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19 février 2014 3 19 /02 /février /2014 06:40

La vie de Thierry le Luron a suivi une trajectoire fulgurante. Il lui aura fallu quelques années seulement pour devenir une vedette populaire et l’une des figures les plus en vue du tout-Paris. Appartement boulevard Saint-Germain, Rolls blanche avec chauffeur de couleur, villa à Saint-Tropez… Dès qu’il le put, Thierry le Luron assouvit toutes ses envies, comme s’il avait eu la prescience que, pour lui, le sable filerait plus vite dans le sablier.

Son don – l’imitation – n’explique pas tout. Dès sa première apparition télévisée (il n’avait que dix-huit ans), son aisance et son naturel laissèrent pantois. Il était un de ces êtres d’exception qui savent les choses sans avoir eu besoin de les apprendre et qui, pour cela, vous feraient presque croire en la réincarnation ! « J’ai vécu tant de vies », disait-il lui-même. Philippe Bouvard, qui l’a fréquenté et admiré, affirma qu’à vingt ans il savait tout.


thierry-le-luron.jpgImitant Charles Trenet. Photo Charles Platiau, AFP archives

 

Il savait aussi le langage de l’élégance. Une confidence de sa mère en dit beaucoup : « Enfant, il ne sortait jamais sans son nœud papillon et sa casquette de jockey. Il n’aurait jamais porté un jean. Il voulait toujours être impeccable. » Le virus de l’élégance se contracte durant l’enfance, quand on porte des culottes courtes et des sandales et qu’on rêve sur les costumes et les chaussures miroitantes de son père. Méfiance envers ces Messieurs Jourdain qui, l’âge et l’argent venant, se découvrent une passion pour l’élégance et croient qu’elle s’achète comme des actions en bourse.

Son premier costume de scène, Thierry le Luron se l’était fait tailler au bodygraphe, à La Belle Jardinière. Recouraient à ce procédé – ancêtre de la demi-mesure – ceux que titillait l’envie de s’habiller sur mesure mais qui n’en avaient pas les moyens. Après, il suivit la mode des années 70. Ses costumes étaient bien coupés, mais évidemment trop ajustés, et je ne dis rien de ses chemises... ni de ses noeuds papillon.

Thierry le Luron faisait partie de ces vedettes de la scène qui, par respect pour eux-mêmes et pour leur public, mettent un point d’honneur à s’habiller le mieux possible. La tradition se perd. Henri Salvador l’illustra. Aujourd’hui, ils sont peu nombreux (Charles Aznavour, Julio Iglesias…) ceux qui  tentent de la perpétuer.

Quand, le 10 novembre 1984, Thierry le Luron entonne chez Michel Drucker « L’Emmerdant, c’est la rose », sa vêture est parfaite. Admirez l’aisance que lui permet son costume. Le mouvement n’en abîme jamais la ligne. Je crois savoir qu’à cette époque, il était habillé par Henry Poole. Noeud Windsor, Tank Cartier – la discrétion est de mise. La seule touche de fantaisie – une doublure rutilante de veste - ne se dévoile qu’à la faveur d’une brusque virevolte.

Thierry le Luron a ouvert la voie (et la voix !) à de nombreux imitateurs. C’est lui qui fit de l’imitation – jusque-là cantonnée au domaine des attractions plaisantes – une expression majeure de la scène et du spectacle. Ses successeurs n’ont malheureusement pas retenu ses leçons d’élégance. Patrick Sébastien est la vulgarité même. Yves Lecoq fait quelquefois des efforts ; mais, alors, il n’échappe jamais à un côté guindé et artificiel. Nicolas Canteloup – crâne rasé, menton glabre, tee shirt basique – ressemble à un tableau blanc. C’est comme s’il avait choisi de s’effacer pour mieux faire ressortir les personnages qu’il imite. Laurent Gerra, adepte de la cravate et du costume, serait celui qui rappellerait le plus Thierry le Luron. Son physique banal de fils de bonne famille propret (je parle de lui à ses débuts) ajoute au rapprochement. Mais, en matière d’élégance, Laurent Gerra se révèle un bien piètre imitateur :


laurent-gerra.jpg

 

Thierry le Luron garda toute sa vie un visage d’enfant. S’habiller comme un monsieur était une façon de se vieillir. L’artifice du costume lui permit de connaître un peu cet âge mûr dont, inconsciemment, il savait peut-être qu’il lui serait refusé.

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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 06:23

Ce billet prolonge celui du mois dernier intitulé  De l’élégance et de la beauté au cinéma.

Profil perdu : j’aime cette expression utilisée en dessin pour parler d’un visage vu de côté et aux trois quarts caché par l’arrière de la tête. Mais si mon titre reprend cette expression, c’est dans un autre sens.

Le profil a longtemps été un critère de beauté : profil grec, profil romain, profil de médaille – soit un profil d’un dessin très pur.

La mythologie hollywoodienne s’est constituée en référence à la grande mythologie. Démesure, scandales, fatum, vengeance, meurtres, suicides… Rien ne manquait ! Une presse spécialisée était chargée de transmettre à un public partagé entre terreur et pitié les nouvelles de cet Olympe moderne. Les acteurs, alors, étaient comparables à des dieux. S’ils étaient loin de leur ressembler par essence ou par naissance, la grande machinerie hollywoodienne se chargeait de la métamorphose. Pour faire partie des élus, certaines dispositions étaient néanmoins requises. En tête, avoir bien sûr du talent, mais aussi (sinon surtout) être beau – donc avoir un beau profil. Ceux de Rudolf Valentino, John Gilbert, Gary Cooper, John Barrymore étaient remarquables ; pour cette raison, John Barrymore fut même appelé, par métonymie, « le profil ».


john-barrymore.jpgJohn Barrymore

 

Dans ce cinéma chaste, la scène du baiser marquait l’acmé de la passion. Invariablement, l’homme et la femme étaient filmés de profil ; la femme levait la tête vers l’homme (ce qui, au passage, permettait de gommer les doubles mentons…) et l’homme, protecteur, baissait la tête vers elle. Les bouches pouvaient alors se rencontrer. A cet égard, le générique du Cinéma de minuit (France 3), qui présente une chaîne de baisers, est, parlant. On y reconnaît, notamment, les beaux profils de John Gilbert, Gary Cooper, Stewart Granger.


john-gilbert-greta-garbo.jpgJohn Gilbert et Greta Garbo

 

gary-cooper-profil.jpg
Gary Cooper


stewart-granger-profil.jpg Stewart Granger

 

Et puis, la beauté a peu à peu changé de visage. Les dieux ont jugé qu’il était temps de ressembler aux humains. Les nez se sont raccourcis, les visages banalisés. Fatigués, les héros ont laissé la place aux antihéros. James Dean a remplacé Gary Cooper.


