ?


madeleine-a-la-veilleuse-louboutin.jpg

 

Le contresens est total. En effet, toute cliente qui a saisi le sens du tableau de La Tour renoncera à jamais aux chaussures de luxe, serait-ce des Louboutin !

S’inspirer des peintres du passé, si l’on veut. A condition de faire l’effort de les comprendre et, par là, de les respecter (2).

__________________________________________________________________________________
1. Je laisse de côté la tradition du couturier collectionneur d’art inaugurée par Jacques Doucet et illustrée, par exemple, Christian Dior, Yves Saint Laurent, Jean-Charles de Castelbajac, Marc Jacobs… 
2. Sur le même sujet, on peut se référer à Art, artisanat et mode.

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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 06:35

       chouan-jpg                                                                                                

 

 

                                                                                                         C’est un aquaboniste
                                                                                                         Un faiseur de plaisantristes 
                                                                                                         Qui dit toujours
                                                                                                         « A quoi bon ?  A quoi bon ? »

                                                                                                         Serge Gainsbourg

 

Dans mon entourage, peu savent que je tiens ce blog. L’anonymat, imposé par ma profession, me protège des curieux. Il y a aussi mon goût du secret et cette étrange gêne qui, dans la vie courante, m’envahit quand un de mes sujets favoris arrive par hasard (et ce hasard est exceptionnel !) dans la conversation. Parler chiffons, mais je ne le fais jamais ! Si tel devait être le cas, je suis certain, du reste, que je m’ennuierais très vite.

A qui l’ai-je dit ? A quelques membres de ma famille ; à quelques amis et relations. Au total, à une quinzaine de personnes à peine. Suite à mon « outing », les réactions furent variées : du commentaire poli au silence humiliant en passant par le sourire gêné. Mais je suis mal placé pour me plaindre : si je n’avais pas voulu risquer la déception, il m’aurait suffi de conserver le silence. Et puis, quelle présomption de penser un instant que mes billets de quatre sous méritaient des compliments ! Voilà ce que je me dis quand je vois le verre à moitié vide. Mais quand je me force à le regarder à moitié plein, je me persuade que l’explication tient moins à ma manière qu’à mon sujet, qui laisse presque tout le monde indifférent.

Une remarque a retenu particulièrement mon attention : « A quoi ça sert ? » m’a demandé un ami. Cette question, inattendue, m’a d’abord fait un peu de peine. Et puis, après réflexion, j’ai admis sa pertinence.

A quoi peut bien servir, en effet, de louer l’élégance et la beauté en un temps qui les méprise ? De prêcher quelques convertis ? D’invoquer les mannes d’illustres devanciers dont les noms ne disent rien aux plus jeunes ? De rappeler des codes que tout le monde ou presque ignore et que personne, de toute façon,  n’a le désir de savoir ?

Quand j’y pense, c’est fou le nombre de choses inutiles que je connais. Si, en la matière, un championnat de France était organisé, je crois que je pourrais y participer avec de bonnes chances de succès !

Mais il n’y a de choses inutiles que parce qu’il y a des gens pour les apprendre et les répéter. Selon cette implacable logique, il n’est donc pas impossible que je sois l’homme le plus inutile de France ! Cette pensée devrait me donner le vertige. Au lieu de cela, bizarrement, elle me remplit de satisfaction. Des connaissances inutiles ; un blog inutile ; un auteur de blog inutile… N’y a-t-il pas dans ce constat quelque chose de paradoxalement réjouissant ? 

Mon inutilité diminuera lorsque je cesserai d’alimenter ce blog, ce qui, faute de combustible, ne manquera pas d’arriver un jour. Alors, Le Chouan des villes rejoindra la longue liste des blogs au web dormant… Quelques jeunes gens en mal d’élégance viendront quelquefois le réveiller. Et, un jour, il s’endormira pour toujours.

… Moi, moins inutile ? Cette perspective-là, au contraire, me fait froid dans le dos ! Elle est mon plus efficace aiguillon. Comment pourrais-je renoncer le cœur léger à ne plus être moi – ou à l’être moins ? Il faudra bien, alors, que mon inutilité trouve un autre aliment pour satisfaire sa faim.

