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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 06:32

« Les ruines d’une maison / Se peuvent réparer ; que n’est cet avantage / Pour les ruines du visage ! » se lamentait La Fontaine. S’il revenait aujourd’hui, il écrirait autrement les choses : la chirurgie esthétique est passée par là, qui a vieilli – ridé – son propos. Lifting, botox font des miracles – ou sont censés en faire – et font croire aux plus naïfs que le vieux  rêve  de la jeunesse éternelle est enfin à portée de main. Les femmes sont d’abord concernées, qui se voudraient toujours fraîches – mais les aimons-nous flétries ? Elles succombent souvent mais assument rarement. J’ai entendu – de mes oreilles entendu – Arielle Dombasle dire que, non, elle n’avait pas eu recours à la chirurgie esthétique, mais que si, un jour, elle en éprouvait le besoin, bien sûr, elle n’hésiterait pas. Combien de bouches collagénées nous ont servi de semblables mensonges ? Les rohmériens – dont je suis – savent à quoi ressemblait Arielle « avant ».


arielle-dombasle-avt.jpgArielle Dombasle, Pauline à la plage

 

Il y a aussi celles qui vous disent – le visage incroyablement lisse alors qu’elles ont allègrement dépassé la cinquantaine - qu’elles aiment vieillir et que pour rien au monde elles n’accepteraient qu’on touche à leurs rides ! Un exemple ? Victoria Abril, 53 ans, récemment interrogée sur le sujet à l'occasion de la sortie du film Mince alors !

Pour beaucoup d’hommes aussi, les marques du temps sont insupportables. La chose n’est pas nouvelle. Dans son Dictionnaire des bizarres, Jean-Claude Carrière présente Baculard d’Arnaud, homme de lettres du XVIIIe siècle, comme une sorte de « précurseur de la chirurgie esthétique » : « (…) il avait le visage chauve et très ridé. Chaque matin, des deux mains, il remontait vigoureusement ses rides jusqu’au sommet de sa tête et, comme une femme fait de son chignon, il les nouait avec un ruban (1) Pour l’homme moderne, l’apparence est une préoccupation majeure. La confusion des genres a levé des tabous. Comme le dit le titre d’un film de 1998, L’homme est une femme comme une autre. Il use de cosmétiques et fréquente des instituts de beauté maintenant faits pour lui. Les plus hardis sonnent à la porte des chirurgiens esthétiques. Mais quand il s’agit d’assumer, leurs pudeurs sont… toutes féminines. Quand, par exemple, Mireille Dumas demande au réalisateur Francis Veber, alors âgé de 73 ans, la peau du visage plus tendue qu’un tambour, s’il a « fait quelque chose », il jure sans ciller (mais ciller lui est peut-être devenu difficile) que « tout est naturel (2). »


francis-veber.jpgFrancis Veber

 

Entre nous, je serais curieux d’entendre Jack Lang, moins ridé à 73 ans qu’à quarante, la griffe du lion miraculeusement disparue, répondre à la même question. Encore faudrait-il trouver un journaliste assez culotté pour oser la lui poser. Allez donc savoir pourquoi Mireille Dumas, qui l’avait reçu quelques mois avant Francis Veber (3), ne fit pas preuve avec lui de la même curiosité...


jack-lang-veste-rose.jpgJack Lang, plus ridé hier qu'aujourd'hui

 

La quête de la jeunesse passe par l’attention que l’homme contemporain prête à son corps. Oubliés, les bourgeois adipeux et ventripotents à la Daumier ou à la Dubout ! On fait son jogging. On fréquente les salles de gymnastique ou de musculation – quand on ne fait pas installer à son domicile, à grand frais, ses propres instruments de torture(s). On sue. On souffre. On aime pousser son cœur dans la zone rouge. On mange bio et équilibré. On boit 100% nature. Ce corps, demeuré apparemment jeune à force d’efforts et de privations, on charge le vêtement de le mettre en valeur. On se montre. On se dévoile. On parade. On se pavane. On est fier d’avoir, comme on dit, repoussé ses limites. C’est ainsi qu’on se jette dans l’illusion… à corps perdu.

Le rêve de la jeunesse éternelle… Mais que vaudrait une éternité qui, si ce rêve venait à se réaliser, ne dépasserait tout de même pas les limites étriquées de nos existences particulières ? Paraître moins que son âge - la belle affaire, si c’est pour finir avec la tête d’un retraité de Monaco ou de Miami ! La barbe, les cheveux blancs, les rides donnent du caractère. J’aime, moi, les nobles visages d’ancêtres et je préfère mille fois l’altière figure d’un de Gaulle âgé au masque de vieil arlequin d’un Jack Lang lifté. L’homme qui a pris l’élégance pour idéal se moque bien de savoir si porter une cravate ou un costume le vieillit. Sa quête est autre et touche, en dépit des apparences (je le précise pour les myopes), au domaine de l’esprit. L’esthétique est une chose trop sérieuse pour être confiée aux chirurgiens. En vouant un culte obsessionnel à la jeunesse, notre société trahit son grand âge. Eh oui, qu'on le veuille ou non, le monde était plus jeune au Moyen Age qu'aujourd'hui ! Et chacun d’entre nous pourrait reprendre à son compte le constat du jeune Musset dans Rolla : « Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. » 

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1. Dictionnaire des bizarres, Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière, "Bouquins", Robert Laffont.
2. " Vie privée, Vie publique", France 3, Mireille Dumas, 16/11/2010.
3. " Vie privée, Vie publique", France 3, Mireille Dumas, 25/06/2010.

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4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 06:29

J’ai passé l’autre week-end à C. chez mon frère.