James-dean.jpgJames Dean

 

Aujourd’hui, l’homme qui plaît aux femmes doit avoir gardé quelque chose de l’adolescence. Voyez Brad Pitt ou Johnny Depp : dirait-on de récents quinquagénaires ? L’homme qui veut plaire aux femmes n’a pas besoin d’être beau : il suffit qu’il soit mignon. Plus proche, moins intimidant, plus aisément consommable.

Regardons les choses en face : le profil a fait les frais de cette évolution ! Tapez John Gilbert dans « google images » ; faites la même chose avec Gary Cooper ou Rudolf Valentino, et vous verrez s’afficher de multiples clichés des profils respectifs de ces anciennes stars. Tapez maintenant Brad Pitt ou Johnny Depp : vous ne trouverez rien de semblable.


brad-pitt--profil.jpgBrad Pitt

 

Et pour cause : On peut dire d’un profil qu’il est beau. On ne dira jamais qu’il est mignon.

Voilà pourquoi les profils – les beaux profils –, oui, sont perdus…

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29 janvier 2014 3 29 /01 /janvier /2014 06:28

 

georges-mathieu-noir-et-blanc.jpg

 

Georges Mathieu a connu le purgatoire dès son vivant. Célèbre dans les années 70, il est tombé ensuite dans un oubli de plus en plus épais. L’annonce de sa mort, le 10 juin 2012, n’étonna pas grand monde, sinon ceux qui pensaient que l’événement s’était produit depuis longtemps.

La figure de ce peintre échappe aux classifications traditionnelles. Il fut successivement un artiste novateur – introducteur de l’action painting américaine en France et précurseur du happening – et le peintre officiel d’une France bourgeoise. Ses toiles ornaient les murs de L’Elysée du temps où son ami Georges Pompidou en était l’hôte ; il dessina la pièce de 10 francs en 1974, l’en-tête de la déclaration de revenus et les bons du Trésor pour les années 75 et 76, le logo de la chaîne de télévision Antenne 2 en 1975. Cette même année, il devint membre de l’Académie des Beaux-Arts.


georges-mathieu.jpg

 

Georges Mathieu professait des idées conservatrices. Il se revendiquait catholique et monarchiste. Pourtant, son art échappait à tout classicisme. Au contraire des principes d’un Boileau par exemple, il disait que « le signe précède la signification ». Cet adepte de l’  « abstraction lyrique » revendiquait son goût pour le Grand Siècle. Ce représentant de l’art moderne n’était pas tendre envers ses pairs dont il dénonçait les errements et les aberrations.


georges-mathieu-couleur.jpg

 

Dans une telle forêt de paradoxes, difficile de voir clair… Mais les contradictions se dissipent quand on met en avant le dandysme du personnage. Le thème l’intéressait, au point qu’il demanda à la psychanalyste Françoise Dolto d’écrire une étude sur le sujet. Ce qu’elle fit en quelques pages jargonneuses et assez confuses. Il s’était composé une figure irréductible aux modes et aux influences. Son air était celui de l’homme d’exception traversé par de hautes pensées. L’un des grands chocs de son existence n’avait-il pas été, alors qu’il était adolescent, « la révélation de la médiocrité du comportement des autres » ? Il posait volontiers au génie et, selon le précepte baudelairien, chargeait son apparence de refléter « la supériorité aristocratique de (son) esprit ». Il était le peintre moustachu le plus célèbre après Dali. Ses costumes bien coupés flattaient son corps athlétique. Son goût de la mise en scène se doublait, en bon dandy, du plaisir de provoquer : il se rendit en Rolls à sa réception à l’Académie des Beaux-Arts ;


georges-mathieu-mercedes.jpgAu volant de sa Mercedes 500 K, 1936

 

lui, « le premier calligraphe occidental », selon André Malraux, osa se livrer, le corps recouvert d’un kimono et le crâne ceint d’un bandana, à une exhibition de peinture dans la vitrine d’un grand magasin japonais.


georges-mathieu-chemise.jpgUn inspirateur de BHL ?

 

La vieillesse est un naufrage. Les dandies ne sont pas les derniers à plonger.  Les ultimes photographies de Georges Mathieu nous montrent un vieillard dévasté. La force l’a quitté. C’est lui et ce n’est pas lui, ce pantin portant une perruque qui, mal posée, se dénonce en tant qu’artifice.


georges-mathieu-fin.jpg

 

On se souvient alors de Brummell qui, à la fin de sa vie, était obsédé, lui aussi, par le fragile édifice de sa perruque. Georges Mathieu ne fut jamais un homme de mesure. Quand il sombra, ce fut démesurément. 

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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 19:23

 

leon-van-dievoet-copie-1.JPGLéon van Dievoet, architecte belge, le 16-07-1934, sur sa moto Saroléa à Blankenberghe

 

Merci à G. van der Heide de m'avoir envoyé ce cliché.

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31 décembre 2013 2 31 /12 /décembre /2013 06:59

Vadimir Fedorovski est un peu notre écrivain russe médiatique de service. Que sa patrie d’origine fasse « la Une » de l’actualité, et sa bonne bouille ronde, et son verbe tonitruant prennent possession de nos petits écrans. C’est, comme on dit, « un bon client ». Un homme haut en couleur et pittoresque. Son plaisir de passer à la télévision est communicatif, et rend à son tour heureux le téléspectateur. Le côté acteur – voire cabot – fait partie du personnage. On ne lui en veut pas. On en redemanderait plutôt.

Dans la composition de son rôle, Vladimir Fedorovski use volontiers d’un accessoire : le chapeau. Là non plus on ne lui en veut pas ; là aussi on en redemande. Ici, c’est un fedora sombre porté avec une écharpe bleue :

 

Vladimir-Fedorovski.jpgSeldero/Sipa

 

Là, c’est un feutre brun :


vladimir-federovski-feutre-brun-def.jpg 

 

Ailleurs, le feutre est vert :


vladimir-federovski-futre-vert.jpg

 

Ailleurs encore, c’est un panama :


vladimir-federovski-panama.jpeg

 

Sa panoplie de couvre-chefs ne se limite pas au chapeau. Il porte aussi la casquette :


vladimir-federovski-casquette.jpg

 

ou – nostalgie des origines – la toque en astrakan :


vladimir-federovski-toque-astrakan.jpg Photo : J.J. Ceccarini, Le Figaro    

 

Des reproches peuvent bien sûr être formulés. Certains d’entre vous auront sans doute tiqué aux écharpe et casquette assorties, au ruban clair du panama, à la couleur verte du feutre… Mais les efforts relevés ne compensent-ils pas largement ces quelques erreurs ou maladresses ? Surtout, Vladimir Fedorovski pose plutôt bien ses couvre-chefs.