En attendant, je continue. Ne serait-ce que pour vous remercier, chers lecteurs (inutiles !), de prendre sur votre temps pour me lire. Et, par votre fidélité, de m’encourager.  

Passez de bonnes vacances !  

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28 juin 2012 4 28 /06 /juin /2012 06:23

L’uniformité des couleurs renforce une réalité qui, sans elle, nous désolerait tout de même. Oui, toutes les voitures se ressemblent : même ligne de caisse plongeant vers l’avant ; mêmes gros phares et gros feux aux dessins compliqués ; mêmes formes rebondies ; mêmes arrières démesurés ; même largeur envahissante… Et surtout : même banalité. Les voitures  d’aujourd’hui ne sont ni belles ni laides. Elles se fondent dans le paysage. Notre œil glisse sur elles. Elles se confondent dans leur grisaille – au propre comme au figuré…

Les designers doivent faire avec un cahier des charges très contraignant. Nos voitures cachent sous leur robe de complexes éléments de sécurité. Mais leurs formes, trop généreuses, ne les rendent guère désirables : on les voudrait plus fines, plus légères – plus racées… On dirait que les designers ont cherché leur inspiration du côté des voitures boursouflées de l’artiste contemporain  Erwin Wurm ! « La vie imite l’art », disait Wilde. Très bien… tant qu’il ne s’agit pas d’art contemporain !...


erwin-wurm.jpgLa Porsche selon Erwin Wurm

 

Voitures obèses ; voitures boudins…

Les designers doivent aussi prévenir les attentes des clients. Au premier rang de celles-ci : l’espace.

L’espace : mot à la mode, mis à toutes les sauces. De l’espace fumeurs à l’espace clients en passant par l’espace culturel… Le vacarme assourdissant de ces espaces infinis m’effraie !... Voilà quelques années déjà que l’espace a conquis l’automobile. Renault a été précurseur, qui a baptisé de ce nom un de ses modèles-phares dont la première mouture remonte à 1984. Un fameux succès. Quiconque est monté à bord de voitures anciennes a pu être frappé, à l’inverse, par l’exiguïté des habitacles. Et que dire de la contenance riquiqui des coffres, surtout quand il s’agissait de modèles sportifs ? Mais les priorités étaient alors d’un autre ordre : une ligne belle et/ou originale méritait bien quelques sacrifices. L’esthétique passait avant l’utilitaire.

Aujourd’hui, pour avoir du succès, une voiture doit être passe-partout et pratique. Gare à l’originalité ! Et si l’originalité se double d’une absence de praticité, c’est – commercialement parlant – la sortie de route assurée ! La décalée Nissan Cube a fait un flop. Idem pour la mignonne Daihatsu Copen (1reversion : sans becquet disgracieux), l’étonnante Toyota IQ, la peu logeable Volvo C 30… Vive le confort-misme !


nissan-cube.jpgNissan Cube

daihatsu-copen.jpgDaihatsu Copen

 

Je dois toutefois nuancer. Certains référents sociaux autorisent un minimum de décalage. Je pense ici au succès de la Mini – ou plutôt des Mini : voitures différentes et plutôt peu commodes. Mais la Mini n’est pas qu’une voiture : elle est aussi – et pour nombre de ses propriétaires surtout – un signe extérieur de bourgeoisie. Car pour cette clientèle, la Mini présente un avantage décisif : elle est chère, très chère.

Ma nuance doit être à son tour… nuancée : la Mini est certes plus originale que presque toutes les voitures existantes, mais elle n’est que la reprise, à une échelle supérieure, d’un modèle qui, en son temps, l’était bien davantage. Le néo-rétro (Fiat 500, Coccinelle Volkswagen…)  ne suffit pas à contenter l’amoureux de formes audacieuses !