C. est une jolie station balnéaire bretonne. Avec ma femme, nous avons fait le samedi matin quelques provisions à la moyenne surface de la plage. Un panneau a retenu mon attention : « Pas de torse nu ni de pieds nus dans ce magasin ». Au déjeuner, je dis à mon frère combien ces interdictions m’avaient ravi. « De quel droit, s’emporta-t-il aussitôt, interdirait-on aux gens de faire leurs courses pieds nus ou torse nu ? Qui cela peut-il bien gêner ? » J’attendais cette réaction, connaissant de longue date son opposition à toute idée de réglementation vestimentaire.


torse-nu-ville.jpgNice. Photo Frantz Bouton, Laurent Carré

 

Que, dans mon combat quasi solitaire en faveur de l’élégance (encore qu'en ce cas, il s'agisse simplement de décence), je me sois trouvé un allié en la personne d’un gérant de la distribution ne manquait pas de sel !...

Les arguments ont roulé de part et d’autre : d’un côté, l’exaltation de la sacro-sainte liberté individuelle ; de l’autre, le respect des règles au nom de l’esthétique et du nécessaire lien social. Arguments attendus ; dispute vaine, comme toutes les disputes. Et je m’en suis voulu d’avoir, par goût stupide de la querelle, mis ce sujet sur la table de notre déjeuner fraternel. A quoi bon, pour cela, prendre le risque de gâcher un week-end ?

La remise en cause des us et coutumes légués par nos aïeux est un exercice à la mode. Quand elle devient systématique, la critique relève de l'orgueil - et d'un orgueil puéril. C’est l’enfant qui demande, cherchant à se poser en s’opposant : « Pourquoi m’obliger à ceci ? Pourquoi m’obliger à cela ? » A ceux qui me somment de leur expliquer pour quelle raison on les obligerait à respecter des codes et des traditions dont ils ne veulent plus, j’ai envie de répondre, comme un père excédé par les « pourquoi » de son gamin : « Parce que » !

« Je ne suis pas quelqu’un à qui on demande ses raisons », affirmait, je crois, Nietzsche. Je pourrais reprendre ce propos à mon compte. Mais on ne répond pas à l’orgueil – fût-il puéril - par l’orgueil. Une autre citation me revient, parfaite et profonde, que je suis heureux de vous offrir : « La tradition, c’est la démocratie des morts. » C’est signé Chesterton.

Se taire et obéir : l’humilité que requiert la soumission à ce genre d’injonctions me plaît assez. Je provoque ? Pas autant que d’aucuns – dont mon frère – voudraient le penser !


tenue-ville.jpgThe Sartorialist. Crédit : Scott Schuman

 

« Déconstruire », dit-on : ce savant euphémisme ne doit pas nous leurrer. C’est de démolition qu’il s’agit. Démolition programmée et méthodique. La sagesse aurait voulu que chaque usage renversé soit remplacé par un usage de qualité au moins équivalente. Les conduites individuelles se sont substituées aux règles qui gouvernaient notre « vivre ensemble ». Ensemble, vivants et morts confondus. A la place de traditions parfois séculaires, la médiocrité ou le néant…

C. était magnifique sous le soleil du printemps. Après le déjeuner, mon frère est parti faire des emplettes au bourg. En tongs et en bermuda.

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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 06:32

- Photoshop continue ses ravages… Il y a les rides qu’on comble, le teint qu’on ravive, le bourrelet qu’on élimine. Mais ce n’est pas ce genre de corrections qui me gêne : le photographe a toujours retouché et, avant lui, le peintre.


duc-de-windsor-wallis.jpgLe duc et la duchesse de Windsor. Avant et après retouches. Photo : Dorothy Wilding

 

Non, ce qui me gêne, ce sont les formes aberrantes – ni belles ni signifiantes -, qui semblent n’être dues qu’à l’incompétence des infographistes :


aigle-bottes-boyfriend.jpgAigle, bottes boyfriend


fiat-500-pub-natasha-poly.JPG Le mannequin Natasha Poly pose pour la Fiat 500 Gucci

 

- Lu, dans Le Monde (supplément Culture et Idées du samedi 24 mars 2012), un article sur les vedettes qui vendent leur image à des enseignes plus ou moins prestigieuses. Le chapeau de l’article (« Voilà que (les marques) font appel à des personnalités plus connues pour leurs frasques que pour leur œuvre ») laissait espérer un jugement, sinon moral – le terme est interdit -, du moins critique. Las… Le point de vue adopté par le journaliste, Samuel Loutaty, est celui des marques. Tout pour le business, et rien sur l’appât du gain qui motive nos mercenaires du capitalisme. Pourtant, certaines contradictions (Pete Doherty, chanteur-rocker antisystème ; Eric Cantona, ex-footballeur reconverti en croisé antibanques : les deux posant pour Kooples) et certaines indignités (Charlotte Casiraghi posant pour Gucci) auraient mérité, à mon sens, d’être soulignées – et dénoncées (1).


pete-doherty-kooples.jpgPete doherty pour Kooples

 eric-cantona-kooples.jpgEric Cantona et madame pour Kooples


charlotte-casiraghi-gucci.jpgCharlotte Casiraghi pour Gucci

 

- Le Monde encore, supplément Mode du 15 mars 2012 : la couleur serait de retour dans le vestiaire masculin, ce qui, sous la plume de la journaliste Catherine Maliszewski, donne : « (…) les hommes affirment leur droit à s’occuper de leur apparat (sic) et d’une mode proactive sur le colorama très au fait de leur psychologie » !... Alexandre Mattiussi, créateur de la marque AMI, explique : « Il y a comme une appréhension. Les couleurs s’inscrivent dans une dynamique de bonheur, de bonne humeur, de légèreté qui effraie souvent les hommes. » Il est vrai que la légèreté, la bonne humeur, le bonheur par les temps qui courent… Allons ! Essayons, comme le conseillait Prévert, d’être heureux « ne serait-ce que pour donner l’exemple » ! Et, à cette fin, laissons nos vêtements annoncer la couleur !