Andreï Makine est un autre écrivain russe à avoir choisi la France comme patrie d’adoption. Son œuvre et sa personnalité sont très différentes de celles de Fedorovski. Mais, comme ce dernier, il cultive une certaine coquetterie. Il a rasé la barbe qu’il avait au moment où il reçut le Prix Goncourt pour son livre Le Testament français.


 

andrei-makine-goncourt-def.jpgAndreï Makine, au moment de son Prix Goncourt, 1995. Photo François Mori. AP.

 

Il a heureusement troqué les lunettes contre des lentilles. Il s’est coupé les cheveux et il signe dorénavant presque toutes ses tenues d’une curieuse cravate foulard :


andrei-makine-foulard.jpg

 

A son propos, l’un d’entre vous, « Bigstop », m’écrivit, commentant mon article intitulé « De quelques écrivains correctement habillés » : « J’ai rencontré à quelques reprises M. Andreï Makine (…) Pour l’avoir vu dans des salons littéraires, il est toujours très élégant, sa tenue est classique, avec une once d’originalité et de raffinement (…) »

Les originalités dans l’apparence semblent être une sorte de tradition chez les écrivains russes. Maxime Gorki évoque quelque part la « barbe de moujik » et la « blouse chiffonnée » de Tolstoï :


tolstoi-copie-1.jpg

 

- blouse que Maïakovsi portera plus tard, agrémentée d'une lavallière :


maiakovski-jeune.jpg


Les tenues rustiques de Soljenitsyne étaient elles aussi savamment étudiées et s'inscrivaient, comme la barbe, dans une tradition :


soljenitsyne-def.jpg

 

Le vêtement parle. En français. En russe. En français avec un accent russe… Bizarrement, ce n'est pas quand il parle français que je le comprends toujours le mieux...

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10 décembre 2013 2 10 /12 /décembre /2013 07:22

Il n’est pas rare que les parcours d’écrivains soient jalonnés de changements de direction, sinon de volte-face. Hugo est passé, au milieu de sa vie, du royalisme au progressisme ; Huysmans, du naturalisme au catholicisme ; Barrès, du dilettantisme au nationalisme ; Malraux, de la Révolution au gaullisme. La rupture la plus radicale, on la doit à Rimbaud qui, à vingt ans, dit adieu à la littérature pour embrasser l’aventure.

De façon plus anecdotique, on a vu des écrivains jouer les Fregoli. Ainsi, l’austère Aragon, invariablement sanglé dans des costumes de notaire de province, s’est-il transformé, après la mort d’Elsa, sa muse, en un vieux barde échevelé sensible au charme des éphèbes. De même, il y eut deux Céline. Le premier était propre sur lui, portait costume et cravate :


celine-jeune-costume.JPG

 

Mais l’image de ce Céline première manière a été occultée par celle de l’ermite de Meudon, dépenaillé et sale. Le tour de passe-passe a été pensé et réalisé par Céline lui-même. Emile Brami (1) nous apprend que cette métamorphose fut consécutive à un échec : persuadé que Féerie pour une  autre fois serait un succès, Céline, revenu de son exil danois, s’était refusé à toute publicité de lancement. Les ventes furent catastrophiques. Alors, pour son livre suivant, D’un Château l’autre, il va multiplier les interviews et se montrer, selon ses propres termes, en « vieillard clochard dans la merde ». Son modèle : Paul Léautaud, décédé en 1956. « Paul Léautaud est mort. Il fallait un pauvre qui pue. Me voilà », confie-t-il, très satisfait de son coup, au journaliste Jacques Chancel. Après quoi, il écrit à un ami qu’il est devenu « un fait-divers à la mode » et que « ça fera peut-être vendre D’un château l’autre ».

Son cynisme, Céline cherche à peine à le dissimuler sous ses hardes ; il est l’expression de sa haine – haine de tout et aussi de lui-même. Emile Brami montre parfaitement comment d’un entretien télévisé (à) l’autre, Céline en rajoute – fait du Céline, c’est-à-dire qu’il exagère, se caricature sans vergogne, surjoue son personnage jusqu’au bout du bout…

Première tentative : « Lecture pour tous », 1957. Céline répond aux questions de Pierre Dumayet. « Il se présente, nous dit Brami, dans un costume de velours sombre, beaucoup trop grand pour lui (…) Il porte une cravate très claire que l’on devine à peine et dont on ne voit que le nœud, le reste ayant été glissé entre la chemise blanche au col râpé et la peau. Sa coupe de cheveux est extraordinaire (…), la nuque rasée presque à mi-crâne, (…) est celle qu’on imagine à un futur guillotiné. Et c’est bien ce que veut exprimer Céline : il n’est qu’un pauvre hère traîné là pour se faire couper la tête, une victime expiatoire. »


celine-lecture-pour-tous.jpg
celine-nuque.jpgCéline, invité de Pierre Dumayet, "Lecture pour tous"

 

Tentative suivante, un an plus tard, devant, cette fois, André Parinaud (« Voyons un peu : Céline ») : Céline a abandonné les codes, même détournés, de l’apparence bourgeoise : plus de costume, plus de chemise blanche, plus de cravate, plus de nuque bien dégagée… Parinaud le décrit comme un « grand homme aux cheveux longs grisonnants, rejetés en arrière (…) vêtu d’une peau de bête, d’un vieux pantalon de velours côtelé, chaussé d’après-skis dont la fourrure déborde. »


celine-andre-parinaud.jpg"Voyons un peu : Céline", André Parinaud   

 

« Vêtu de peau de bête », dit Parinaud. Il s’agit d’une pelisse de berger en mouton retourné - comme si l’ermite de Meudon avait voulu se souvenir de celui d’Ermenonville (Rousseau) (2) !