Je regarde quelquefois l’émission Turbo. Le mauvais goût de Dominique Chapatte (ses bracelets, sa bague, ses tenues d’ado…) me hérisse le poil. Mais ce n’est pas la question. L’autre fois, au sujet de la nouvelle Audi A3, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la précédente, Chapatte a osé parler de « changement radical, fondamental », et son compère de s’extasier sur la nervure latérale qui donne un sacré « caractère »… De tels emballements pour si peu de chose !


audi-a-3.jpg Audi A3, ancien modèle


audi-a3-new.jpgAudi A3, nouveau modèle

 

Si vous attendez d’une auto qu’elle vous renverse – je veux dire : qu’elle vous étonne par la hardiesse de ses formes ! -, faites comme moi : consolez-vous en fréquentant les musées et en lisant la presse spécialisée dans les voitures de collection. 

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22 juin 2012 5 22 /06 /juin /2012 07:12

Les vieux messieurs chic : je les admire depuis mon enfance. Je me souviens d’un ami de mon grand-père qui portait de magnifiques costumes pied-de-poule blanc et noir avec de vieux richelieus bruns et des chaussettes jaunes. Il roulait en Lancia Flaminia bicolore. Ces images m’ont marqué. Pourquoi ? La naissance ou la révélation d’un goût est une chose mystérieuse.


Bruce-boyer.jpgBruce Boyer, The Sartorialist

 

Je me rappelle avoir accompagné plusieurs fois mon père chez son tailleur ; c’était un vieux monsieur impeccablement mis, costume croisé, chemise bleu ciel, cravate marine. Mon père aussi savait être chic. Et il était âgé. Je ne l’ai jamais vu, sauf en été, sans cravate. Il piqua longtemps les siennes d’une perle et il porta jusqu’à la fin son Hombourg.

Coquetterie suprême : il manquait à mon père l’index de la main droite ; peu avant de disparaître, il expliqua à ma mère comment, sur son lit de mort, il voulait qu'on croise ses doigts afin de masquer son handicap.


JulienGreen-copie-1.jpgJulien Green

 

Tout enfant, j’adorais feuilleter de vieux magazines d’actualités ou de cinéma. Mes idoles s’appelaient Maurice Chevalier ou Fernand Gravey. On pourra bien dire que j’étais un enfant de vieux et que, comme tel, j’avais des goûts de vieux. Je laisserai dire – et je me répèterai : j’ai eu la chance d’être le fils d’un homme qui avait du goût et d’avoir contracté très tôt l’amour des belles choses.


maurice-chevalier-life.jpgMaurice Chevalier

 

« Il faut une vie pour apprendre l’élégance », dit Tatiana Tolstoï, qui ajoute : « (…) les sommets de l’élégance s’observent plus fréquemment sur de vieux messieurs que sur de plus jeunes (1) ». Et pour cause : il faut du temps pour acquérir les codes, trouver son style, se construire un vestiaire raisonné. Un vieux monsieur chic porte son costume comme une seconde peau. Il est à l’aise, sûr de lui, il n’a rien à prouver. Il peut se permettre des audaces qui, sur un plus jeune, seraient signes d’affectation.


harry-kessler-redef-copie-2.jpgHarry Kessler

 

Notre société a fait de la jeunesse une valeur. Certes, la jeunesse peut être valeureuse, mais elle n’est pas en soi une valeur. La vieillesse, à l’inverse, a été dépréciée. Les vieux se sont conformés à l’image négative qu’on a voulu donner d’eux. Face au jeunisme tout-puissant, ils se sont faits tout petits, tout discrets, comme si, conscients de leur défaite, il s’agissait pour eux de disparaître avant l’heure. Quelques-uns ont pactisé avec le diable : ils tentent de tout faire pour rester dans le coup, pour paraître plus jeunes. Ils se sont crus les plus malins ; ils ne sont que pathétiques.

Je voudrais que les vieux n’aient plus honte de l’être. En matière de style au moins, la vieillesse, pour peu qu’elle sache,  peut encore beaucoup. « Dans ma jeunesse, il n’y en avait que pour les vieillards ; il n’y en a plus, aujourd’hui, que pour les jeunes. Nous l’avons bien voulu, en dénonçant les vieux », regrettait dès 1971 Paul Morand.