- La campagne présidentielle a donné lieu à un chapelet d’articles sur le look des candidats et, plus largement, sur celui des hommes et femmes politiques. Ainsi, la même Catherine Maliszewski, citée plus haut, a interrogé dans Le Monde (21 mars 2012) des « spécialistes » sur « l’allure et la gestuelle de Nicolas Sarkozy et de François Hollande ». Parmi les spécialistes en question, une « coach en image » de l’agence Mademoiselle Charlotte  et le « directeur associé du pôle influence d’Euro RSCG ». Exemples d'avis autorisés sur François Hollande : « Mincir est une mue inhérente à la fonction briguée. C’est un signe de vitalité, de jeunesse, de vivacité» ; « le bleu marine (privilégié par le candidat) représente l’ordre (2), l’assurance (…) c’est pluriel, plus proche de son électorat » ; « (il devrait) choisir des chemises de couleur franche, les siennes sont parfois indéfinies. Ses adversaires lui reprochent déjà d’être flou, pas la peine d’en rajouter ».


francois-hollande-fond-bleu.jpgMonsieur le Président...

 

C’est drôle comme un sujet au départ attrayant peut vite s’user à force de servir. S’user… et user. Toutes ces enquêtes, tous ces avis bidon ont fini par me lasser et ce n’est pas demain la veille que, pour ma (petite) part, je traiterai de nouveau la question. Pourtant, des billets sur l’apparence des hommes politiques en général et sur celle de François Hollande en particulier, j’en ai écrit plusieurs ! L’opération communication-séduction fabriquée autour de ce dernier a été couronnée de succès. Quel rôle exact ses relooking et amaigrissement extrêmes ont-ils joué ? Nul ne le sait. Gageons que les communicants sauront se servir de cette incertitude pour se présenter comme les premiers responsables de la victoire. Mais que la communication se serve de la communication pour faire son propre éloge, après tout, quoi de plus naturel ? Le principe vaut aussi pour les slogans. C’est ainsi que Jacques Séguéla a réussi à ancrer l’idée que « La force tranquille » avait fait l’élection de François Mitterrand en 1981. Impossible à prouver. Mais impossible à contredire... Les médias ont colporté la légende auprès d’un public avide de formules magiques. Et le tour est joué…


mitterrand-force-tranquille.jpgUn slogan plus rassurant que le visage du candidat...

 

C'est un signe des temps : les hommes politiques sont vendus comme des savonnettes... ou des packs de Flanby...

J’ai longtemps pensé que le costume de président serait trop grand pour Hollande. A voir la vitesse avec laquelle il reprend les kilos perdus, j'ai peur qu'il ne se révèle vite trop petit…

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1. Cf. Les Hommes-sandwichs.
2. Il y en avait une autre pour qui le bleu Marine représentait l'ordre...

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22 avril 2012 7 22 /04 /avril /2012 07:09

Si j’étais sociologue, j’enquêterais volontiers sur l’infantilisation de notre société. Les marques en sont nombreuses. Je pense au langage régressif qui, étrangement, semble ne gêner ni celui qui en use, ni celui qui le reçoit. Ainsi un homme mûr qui ne fait pas partie de vos intimes ne vous parlera pas de sa mère et de son père, mais de son papa et de sa maman. Les conversations téléphoniques se terminent invariablement par un « bisous » - souvent redoublé – transgénérationnel. Pour désigner les puérilités de langage, les linguistes ont recours à un mot très savant : hypocoristique. La syntaxe aussi retombe en enfance. « Jacques a dit » est devenu « Jacques il a dit » - et si Jacques a parlé trop bas pour être entendu, on ne lui demandera « ce » qu’il a dit mais « qu’est-ce » qu’il a dit…

Otez le savoir-vivre et les relations entre adultes se rapprochent de celles des enfants dans une cour d’école. L’oubli de l’autre est pardonnable quand il est le fait d’un enfant ou, même, d’un ado – l’un et l’autre n’étant pas, par définition, « finis » -, mais pas d’un adulte. Pourtant, combien d’adultes nous imposent de bruyantes communications téléphoniques dans des lieux publics ou nous brûlent la priorité dans des situations qui n’ont pas seulement à voir avec la circulation routière ?

On se salue de moins en moins. Les « bonjour », « bonsoir » ne sont plus suivis d’un « Madame » ou d’un « Monsieur » qui rappellerait un statut de grandes personnes. On se tutoie de plus en plus. Sur les plateaux de télévision, même dans les émissions sérieuses de débats politiques, le prénom a tendance à remplacer le patronyme entier. Dans C’est dans l’air, par exemple, les commentateurs attitrés se donnent du Roland (Cayrol), du Christophe (Barbier), du Dominique (Reynié), du Raphaëlle (Bacqué)…. Les hommes et femmes politiques ne sont pas en reste : Eva (Joly) parle de Cécile (Duflot) ; Martine (Aubry) de Ségolène (Royal)…

Le mauvais exemple vient d'en haut. Dans un récent Parole de candidat (TF1), Nicolas Sarkozy s’évertuait à appeler par leur prénom les Français chargés de lui poser des questions. Et nous gardons tous en mémoire le même nous confiant, comme un ado amoureux pourrait le faire à son meilleur copain, « Avec Carla, c’est du sérieux ». Suave… On n’accepte pas que l’âge soit synonyme de limitation des désirs. Le taux de divorces augmente fortement chez les seniors. Il n’est plus rare que des hommes soient pères à 55 ans passés et des femmes mères à plus de 40 ans. L’exemple, je l’ai dit, vient de haut…

La société materne les grands enfants que nous sommes devenus. « Boire et fumer tuent » ; « Soyez prudents sur les routes » ; « Trop manger, c’est risquer l’obésité » ; « Spectateurs du Tour de France, ne vous approchez pas trop près des coureurs ».