Céline améliorera son personnage jusqu’à sa mort. Voici comment il se présente à Jean Guénot le 20 janvier 1960 : « (…) il est emmitouflé dans une robe de chambre grenat, avec un foulard autour du cou (…) Le visage envahi par deux jours de barbe grise. Moustache d’une semaine (…) Il a des mains étrangement rondes, des ongles jaunes et longs, avec des tâches de rousseur sur le dos. Chevelure intacte mais pas soignée. Le poil est très long, surtout vers la nuque. » Et, le 6 février de la même année : « Il est bien délabré, il faut l’avouer (…) Il a une tête de chien, la barbe en chaume grisâtre. Une vague chemise est cachée par un grand foulard bleu marine et un gilet en peau de mouton. Le pantalon en fond de culotte interminable est en lainage marron. Sur l’arrière, quand il marche, la ceinture descend jusqu’à niveau présumé des fesses. Très plat, vu de dos ; un peu voûté aux épaules. Par-devant, le pantalon apparent est tenu par une ficelle, et la braguette est ouverte en permanence sur un caleçon de molleton à reflets gris (3). »

Son personnage de vagabond échappé de Beckett, Céline le joue à la perfection – mais il joue ! Si je raisonnais comme le Savoyard de Montaigne, je dirais qu’il aurait fait un excellent communicant ! Certes, le calcul n’explique pas tout : exhiber une image à ce point dégradée de soi-même témoigne d’une haine – donc d’une douleur. Le calcul est tout de même gênant – d’autant qu’il se double ici d’un mensonge – car, à l’instar de Léautaud, Céline n’était pas pauvre ! L’ermite de Meudon qui pleurnichait sur sa misère était assis sur un tas d’or !

Léautaud et Céline : entre le modèle et l’imitateur, je vois tout de même une différence notable : le premier cabotine quand le second truque. Et puis, toutes pauvres qu’elles aient été, les mises de Léautaud faisaient preuve d’une recherche – voire d’une coquetterie – absente de celles de Céline.


leautaud-chap-tweed-deux.jpgPaul Léautaud

 

Ce sentiment de trucage, je ne l’éprouve pas seulement quand je vois et que j’entends Céline, mais aussi quand je le lis. Brasillach n’était pas dupe qui, dès 1936, à la sortie de Mort à crédit, écrivait ceci : « Assis à sa table de travail, M. Louis-Ferdinand Céline venait de relire avec quelque mélancolie le début de la page 305 de son nouvel ouvrage : "A peine le "Hopeful Academy"  eut-il été terminé que des départs se produisirent aussitôt. Ceux qui avaient envie de s’en aller n’ont même pas attendu Pâques. Six externes sont partis dès la fin d’avril, et quatre pensionnaires ont été repris par leurs parents." M. Céline soupira, atteignit sur un rayon le Dictionnaire de l’argot de M. Chautard, le compulsa d’un doigt négligent, et commença de mettre au point la version définitive de cette page 305 : "A peine qu’il était terminé le "Hopeful Academy" tout de suite on a eu des départs… Ceux qui avaient envie de trisser, ils ont même pas attendu Pâques… Six externes qu’ont mis les bouts dès la fin d’avril, et quatre pensionnaires, leurs darons sont venus les reprendre…" Et il soupira : "Encore quatre cents pages de ce travail !" (4) »

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1. « Céline vivant », DVD, Editions Montparnasse.
2. Le personnage créé par Céline procède, pour ainsi dire, de la synthèse littéraire : Meudon (Rabelais); La peau de bête (Rousseau); les hardes (Léautaud).
3. Louis-Ferdinand Céline, damné par l’écriture, Jean Guénot, éditions Jean Guénot, 1973.
4. L’Action française, 11 juin 1936.

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3 décembre 2013 2 03 /12 /décembre /2013 07:37

Proust et Céline sont considérés comme les deux romanciers français majeurs du XXe Siècle. Ainsi en a décidé la postérité. Mais la postérité est longue et versatile, et, après tout, nul n'est tenu de croire en ses jugements. Comme le disait Jules Renard : " La postérité ? Pourquoi les gens seraient-ils moins bêtes demain qu'aujourd'hui ?" Les styles littéraires de ces deux auteurs sont très différents. Céline, pour qui le style faisait l'écrivain, reconnaissait la supériorité de son aîné : "Proust est un grand écrivain, c'est le dernier... C'est le grand écrivain de notre génération, quoi..." Les hommes aussi sont très différents - ce que traduit, visiblement, leurs façons de se vêtir : du côté de chez Proust, une fidélité à certains choix et au passé; de l'autre côté : la création d'un personnage - Céline endossant le costume, ou plutôt les haillons, du "pauvre qui pue".


Marcel Proust

Evoquer la vêture de Proust, c’est partir à la recherche d’une élégance perdue. C’était avant les années 30, qui ont fixé la forme du costume masculin tel que nous le connaissons encore aujourd’hui.

La plus célèbre image du jeune Marcel Proust, on la doit à Jacques-Emile Blanche. Proust ne se sépara jamais de ce portrait de lui à 21 ans :


marcel-proust-j-e-blanche.jpg


La moustache, la raie sur le milieu, le col cassé, la fleur à la boutonnière, la cravate régate piquée d’une épingle… Un jeune homme d’aujourd’hui pourra être curieux de ce type d’élégance, mais il ne s’en inspirera pas pour lui-même : trop daté ! Les deux derniers sosies de Proust dont je garde la mémoire furent, dans les années 70-80, Jacques de Basher, le compagnon de Karl Lagerfeld, et l’écrivain Yves Navarre (1):


jacques-de-basher-def.jpgJacques de Basher


yves-navarre.gif Yves Navarre

 

Proust s’entoura de jeunes garçons à sa ressemblance. Des dandies un peu trop pommadés et parfumés – des avatars de petits-maîtres -, tels Lucien Daudet et Robert de Flers :


marcel-proust-flers-daudet.jpg  De gauche à droite, Robert de Flers, Marcel Proust, Lucien Daudet

 

      
« Il était bien joli jeune homme », écrira Colette. « Joli » : le qualificatif se retrouve sous la plume d’Anatole France. Pour Barrès, il était « le plus aimable jeune homme ». Lui-même était conscient de son pouvoir de séduction. Dans Jean Santeuil, roman autobiographique resté inachevé, le narrateur dit que Jean (Marcel) « se trouve beau ». A un moment, il s’aperçoit dans la glace « plus beau que d’habitude. »

En 1905, après la mort de sa mère, changement de décor. Le mondain laisse la place au reclus. Proust entame une vie d’isolement, entre narcotiques et fumigations. Le grand œuvre n’attend plus. A partir de 1907, il consacre sa vie entière à l’écriture de sa Recherche. Sa solitude s’agrandit encore après le décès accidentel de son secrétaire et ami, Alfred Agostinelli. « Personne n’a vécu comme moi avec l’incurable regret de deux ou trois êtres, ou plutôt, en réalité, je ne vis pas, je meurs de cela », confie-t-il en 1915. 

C’est un demi-mort, donc, qui, un jour de cette même année 1915, vint frapper à la porte du jeune Paul Morand pour le remercier des mots gentils qu’il avait tenus sur Du côté de chez Swann. Morand constata alors avec surprise que ce « visiteur du soir », comme il l’appellera plus tard (2), ou plutôt de la nuit - il était en effet minuit ! – était habillé « comme en 1905 » (3). Comme si, pour Proust, le temps s’était arrêté à cette date.