 

paul-morand-c.jpg
Paul Morand

 

Paul Morand ! Un modèle pour tout admirateur de vieux messieurs chic ! « Tu auras beau dire et faire, lui disait sa femme, tu n’es pas fait pour être un vieillard. » Lui au moins ne renonça jamais. Ainsi, à 82 ans, il écrivait dans son journal : « Cherché une voiture qui marche vite, ait la direction assistée et, en même temps, ne soit pas la grosse américaine, implaçable sur le trottoir de l’avenue Charles-Floquet. Je m’arrête à une Commodore Opel, à deux carburateurs, injecteurs électroniques, 197 km/h au compteur (2) » !

J’admire les vieux messieurs chic et ma femme est émue par les vieilles dames coquettes. L'’amour fait décidément bien les choses. 

__________________________________________________________________________________
1. "De l'élégance masculine", Tatiana Tolstoï, L'Acropole.
2.
"Journal inutile", Paul Morand, Gallimard.

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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 07:07

The Sartorialist a popularisé quelques personnages qui sont devenus des « incontournables » du petit monde de l’élégance. Tous ne sont pas à mettre sur le même plan. Si Bruce Boyer, Luciano Barbera, Yukio Akamine, Beppe Modenese méritent des éloges, d’autres me laissent songeur. Je n’en citerai que deux dont, étrangement, des blogs que j’aime bien ont fait des modèles : Lino Ieluzzi et Renato Plutino.


lino-leluzzi-copie-1.jpgLino Ieluzzi. Crédit : Scott Schuman


lino-ieluzzi.jpgLino Ielluzzi. Crédit : Scott Schuman


renatu-plutino-lunettes.jpgRenato Plutino


renato-plutino-lino-l.jpgLes deux compères

 

Ca, des élégants ? Des vieux beaux, oui. Et pourquoi pas Michou ? Ou Ugo Tognazzi en Renato dans La Cage aux folles ? Les cheveux teints, les colifichets, les blue suede shoes, les manteaux bleu ciel, les montres surdimensionnées, les gants glissés dans la poche poitrine du manteau, les lunettes miroir, les pieds nus dans des chaussures de ville… autant de marques de mauvais goût. Un point c’est tout.


michou.jpg Michou


ugo-tognazzi.jpgUgo Tognazzi, La Cage aux folles

 

On connaît l’anecdote de Brummell répondant à qui le félicitait de son élégance aux courses d’Epsom : « Si vous m’avez remarqué, c'est que je n’étais pas élégant. » Est-ce à dire que l’élégance implique l’invisibilité ? Mon avis est plus nuancé.

A mon sens, la repartie de Brummell suppose deux choses : 1. Son interlocuteur ignorait ce qu’était la véritable élégance. 2. Ce jour-là, il y avait sûrement dans la tenue de Brummell quelque chose de m’as-tu-vu propre à retenir l’œil du vulgaire.

Car l'’élégance ne se révèle qu’aux yeux des connaisseurs. Aux yeux du béotien, elle reste invisible.

Une autre sentence de Brummell confirme mon interprétation : « Si John Bull se retourne sur votre passage, c’est que vous n’êtes pas bien habillé. » Brummell prend soin de préciser : « John Bull », soit, chez nous, Jean Dupond.

Si, donc, vous jugez bonne la fréquentation d’un Lino Ieluzzi ou d’un Renato Plutino, c’est que vous vous faites de l’élégance une autre idée que la mienne.

Les hommes qui donnent le sentiment que leur apparence est l’unique affaire de leur vie me sont toujours apparus vaniteux, niais, ridicules. Quand j’en rencontre un de la sorte et qu’il s’adresse à moi comme si j’étais des siens, je me sens tout à coup honteux de partager avec lui le goût du chiffon.

Qu’on dise de nous : « Il a du style » ou « Son habillement colle bien à sa personnalité ». Mais qu’on ne dise pas, et, surtout, qu'on ne donne pas matière à dire : « C’est une gravure de mode, un Narcisse désireux d’attirer tous les regards sur lui ».

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