Le vêtement n’est pas épargné par ce phénomène d’infantilisation galopante. Rapide passage de revue. Les retraités se coiffent d’une casquette de joueur de base-ball. Quand il fait froid, les trentenaires – et plus – enfoncent sur leur crâne le bonnet de leur enfance. Le tee-shirt a supplanté la chemise, la "basket", l’ancien soulier de cuir. Il y a longtemps que, l’été, la culotte courte n’est plus réservée aux enfants. Faites l’expérience suivante : repérez dans la rue les hommes de – disons – 27 à 77 ans ; observez leur habillement ; vous constaterez qu’ils sont vêtus comme des gamins de 15-16 ans. Fini, le costume, la cravate, le chapeau… signes autrefois caractéristiques d’une silhouette d’homme. Les fils, alors, étaient fiers quand, dans certaines occasions solennelles, on les habillait comme papa, c’est-à-dire d’un petit costume agrémenté d’une petite cravate ou d’un petit nœud papillon. Les enfants ressemblaient à de petits hommes, et c’était charmant. Les hommes d’aujourd’hui ont l’air de vieux adolescents, et c’est pathétique.


chouan-noeud-pap.jpgLe Chouan et son premier noeud pap...

 

Hélas ! S’habiller jeune, loin d’effacer les ravages du temps, met ceux-ci en relief. Le tee-shirt exhibe les mentons triplés ; la culotte courte dévoile les vieilles jambes aux muscles avachis… Combien d’hommes, passé cinquante ans, peuvent encore se permettre de porter un jean sans craindre le ridicule ?

La mode traduit à sa manière le jeunisme ambiant. Souvenez-vous de Slimane qui, pour citer notre ami Philippe Booch, a transformé les hommes « en bambins asexués condamnés à porter des habits de communiant d’un cousin plus petit » - ou encore de Thom Browne, qui – je cite encore l’ami Booch – « en plus du concept " j’ai dévalisé le rayon 12 ans ", a surenchéri avec " les grandes marées, c’est chouette, allons à la pêche aux moules " ».


slimane.jpgHedi Slimane


slimane3.jpgThom Browne, à gauche

 

« Halte au jeunisme ! » titrait, dans Le Monde du 19 janvier 2012, Joël Morio chargé de rendre compte des défilés Prêt-à-porter hommes automne-hiver 2012-2013. « C’est une salle de classe, écrivait Morio, qui servait de décor au défilé Dsquared. Les mannequins n’ont pas été trop dépaysés en montant sur le podium. Lorsqu’on les voit de près, sans maquillage, on s’aperçoit que la plupart de ces jeunes gens sont encore glabres et ont à peine l’âge de passer le bac (…) Comme dans la mode féminine, où des adolescentes commencent leur carrière à 16 ans, le jeunisme touche aussi les hommes. »


Dsquared2-m-RF12-0013.jpgDéfilé Dsquared, automne-hiver 2012-2013

 

Brouillage des classes, des valeurs, des cultures, des sexes… L’indifférenciation cerne l’homme moderne. D’aucuns s’en accommodent ; certains, même, s’en réjouissent. D’autres s’en inquiètent, qui savent ce qu’on a détruit et cherchent en vain les bienfaits de la situation nouvelle. L’appauvrissement du vestiaire masculin – tiré vers le bas, c’est-à-dire vers l’enfance – peut être lu comme une réduction de l’expérience de la vie. Le vêtement n’accompagne plus le passage d’un âge ou un autre. Il était rite, témoin, gage d’une aventure commune. En cela, il rassurait. Nous avons gagné en illusions ce que nous avons perdu en sagesse.

Quant à la beauté, elle ne reconnaît plus ses petits

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28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 07:04

Les marques se servent souvent de célébrités pour faire vendre leurs produits. Et lesdites célébrités se laissent volontiers acheter. Qui ne connaît les spots LCL signés Jean-Michel Ribes ? François Morel, François Berléand, Lambert Wilson, Jean-Pierre Darroussin, Pierre Arditi, entre autres, leur ont prêté leur talent. Prêté, façon de parler… Ces spots ne manquent pas de cachet(s). Un réalisateur résolument à gauche et des artistes du même bord au service du grand capital : la contradiction est trop belle ! Pourtant, hormis Géraldine Muhlmann et Laurent Ruquier, qui, sur le sujet, ont osé demander à Pierre Arditi de se justifier, personne, dans les médias, ne l’a relevée. Le spectacle du pauvre Arditi incapable, en réponse, d’articuler un début de défense convaincante, mais se retranchant naïvement derrière le côté « décalé » de la pub, était réjouissant ! L’humour (si, en l’espèce, l’usage de ce mot est justifié) a-t-il jamais été une excuse à l’hypocrisie ? Encore ses contradicteurs se sont-ils bien gardés de profiter de leur allonge pour l’acculer au KO : leurs sourires et leurs compliments disaient assez la connivence.