Plusieurs auteurs nous ont laissé des portraits d’un même Proust anachronique, comme évadé d’un conte fantastique. Morand le premier : « Toujours enveloppé dans une lourde fourrure de loutre, enfoncé dans un fauteuil profond d’où ne sortait qu’une inoubliable voix de fantôme, satirique et bienveillante, tout son être semblait concentré en ses yeux, qu’il avait extraordinairement grands, caverneux et brillants. » Colette : « Sur son habit, il portait une pelisse ouverte, l’expression du plastron blanc, froissé, et de la cravate révulsive m’effrayèrent. » Fernand Gregh : « (…) il apparaissait parfois vers minuit comme un spectre, en pardessus au plus chaud de l’été, le collet renforcé d’une ouate qui sortait par lambeaux de dessous de son col. » Edmond Jaloux : « Il semblait toujours sortir (…) d’une autre époque (…) jamais il ne s’était décidé à renoncer aux modes de sa jeunesse : col droit très haut, plastron empesé, ouverture du gilet largement échancrée, cravate régate. » Mauriac : « Il m’apparut plutôt petit, cambré dans un habit très ajusté (…) Engoncé dans un col très haut, le plastron bombé comme un bréchet (…) » Léon Paul Fargue : « Il avait l’air d’un homme qui ne vit plus à l’air et au jour. »

Si, comme nous l’a appris Proust lui-même, « la vraie vie, c’est la littérature », on ne saurait trouver portraits plus authentiques (quoique le talent des portraitistes respectifs soit à prendre en considération). Cela dit, pour cerner l’homme que fut Proust au quotidien, on se réfèrera avantageusement au témoignage de celle qui fut sa gouvernante les huit dernières années de sa vie. Céleste Albaret – c’est son nom – nous a laissé, sous le titre Monsieur Proust, des mémoires sans fard, saisissants de vie et de précision. Remplis, aussi, d’une vénération qui oblige le lecteur à prendre de la distance (4).


celeste-albaret.jpgCéleste Albaret

 

Morceaux choisis.


Sur sa frilosité. « Il était toujours très couvert, même en été (…) il y avait deux pardessus (…) pour aller à la mer (…) Tous les deux étaient en vigogne – l’un très léger, gris-blanc et doublé de violet ; l’autre marron. Chacun avec le chapeau rond assorti (…) » ; « Pour se défendre contre ce froid (…), il tirait sur ses jambes une pelisse, une vieille, qui ne servait qu’à cela. Il en avait une autre, très belle, doublée de vison et à col de loutre, qu’il mettait pour ses sorties en ville par temps froid. Mais, la vieille, elle, ne devait jamais quitter le barreau de cuivre au pied de son lit, tout comme aussi un magnifique pardessus noir, doublé de drap à carreaux blancs et noirs, très élégant et nullement usé, que sa mère lui avait fait faire autrefois, mais qui était également réservé à l’usage intérieur, en guise de robe de chambre – car il n’avait pas de robe de chambre, rien que ce pardessus, qu’il mettait sur ses vêtements de lit, avec des babouches, quand il était seul et qu’il avait à se lever et à aller et venir, entre les murs de sa chambre » ; « Il avait des masses de tricots d’appartement très épais, à boutons, et bordés d’une petite tresse de soie. »

Sur sa fidélité à ses fournisseurs et à ses goûts. « Il s’habillait depuis toujours au Carnaval de Venise, sur les boulevards, non loin de l’Opéra. Les essayages avaient lieu à l’appartement. Il aimait bien le vieux coupeur anglais qui le servait régulièrement et qui était très gentil » ; « Il portait sur le corps un tricot et un caleçon long. Tous deux toujours en laine Rasurel. Je lui en ai acheté d’autres une fois, qui m’avaient semblé également bons et beaux ; ce n’étaient pas des Rasurel ; il n’en a jamais voulu. » ; « Je me souviens qu’il s’était fait faire (un gilet), parce que l’étoffe lui avait paru particulièrement jolie. Il était en soie rouge, doublé de soie blanche. Il l’a essayé et me l’a montré. Je le revois se tournant et se retournant devant sa glace, puis disant – Décidément non. Ce serait bien pour un dandy comme Boni de Castellane. Je ne veux pas être ridicule. » « La moustache, il en a changé de forme une fois, comme il s’était fait couper la barbe juste avant que je le connaisse. Après la barbe, il a porté la moustache assez longue et roulée au fer. Puis, un jour, après la guerre - c’est bien la seule concession, si c’en est une, qu’il ait faite à la mode – il a décidé (…) de la faire couper plus ou moins à la Charlot (…) La chose accomplie, il n’était pas tellement sûr de la réussite » ; « (…) c’était un homme d’habitudes ; il détestait le changement en tout. Il se sentait particulièrement bien dans des choses longtemps portées. » « Il avait la même fidélité dans sa façon de s’habiller que dans ses autres goûts. Là aussi, il y avait en lui un attachement à son passé. » « Je sais qu’il se trouvait des gens pour dire qu’il avait l’air d’être d’un autre âge, à cause de la mode qui avait beaucoup changé avec la guerre, alors que, lui, il gardait la vieille coupe de ses vêtements et ses cols de chemise hauts et durs. »

Sur la constitution de sa garde-robe. « Sa garde-robe était très simple, très correcte, c’était tout. Il la renouvelait peu – du moins du temps où je l’ai connu. Il n’en avait pas besoin : étant toujours couché, il n’usait pas. En dehors des pardessus de Cabourg, en vigogne, qu’il n’a jamais mis, il lui restait, avec le pardessus jeté sur son barreau de lit pour l’intérieur, la pelisse neuve doublée de vison, à col de loutre noir, et le pardessus noir dont j’ai parlé. Et pour les complets, s’il s’en est fait couper deux ou trois, de mon temps, ce doit être tout. (…) En dehors de l’habit et du smoking, il avait plusieurs jaquettes, qu’il mettait avec des pantalons rayés, et auxquelles il a ajouté un veston noir gansé. Tout était fait sur mesure, bien entendu (…) Il avait une collection de gilets, cossus, mais simples et unis (…) A part les nœuds papillons noirs pour le smoking, blancs pour l’habit, (ses cravates) étaient d’une grande sobriété. Il en avait une seule très colorée : couleur opéra, c’est-à-dire plus vif que lie-de-vin. Il la mettait très rarement. A un certain moment, il avait porté des lavallières, achetées chez Liberty, mais il les avait abandonnées. » « Et les chaussures – je lui ai toujours vu les mêmes paires de bottines à boutons, sauf une - en huit ans – qu’il m’a envoyée acheter. Il m’avait demandé de prendre les mêmes bottines noires vernies dont il avait l’habitude, en m’indiquant le magasin où il se fournissait : Old England, à l’angle du boulevard des Capucines et de la rue Scribe. Je n’ai pas compris l’explication de l’adresse et je suis allée chez un petit bottier, d’ailleurs très chic, dont la boutique était située aussi boulevard des Capucines. Et je lui ai acheté une paire de bottines vernies, à tige en toile beige. Je les avais prises « à condition », puisqu ‘elles n’étaient pas entièrement noires. Quand Monsieur Proust les a vues, il les a trouvées, ma foi, très jolies, et il m’a dit : - Nous allons voir ; je les essaierai. Elles lui ont plu. Il les jugeait si élégantes qu’il les a toujours mises, sauf, naturellement, quand il sortait en habit noir. »