Quand la caravane publicitaire passe, le cabot se lèche les babines…

Le comble fut atteint quand Arditi lança qu’il lui fallait bien « gagner (sa) vie ». Le smicard, dont il croit – ou il feint de croire – que son engagement politique suffit à le rendre proche, appréciera. Comme il appréciera ces morceaux choisis d’un reportage qu’en décembre 2000 la revue Monsieur consacra au même Arditi après que celui-ci eut reçu le prix Monsieur-Longines de « l’homme le plus élégant (sic) de l’année ». Pierre Arditi : « Je n’aurais pas assez d’une vie pour mettre tous mes vêtements, pas assez d’une vie pour porter toutes mes chaussures… boire tous mes vins… vivre dans toutes mes maisons. » Et François-Jean Daehn, l’auteur du reportage, de préciser : « Pierre Arditi n’a pas à proprement parler de dressing, ou alors il habite un gigantesque dressing dans (son) grand appartement parisien (…) Les montres occupent les trois tiroirs d’une commode dans le salon (…) l’espace occupé par les vêtements et leur agencement (…) pourrait rendre jaloux le propriétaire d’un honnête magasin parisien. La collection de chaussures est impressionnante. Impossible de compter. »


pierre-arditi-dressing.jpgPierre Arditi chez lui. Monsieur, n°26. (Photo : Guillaume de Laubier)


On comprend mieux, dès lors, que l’association caritative ATD Quart Monde ait demandé à cette belle âme d’être la voix de sa nouvelle campagne médiatique. Qui mieux que lui, en effet, était habilité à prononcer ce slogan : « Agissons durablement contre la misère » ?

Trève d'ironie. Les vedettes nanties, françaises et étrangères, qui affichent leur goût du lucre, ça me met en colère (1).

Quelques exemples d'hommes-sandwichs aidant à vendre du chiffon.

Tony Parker pour Monsieur de Fursac :


tony-parker.jpg

 

Jude Law pour Dunhill :


jude-law.jpg

 

Jonny Wilkinson pour Hackett :


jonny-wilkinson.jpg

 

Brian ferry pour H et M :


 
      brian-ferry.jpg

 

Adrian Brody pour Zegna :


adrian-brody.jpg

 

Quand, par ailleurs, certaines de ces vedettes sont promptes à nous donner des leçons de morale ou à nous solliciter pour des oeuvres caritatives, ma colère redouble… « Merde à l'or ! » comme le disait Prévert. Et un peu de dignité.

Zinedine Zidane pour Yamamoto :


zinedine-zidane.jpg

 

David Douillet pour Club Interchasse :

 

david-douillet-copie-1.jpg      

Yannick Noah pour Sloggi :

 

yannick-noah.jpg

 

Eric Cantona et Madame pour Kooples :

 

eric-cantona.jpg

 

Ah ! j’allais oublier… Parce qu'il lui faut bien arrondir ses fins de mois : Pierre Arditi pour Hartwood. 


pierre-arditi-hartwood.jpg

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1. Ma déception la plus récente : voir le grand Jean Rochefort s'agiter dans une pub pour un assureur...

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27 mars 2012 2 27 /03 /mars /2012 06:47

Difficile de rester à l’écart quand tous les autres le font…

Tous mes amis blogueurs se « mettent en scène », proposent leurs « inspirations » en jouant eux-mêmes les mannequins. En agissant ainsi, ils prennent le risque de décevoir des lecteurs curieux de voir à quoi ressemblent ces donneurs de leçons d’élégance … et prêts à en découdre. Certains commentaires ont été des coups de poing. Ils auraient dû me dissuader de monter à mon tour sur le ring. J’ai pourtant décidé de relever le gant. Rendez-vous, donc, dans quelques jours.

… Qui l’eût cru – le Chouan faisant du teasing (en bon français « aguichant ») et succombant à l’impudeur ?

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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 07:16

« Une voiture est belle si on peut la définir et la reconnaître en ne se servant que de trois lignes », a affirmé Wolfgang Egger, responsable du design chez Audi. Ces trois lignes étant : la ligne basse, la ligne médiane et la ligne haute.

Cette citation a l’avantage de le dire clairement : la ligne est un critère fondamental dans l’appréciation de l’esthétique d’une voiture. La Jaguar type E, la Maserati Ghibli, la Ferrari Daytona… sont d’abord, chacune, une ligne. « Une ligne à couper le souffle », pour parler le langage des journalistes spécialisés.

 

jaguar-type-e-grise-copie-2.jpgJaguar type E
 

 maserati-ghibli.jpg Maserati Ghibli

 

ferrari-daytona.jpegFerrari Daytona

 

Les années 70 furent une époque bénie pour les grands carrossiers. Leurs concepts rivalisaient de créativité. Ils nourrissaient à leur manière le mythe d’un an 2000 voué au triomphe de la modernité. Bertone et Guigiaro, notamment, multiplièrent les projets futuristes. Ils inspirèrent une ligne promise à un grand avenir : la ligne en coin.

Un modèle symbolise à lui seul cette ligne : le concept, signé Bertone et dessiné par Marcello Gandini, Lancia Stratos HF Zéro, présenté à Turin en 1970 :

 

lancia-stratos--hf-0.jpeg 

 

Appliqué à la série, le principe de la ligne en coin fut loin de n’engendrer que des réussites. Les lignes se tendirent de plus en plus. Fini, les courbes sensuelles et élégantes : la règle (entendez : l’instrument du dessinateur) imposa vite sa règle. La simplicité vira souvent à l’austérité et le minimalisme tomba non moins souvent dans la sécheresse.