Sur son élégance et son allure. « Il y avait d’abord son allure (…) il était plutôt grand. En même temps, il était mince et il se tenait un peu cambré et renversé, la tête bien dégagée, avec beaucoup de noblesse, ce qui le grandissait encore (…) En fait, il était le contraire de la raideur (…) C’était surprenant de penser que cet homme, qui passait plus de la moitié de sa vie couché et de qui on attendait plutôt de l’ankylose, pouvait montrer tant de souplesse et de grâce dans ses moindres gestes ou mouvements (…) Il n’y aurait eu que les imbéciles pour ne pas s’aviser de son extraordinaire élégance naturelle, qui faisait tout passer (…) grand seigneur (…) Il avait cette suprême élégance d’être ce qu’il était, simplement. » 

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1. Un dénommé Elie Top - dont j'ignore tout - perpétuerait actuellement la tradition.
2. Le Visiteur du soir, Paul Morand, La Palatine, 1949.
3. Source, le blog d'Alain Bagnoud.
4. Monsieur Proust, Céleste Albaret (souvenirs recueillis par Georges Belmont), Robert Laffont, 1973. 

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18 novembre 2013 1 18 /11 /novembre /2013 07:07

Ian Brossat est communiste. Anne Hidalgo, candidate à la mairie de Paris, l’a désigné pour être son porte-parole de campagne. Il fut un ardent défenseur du mariage homosexuel. D’ailleurs, récemment marié à son compagnon.


ian brossat defIan Brossat. I.CHAM/SIPA    

 

Une interview qu’il a donnée il y a peu au JDD nous l’a fait mieux connaître. A la question : « Si vous deviez changer un lieu de Paris », il a répondu, accompagnant ses paroles d’un sourire qui en disait long : « Le Sacré-Cœur, un symbole que je n’aime pas. »

Seigneur !

Et moi, si je devais changer quelque chose à Ian Brossat, par quoi commencerais-je ? Il y aurait tant à faire… Disons, pour rester dans le thème de mon blog, que je changerais la cravate et la chemise : avec un très long cou comme le sien, les tombants de la chemise doivent être généreux et écartés (à l'italienne) et le haut du col doit se placer juste au-dessous de la proéminence (ici, très proéminente…) pharyngée. Sinon, effet Bachar el-Assad assuré - auquel je ne crois pas que Ian Brossat veuille ressembler !

« Proéminence pharyngée » ou, plus simplement, « pomme d’Adam ». Mais Adam… la pomme… j’ai pensé que ces mots, teintés de religion, Ian Brossat ne les aimerait pas.

Qu’ils lui resteraient en travers de la gorge.

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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 06:25

La dernière présidentielle  ne remonte pas à 18 mois, et voilà qu’on nous rebat les oreilles de la prochaine qui aura lieu dans presque 4 ans ! A droite, le bal des ego bat son plein. Récemment, la tonitruante entrée en piste du discret François Fillon a frappé les esprits. Son audacieux solo a braqué toutes les lumières sur lui et tous ses potentiels concurrents contre lui. Qui a remarqué la déclaration de candidature de Xavier Bertrand à la même échéance ? « J’ai le sentiment d’être mieux placé que François Fillon et Nicolas Sarkozy pour l’emporter en 2017 » a confié celui qui, une autre fois, avait mis en garde ses adversaires en ces termes : « Méfiez-vous du petit gros ! » Je ne crois pas qu’un homme aussi plein de lui suive la méthode d’amaigrissement du candidat Hollande en 2011 – et dégonfle rapidement…

Une telle précipitation donne une image déplorable de notre République et des arguments aux Chouans qui, un œil dans le rétro, rêvent de stabilité.

Nos hommes politiques d’hier n’étaient sans doute pas moins ambitieux mais au moins n’ennuyaient-ils pas les électeurs avec ça. Eux aussi y pensaient en se rasant, mais cela ne prêtait pas à conséquence : les miroirs de salle de bain ne répètent jamais ce qu’on leur confie du regard. Polis, ils gardent leur(s) réflexion(s) pour eux.

La conquête de l’Elysée par François Fillon a commencé par un curieux outing en forme de reportage photographique dans Paris Match. Ainsi a-t-on pu faire connaissance avec la très-comme-il-faut famille Fillon en sa gentilhommière sarthoise de Beaucé. Mocassins, bermudas, panamas, polos… La panoplie était complète. Monsieur aime les chevaux-vapeur. Madame aime les chevaux tout court. Le sien s’appelle Onyx.

Je me souviens qu’en 2011, j’avais conclu un article sur celui qui était alors notre premier ministre en regrettant  que son style vestimentaire ait l’air « emprunté » - « emprunté au bon usage et à son fournisseur. » Eh bien ! ce reportage m’a permis de constater que les « emprunts » dépassaient largement le seul domaine du vêtement. Dans le pack « bourgeois très installé de province » que s’est offert François Fillon, les options « habitation-décoration » sont aussi comprises.


fillon-paris-match.JPG

 

François Fillon à Beaucé, c’est un peu le capitaine Haddock à Moulinsart tel qu’on peut le voir dans Les Bijoux de la Castafiore ! Et nous, lecteurs de Paris Flash... pardon, de Paris Match, nous nous retrouvons en quelque sorte dans la position des « Roms » que le capitaine fait entrer dans son parc ! Mais l’hospitalité a des limites : pas question pour nous de franchir le seuil de la demeure ; au mieux peut-on surprendre le maître de maison à son ordinateur à la faveur d’un cliché qu’on dirait pris de l’extérieur, au zoom, la fenêtre étant restée ouverte :


fillon-bureau.jpg

 

« Ca, c’est fait » aurait dit Fillon après la publication de ce reportage. Il espère sans doute que les Français porteront à son crédit son souci de transparence et que, d’ici 2017, ils auront eu le temps de s’y faire, ou, mieux, d’oublier.