Alfa Roméo est sans doute la marque qui illustre le mieux l’influence qu’eut la ligne cunéiforme sur la production automobile des années 70, 80 et, même, 90. Qu’on songe à la Giulietta (1977), à l’Alfa 75 (1985) ou encore à l’Alfa 155 (1992). Toutes taillées "à coups de serpe", comme aiment à le dire les journalistes spécialisés, décidément peu avares d’expressions imagées.

 

alfa-giulietta-77.jpgAlfa Roméo Giulietta

 

alfa-75-copie-1.jpg
Alfa 75

 

alfa-155.jpegAlfa Roméo 155

 

La ligne en coin continue d’imprégner le style de nos automobiles. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder, par exemple, les Honda Insight ou CR-Z.

 

honda-insight.jpg Honda Insight

 

Honda-CR-Z.jpgHonda CR-Z

 

Pour le rêve, citons aussi la Lamborghini Aventador, qui ne saurait renier sa filiation avec la Countach, une autre réalisation due au crayon inspiré de Gandini.

 

lamborghini-countach.jpg Lamborghini Countach

 

lamborghini-aventador.jpg
Lamborghini Aventador

 

Les voitures actuelles ont hérité de deux caractéristiques de la ligne en coin : la ligne de caisse remontant vers l’arrière et l’inclinaison très marquée du pare-brise.

Vues de profil, presque toutes nos voitures ont l’air de piler. Ou, si vous préférez, ressemblent à des mocassins Gucci !

 

mocassin-gucci.jpgMocassin Gucci

 

Quelles justifications peut-on trouver à cette quasi unanimité ? L’aérodynamisme ? Sans doute. Mais, ignorant dans ce domaine, je n’en dirai pas davantage. Ce que je vois, en revanche, c’est que la ligne de caisse grimpant vers le coffre permet d’améliorer le volume de celui-ci. Or, on sait que la capacité de chargement est un critère déterminant pour la clientèle actuelle. Et, notamment, pour la clientèle chinoise, ce qui n'est pas anodin.

 

renault-latitude.jpgRenault Latitude. Quel coffre ! 

 

Une ligne de caisse ainsi basculée est un défi pour le designer car elle déséquilibre le rapport surfaces vitrées/tôles au profit de ces dernières. Comment habiller des flancs aussi généreux et d'aussi gros popotins ? On allége comme on peut : on abaisse, quand c’est possible, la ligne du toit ; on multiplie les nervures sur les côtés et sur la partie arrière ; on agrandit démesurément les feux ; on ajoute un jonc chromé, une jupe couleur nuit… On remplit, quoi… Et les voitures perdent en esthétique ce qu’elles gagnent en « praticité ».

 

 alfa-mito.jpg
L'arrière affreusement lourd de l'Alfa Mito

 

Selon le principe de Egger rapporté plus haut, ces voitures ne sont évidemment pas belles.

Que les CC aient un gros derrière, passe encore : il faut bien que le toit articulé trouve en position cabriolet la place de se loger. Mais que toutes nos voitures soient callipyges, là, je ne marche plus.

 

mercedes-sl.jpgMercedes SL. Modèle après modèle (1954-2002), constatez la montée de la ligne de caisse !    

 

De nombreux modèles anciens nous montrent combien une ligne de caisse basculée dans l'autre sens sert l’esthétique. Voyez la DS cabriolet Chapron, dont la ligne évoquait un fin vaisseau, ou l'Alfa spider et son célèbre arrière en os de seiche…

 

ds-cabriolet-chapron.jpgDS cabriolet Chapron. Un modèle à juste titre très prisé des collectionneurs 

 

alfa-spider.jpgL'Alfa spider 

 

De la beauté, sur toute la ligne…

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8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 07:03

Il y a les parodistes. Leur posture est à la mode. On se souvient de l’ironie que requerrait, selon la journaliste Elvira Masson, la redécouverte par « les néo-minet(te)s » du Barbour. Comme en écho à cette recommandation, voici ce que Gonzague Dupleix répondait à la question : « Comment porter un classique à la cool (sic) ? » dans une Style académie de GQ : « A contre-emploi. Déjà, au printemps vous aviez noté que la veste de chasse avait plus d’allure sur un mec (re-sic) un peu rock que sur une grenouille de bénitier. Cet été, les pièces que vous considérerez vous-même comme en voie de réhabilitation, adoptez-les avec une distance décontractée : jean usé, paire de tennis, polo. On écorne ainsi la symbolique sociale d’un vêtement à qui on offre une deuxième chance (1). » L’entreprise est faussement risquée puisque la plupart des classiques qu’on est censé détourner (Barbour, veste matelassée, blazer, chino…) ont une personnalité esthétique qui se suffit à elle-même. Certains qui se les accaparent réussissent néanmoins le prodige de verser dans le grotesque.


les-inrocks-parodie-def.jpg"La tendance s'amuse des codes de la bourgeoisie", Les Inrocks, n°775. Photo E. Rancurel

 

Le vrai défi consisterait à parodier le beauf en tentant d’échapper soi-même au ridicule. En gros, à s’habiller en Deschiens sans avoir l’air d’en être un. Courageux mais pas téméraire, je laisse à d’autres le soin de le relever.