« Ca, c’est fait »… Fort bien. Mais le plus difficile, peut-être, reste à faire. Je m’explique. Un jour, François Mitterrand suggéra aux journalistes de demander à Valéry Giscard d’Estaing le prix de ses costumes. Aucun journaliste ne s’exécuta. Quel journaliste osera poser la même question à François Fillon ? La question qui tue ! En effet, chacun des costumes Arnys de Fillon coûte 6000 euros, soit 1/3 de plus que le montant mensuel du salaire d’un riche selon François Hollande. Un bon candidat doit être assez  lointain pour fasciner l’électeur et assez  proche pour que ce dernier se reconnaisse en lui. En 1995, à mesure que la campagne se déroulait, le précieux Edouard Balladur perdit l’avantage que tous les sondages lui avaient octroyé au départ et se transforma en ovni pour le Français moyen : ces deux-là ne vivaient pas sur la même planète – ou, mieux, ils n’étaient pas du même monde. Eh bien ! Mon petit doigt me dit que le candidat Fillon pourrait connaître pareille mésaventure – être cramé par balladurisation !

François Fillon y pense en se rasant. Et, comme dirait l’autre, pas seulement en se rasant. Mais, bizarrement, il n’y pense plus en s’habillant. Sinon, il aurait déjà troqué ses chers, très chers costumes  Arnys contre d’autres d’extraction plus modeste.

Un conseil de Chouan vaut bien celui d’un communicant, non ?

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6 septembre 2013 5 06 /09 /septembre /2013 06:59

Le 13 octobre 1963 disparaissait - ou feignait de disparaître - Jean Cocteau: "Mes amis, faites semblant de pleurer car je fais semblant de mourir". Jean Cocteau n'est donc pas mort ! Espérons qu'à l'occasion de cette date anniversaire les médias nous le rappellent de toutes les manières possibles.


       jean-cocteau-habille-nu.jpgLe poète habillé et nu. "La Vie est une", vers 1926

 

La mise de Cocteau a-t-elle fait l’objet d’une étude ? Je l'ignore. Si tel n'était pas le cas, il serait souhaitable qu'un étudiant en stylisme ou qu'un historien de la mode répare l'oubli. Car le sujet le mérite.

Cocteau n'aimait pas son physique : « Je n'ai jamais eu un beau visage. La jeunesse me tenait lieu de beauté. L'ossature est bonne. Les chairs s'organisent mal dessus (1). » Un visage grand et maigre ; un profil de chapeau chinois ; des dents mal plantées ; pas de lèvres : Cocteau, c'est vrai, n'était pas beau.


jean-cocteau-profil-anguleu.jpgJean Cocteau. Martinié    

 

Mais il n'était pas laid. Plutôt ingrat. Il n'eut de cesse en tout cas de tenter de s'améliorer. Tous les moyens lui furent bons - naturels et artificiels. L'été, c'est le bronzage. Il veut ressembler à « un peau rouge ». En 1919, il écrit dans Carte blanche : « Connaissez-vous les bains de soleil ? Le soleil est un charlatan sur un carrosse d'or. » Un charlatan responsable des maladies de peau qui, bien des années plus tard, le feront affreusement souffrir.


jean-cocteau-soleil.jpgAu Piquey (Arcachon) vers 1917. Anonyme    

 

Autre moyen : le maquillage. Le jeune Cocteau croit s'embellir en se fardant comme une jeune fille. Un jour, Robert de Montesquiou, auquel il tente de se faire présenter, décoche cette pique : « Mais je la connais, c'est la Pavlova ! » La soeur de Nijinski raconte que son frère « était presque toujours accompagné d'un jeune homme de son âge et de sa taille, très mince, avec des joues creuses et fardées. » Elle ajoute : « (...) il rehaussait son teint par du rouge à lèvres. Je trouvais une minute pour demander à Vaslav qui c'était.
- C'est un jeune poète plein de talent.
- Pourquoi se maquille-t-il ?
- C'est parisien. Il me conseille de faire pareil..., de me farder les joues et les lèvres. C'est le poète Jean Cocteau. »

Jean Cocteau fréquenta toute sa vie les meilleures maisons. Question d'éducation. Enfant, sa mère l'habillait chez Old England. Plus tard, elle lui commanda ses costumes chez Charvet et quand, en 1915, il gagne le front à titre d'ambulancier civil, son uniforme était signé Paul Poiret !


jean-cocteau-fusillier-mari.jpg

 

Beaucoup plus tard, il fut client d'André Bardot, l'un des tailleurs du fameux groupe des Cinq. Quand on cherche à tirer parti d'un physique qu'on supporte mal, la solution la plus sage et la plus efficace consiste, en effet, à s'offrir les services d'un très bon tailleur. Et puis, c'est moins dangereux que le bronzage et de bien meilleur goût que le maquillage !

Cocteau était irrésistiblement attiré par les noms qui brillent. Il recherchait la compagnie des comtesses et des duchesses, des comédiennes et des chanteuses. Son snobisme se manifestait aussi dans sa fascination pour les enseignes de luxe. Bien avant Serge Gainsbourg ou Alain Souchon, il usa du « name dropping » en vers :

« Voici Guerlain, ce détrousseur de plates-bandes,
Cartier qui fait venir, magicien subtil,
De la lune en morceaux sur du soleil en fil,
Et puis Charvet où l'arc-en-ciel prend ses idées ! »,

écrivit-il, à l'âge de 21 ans, dans Le Prince frivole.