Le cas de l’autoparodiste mérite d’être mentionné. Poussé par l’envie irrépressible de se faire remarquer, il tire la reproduction de son style vers la franche caricature. Jean-Pierre Coffe et Serge Moati en sont de criantes – et criardes – illustrations. Reconnaissons-leur au moins une qualité : l’autodérision, dont ils font, hélas ! un mauvais usage.


jean-pierre-coffe-auto.jpg


serge-moati-arnys-def.jpg

 

Passons sur le cas des parodistes involontaires, qui font rire à leur dépens ; « Oh ! pardon ! Je croyais que c’était de l’humour ! »

Il y a les pasticheurs – ceux qui s’habillent « à la manière de… » Un bourgeois, par exemple, va s’habiller en bourgeois. Cela va de soi tant le conformisme est, pour un bourgeois, une seconde nature. Par définition, le bourgeois est satisfait. Satisfait d’être bourgeois ! Les snobs, qui l’imitent sans posséder son aisance, le confortent dans sa satisfaction. Il est la référence : lui est, lui sait, lui peut.

Le pastiche peut avoir une justification moins sociale qu’esthétique : on s’approprie un style qu’on juge beau ou fait pour soi. Ainsi Edouard Balladur du style anglais.

Chez les plus jeunes, la justification est plutôt d’ordre psychologique : la conformité à un style – conséquence, souvent, de l’admiration pour une vedette – n’est qu’une étape dans la formation de sa personnalité.

Le parodiste m’agace quand son jeu lui sert visiblement de prétexte à faire le beau (… et souvent, au vrai, le laid !) « Jouez-la ceci, jouez-la cela… » nous exhortent les magazines… et les fashion victim qui arpentent nos rues de se la jouer, en effet… Le pasticheur ne m’intéresse pas davantage quand il reproduit servilement – quand il vole et, pour ainsi dire, plagie. Tout autre est la démarche du pasticheur qui imite pour comprendre, procédant alors, pour paraphraser Proust, à « une critique vestimentaire en action ». Je parierais volontiers qu’avant de trouver leur style propre, Bruce Boyer et Michael Alden ont beaucoup pastiché Fred Astaire. L’hommage au modèle s’est peu à peu transformé en quelque chose de plus personnel. L’influence est encore là, mais elle est comme intériorisée, surmontée – sinon transcendée.


bruce-boyer-noir-et-blanc.jpgBruce Boyer    

 

Admettons, enfin, que la frontière qui sépare la parodie du pastiche est parfois ténue. Tous autant que nous sommes, ne sommes-nous pas, à des degrés divers, des parodistes involontaires ou des pasticheurs plus ou moins talentueux et assumés (2) ?

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1. GQ, numéro de juin 2011.
2. A propos, dans quelle catégorie placeriez-vous Marc Guyot ?

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2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 06:29

Lu, dans L’Express Styles du 1 au 7 février 2012 (et non 2011 comme indiqué sur la couverture : un magazine de mode qui s’annonce avec un an de retard, c’est le comble !) : « Le costume croisé (…) reprend du service (…). La nouveauté, c’est que le double boutonnage s’invite aussi sur d’autres pièces du vestiaire, notamment le caban (Dior Homme, Gucci, Kenzo ou Paul Smith) ». Quoi ! Un caban à double boutonnage ? Pour une nouveauté, ça, c’est une nouveauté ! Parole de Breton !

Lu, au même endroit, p. 10, à propos du livre de Jean-Jacques Picart (Des Vies et des modes, Carnet de souvenirs), cette leçon de mode du créateur Dries Van Noten : « Je ne reconduis jamais un modèle qui s’est bien vendu. » Un principe de mode, pour sûr - et une aberration.


 jean-jacques-picart.jpgJean-Jacques Picart

 

Le même Jean-Jacques Picart a eu droit à son portrait dans Le Monde (supplément M daté du 11 février 2012). On y apprend, sous la plume de Samuel Loutaty, qu’interrogé sur le retour du manteau, Picart expliqua doctement que « dans les périodes d’anxiété, de doute, les manteaux donnent un sentiment de protection. » La pensée surgelée à la mode Picart ! Comme le dit Loutaty : « Pour la fulgurance, on repassera »…

Le manteau, justement. La période de grand froid que nous avons connue m’a fait ressortir mon vénérable Burberry en Irish tweed (36 ans d’âge). La curiosité m’a poussé à visiter le site de la marque pour savoir quels manteaux on y présentait. Une catastrophe !


manteau-burberry.jpgManteau Burberry

 

Qui de tels produits peuvent-ils séduire ?  Immettables aujourd’hui. Alors, dans 36 ans…

J'entends d'ici la critique : « Vous succombez à la nostalgie, le Chouan. » Quand le présent vaut le passé, la nostalgie peut-être douce. On se retourne et l'on adresse un regard de tendresse à celui qu'on a été. Mais quand le présent déçoit, la nostalgie n'est que douleur - la conséquence d'un manque. On ne choisit pas d'être malheureux (enfin, pas moi) ; le malheur s'impose à soi et il faut bien faire avec. Comment peut-on échapper à la nostalgie aujourd'hui ? Je ne vois qu'un moyen : en oubliant le passé.

... Oublier le passé ? Plutôt souffrir !

Deux agacements pour finir :

- La persistance de la mode « veste rase-pet ». La règle, qui rejoint le bon sens, veut qu’une veste dissimule les fesses. Quand la mode aura changé, ces vestes apparaîtront pour ce qu’elles sont : des monstruosités immettables.


costume-pal-zileri.jpgCostume Pal Zileri, coll. printemps-été 2012

 

Les mannequins sont photographiés de face ; s’ils l’étaient aussi de dos, l’incongruité du trop court sauterait aux yeux – on peut du moins l’espérer. Principe d'élégance (et un principe d'élégance vaut bien dix principes de mode) : avant de sortir, ne jamais oublier de se regarder de dos dans son miroir.

- Le gimmick élitaire des gants glissés dans la poche poitrine du manteau. Le père Grandet plaçait bien les siens sur son chapeau ! Mais c’était par souci d’économie. A lire certains blogs, ce détail constituerait le summum de l’élégance par temps froid. J’en connais qui préfèrent avoir les mains abîmées plutôt que de toucher à la paire de gants qui décore leur poitrine. Même l'excellent Michael Alden s’y est mis !


lino-leluzzi.jpgL'inénarrable Lino Ieluzzi. Crédit : Scott Schuman

 

Allons, allons, les gants ne sont jamais aussi élégants – car ils finissent alors la silhouette – qu’enfilés à nos mains. Terriblement banal et basique, je sais. 

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19 février 2012 7 19 /02 /février /2012 06:06

Fin des années 60, au Congo Brazzaville. Des jeunes gens se distinguent en portant les vêtements les plus luxueux possibles. Ce mouvement, d’abord appelé Lutte, va prendre le nom de Sape. Sape : acronyme de la Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes. Les adeptes sont les sapeurs ou sapelogues. Leur spécialité : la sapelogie.
 

sapeur.jpgSapeurs en action

 

L’histoire de ce mouvement confine à la légende. Tant mieux pour le poète. Tant pis pour l’historien. « L’homme blanc a peut-être inventé la mode, mais nous, nous en avons fait un art », a dit le musicien congolais King Kester Emeneya qui, avec Papa Wemba, contribua dans les années 70 à la popularité du mouvement. On aurait tort de réduire la sape à un vulgaire folklore. Ou, si folklore il y a, c’est au sens étymologique de science des peuples.

Pour l’apprenti sapeur, le vêtement est initiation. Quête. Le luxe est ailleurs – loin de Brazzaville. Il est à Bruxelles et, surtout, à Paris. Paris : le sapeur possède d’abord la ville en rêve. Il se renseigne sur ses quartiers, apprend les bonnes adresses. Et puis, c’est le départ. Il devient un Aventurier. A Paris, il fait sa Gamme – entendez qu’il réunit les vêtements avec lesquels il accomplira sa Descente, c’est-à-dire son retour à Brazzaville. Alors, sacré Parisien, il connaîtra la Proclamation. Il s’exhibera dans des Défis – des défilés. Il sera acclamé, célébré, chanté.

Parfois, bien sûr, la réalité casse le rêve. L’Eldorado parisien peut se transformer en enfer. Parfois encore, l’Aventurier ne va pas plus loin que l’aéroport. Cas dit du Parisien refoulé. De retour au pays, il se promènera avec le papier attestant son refoulement mais prouvant qu’il a tout de même tenté l’aventure. De la sorte, il jouira un temps d’une certaine estime.

Cette initiation touche au religieux. Papa Wemba est surnommé le Pape des sapeurs. Certains sapeurs ont droit à des titres honorifiques comme Archevêque ou Grand Commandeur. Le sapelogue a sa prière et ses commandements – le premier étant : « Tu saperas avec les hommes et avec Dieu après la mort. » Le vêtement est un peu appréhendé comme un fétiche. L’objet a une âme.

Par l’objet, le sapeur se construit. Il prend son destin en main. Sans doute n’est-il pas exagéré de dire que pour le sapeur - comme pour le dandy selon Barbey - « paraître, c’est être ». Construction d’une identité personnelle, donc, et construction d’une identité nationale et citoyenne. La sape peut être vue comme une forme de revanche à l’égard de l’Occident, ancien colonisateur, et de résistance vis-à-vis des autorités congolaises. Le sapeur s’habille mieux que le blanc et mieux que ses gouvernants : à eux l’argent, mais à lui la classe !

Car la quête du sapeur est aussi – et peut-être même avant tout – d’ordre esthétique. Posséder la plus belle gamme ne suffit pas. Encore faut-il connaître l’art d’assortir harmonieusement les pièces d’une toilette. Cette délicate opération a pour nom le Réglage. Comment nouer sa cravate ? Comment ajuster la pochette ? Comment faire chanter les couleurs ? Comment porter le chapeau ?... Le diable se cache dans les détails – l’élégance aussi. Le geste sublime la mise. Le défi est chorégraphie. La Danse des griffes, par exemple, consiste à «  ouvrir largement (en tenant un revers du bout des doigts) la veste » ou à « tirer légèrement le pantalon à partir du genou pour montrer la griffe d’une paire de chaussettes ou de chaussures » (Daniel Gaudoulou, Entre Paris et Bacongo, 1984.)

Nos défilés de mode sont d’un autre genre. La présentation à Paris du prêt-à-porter homme automne-hiver 2012-2013 vient d’en donner une nouvelle illustration. Sur les podiums, des spectres anorexiques qui tirent la gueule. Pas – ou presque pas - de couleurs. Une recherche de l’originalité et de l’astuce plus que de l’esthétique.


berluti-vetement.jpgCollection Berluti

 

L’occidental est riche et sa mode est triste. Le sapeur congolais est pauvre, mais il a su faire de l’habillement une fête. A voir nos contemporains dans les rues, on comprend que se vêtir ne représente pour eux qu’une pesante nécessité. Bizarrement, la sape n’a pas inspiré les créateurs. « Pas encore », se console l’optimiste ! Il y eut bien Paul Smith et sa collection printemps-été 2010. Encore cette collection était-elle destinée aux femmes. Hormis cela, rien.

Les sapeurs ont beaucoup appris de nous. Le moment est peut-être venu de nous interroger sur ce que nous pouvons apprendre d’eux (1). 

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1. Un grand merci à Sébastien Le Gal, dont la documentation m'a beaucoup aidé à rédiger ce billet.

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