Snob, Cocteau suivit, bien sûr, des modes. S’il se farda, c’était – on l’a dit : il l’a confié à Nijinski qui l’a répété à sa soeur – parce que ça se faisait à Paris. Lui-même ne fut à l’origine d’aucune mode. On ne l’imita guère. Pour cela, on ne saurait comparer son influence avec celle d’un duc de Windsor, d’un Fred Astaire ou d’un Gianni Agnelli, dont certaines trouvailles de style ont encore cours aujourd’hui – voir le nœud Windsor (2), la cravate en guise de ceinture d’Astaire, la montre fixée sur la manchette d’Agnelli. Mettons tout de même au crédit de Cocteau les manches retroussées – dont Arnys s’inspira pour sa Forestière – et la bague Trinity, qu’il conçut et dessina et dont il passa commande à Cartier (3).


jean-cocteau-trinity.jpgAvec deux Trinity glissées à l'auriculaire

 

S’il inventa peu, Cocteau sut, en revanche, formidablement s’approprier et adapter. Sa machine à capter l’air du temps était d’une précision diabolique. Du temps qu'il habitait la rue d’Anjou, ses cravates Baudelaire en satin blanc étaient la copie de celles de son ami Reginald Bridgeman, qui travaillait à l’ambassade d’Angleterre située à cent mètres de chez lui, mais il les portait avec des chemises dont il dessinait lui-même les cols. Farid Chenoune nous apprend qu’ « il emprunta (le Duffle coat) aux étudiants des cafés enfumés du Quartier latin pour l’introduire, en laine blanche, jusque dans les premières de l’opéra (4). » De même, il combina costume et canadienne, ce vêtement emblématique des années 40-50, adopté par les ouvriers et par les intellectuels – Jean-Paul Sartre en tête –, ceux-ci soucieux de prouver leur solidarité avec ceux-là.


jean-cocteau-canadienne.jpgAvec le poète Pierre Reverdy et Picasso en 1944. Anonyme

 

Le blouson de daim est à la mode ? Lui va plus loin en accompagnant le sien d’un pantalon coupé dans la même peau.


jean-cocteau-daim.jpg

 

Le mocassin envahit les rues ? Il en acquiert plusieurs paires chez Franceschini, le bottier des rois et des reines (on est snob ou on ne l'est pas !), qu'il met avec des tenues habillées… L'été, il enfile des sandales tropéziennes K.Jacques, passées dès les années 30 des pieds des pêcheurs du port à ceux des artistes habitués du lieu, avec sa fameuse veste chemise et un pantalon de toile ou – tentative plus audacieuse – de cuir.


jean-cocteau-cuir-sandales.jpg

 

Le chandail fut une découverte des années 30. « Aujourd'hui, les vrais snobs sont en chandail », s'exclama Morand. Cocteau en fit très vite une des pièces maîtresses de sa garde-robe. Ici, un gilet se superpose au pull-over…


jean-cocteau-gilet-pull-copie-1.jpgSur le tournage de L'Eternel retour, en 1944, G.R.Aldo

 

Là, un pull Jacquard est glissé sous le veston.


jean-cocteau-pull-jacquard-.jpg

 

Le pull Jacquard nous amène à dire un mot des motifs dont l’utilisation délicate agita le petit monde des élégants dès les années 20, le prince de Galles en tête. Dans ce domaine, Cocteau osa beaucoup. Ses dons graphiques pouvaient s’exprimer à plein.


jean-cocteau-gants-de-laine.jpgPar Man Ray, 1924


jean-cocteau-bottes-de-lain.jpgVers 1930. Cliché Jean Roubier. Coll. J.C Planchet


jean-cocteau-motifs.jpgPar Irving Penn, 1950    

 

Son snobisme empêche qu'on le classe dans la catégorie des dandies. Le dandy méprise le snob. Il ne suit pas la mode, il la crée. Il ne se laisse pas intimider par les grands; il les mène à la baguette, ou à la badine, comme Brummell avec George IV. L'ironie rapproche Cocteau du dandy. Mais l'ironie de Cocteau était souvent cruelle - sinon méchante - quand celle du dandy n'est jamais qu'orgueilleuse. Cocteau récusa du reste pour lui-même le vocable. Mais s’il se méfiait de l’image du dandy, c’était pour une autre raison : « (…) tête froide et main froide. Je conseille aux navires d’éviter cet insolent iceberg. » Le nil mirari n’était pas fait pour lui.

Les choses sont toujours plus complexes qu’elles ne semblent. Le même Cocteau qui conseillait de ne pas succomber à la tentation du dandysme cisela des maximes qu’on dirait inspirées de Beau Brummell. Par exemple : « L’invisibilité me semble être la condition de l’élégance. L’élégance cesse si on la remarque. » Ou encore : « Tout effort visible manque de style. Notre travail (doit) toujours effacer notre travail et n’afficher jamais la grimace dénonciatrice des efforts qu’il nous coûte. »

Cocteau eut une manière bien à lui de soumettre son apparence à ses désirs, fantaisies et caprices. Puisque le physique dont la nature l’avait doté ne lui plaisait pas, il feignit d’en être le maître. Il mit en avant ses atouts ou ses singularités. Ainsi fit-il de ses très longues mains ou de son profil aiguisé matière à clichés.


jean-cocteau-mains.jpg

 

Il imposa à ses cheveux rebelles un brushing ravageur qui finit par le faire ressembler à son amie Colette, sa voisine du Palais-Royal, l’un et l’autre recourant aux services du même coiffeur. On eût aimé qu’en la circonstance Cocteau se conformât à sa définition du tact : savoir jusqu’où aller trop loin


cocteau-colette.jpg

 

Par parenthèse, il y aurait beaucoup à dire sur la relation contrariée qu’il entretint avec ses cheveux. Ceux-ci, d’abord sagement plaqués et ordonnés par une raie sur le côté.


jean-cocteau-1911-copie-1.jpgVers 1911 Anonyme

 

Puis l’essai d’une mèche.


jean-cocteau-meche.jpg


Puis la raie au milieu.


jean-coccteau-raie-au-milie.jpg

 

Puis les cheveux bouffants, et finissant par atteindre une hauteur record.


jean-cocteau-cheveux.jpgVers 1937

 

Puis les cheveux teints. Puis, dans Le Testament d'Orphée, l’utilisation d’un postiche qui déséquilibrait le visage :


jean-cocteau-orphe.jpg

 

Ajoutons le recours à de multiples lotions, parmi lesquelles une eau miracle dont la recette avait été l’un des secrets de l’impératrice Eugénie : on ne se refait pas…

Du jeune homme précieux peint par Jacques Emile Blanche et qui semble tout droit sorti de l’univers de Proust...


jean-cocteau-je-blanche.jpgEn 1913

 

… à, par exemple, ce monsieur arborant cuir et sandales représenté plus haut et que flasherait, à coup sûr, s’il le rencontrait dans la rue aujourd’hui, The Sartorialist, quel chemin parcouru ! On peut certes trouver des images montrant un Cocteau classiquement mis, la perfection des coupes suffisant, pour l’œil averti, à faire la différence.


jean-cocteau-classique.jpgSource : l'INA


Mais le plus intéressant est ailleurs. Il est dans cette recherche constante de la décontraction. En cela, son exemple est emblématique d’une des quêtes essentielles du costume masculin au XXe siècle. Sa pratique quasi systématique du décalage et du détournement en font même notre contemporain. Lui-même disait : « Lorsqu'une oeuvre semble en avance sur son époque, c'est simplement que son époque est en retard sur elle.»

Notons toutefois que sa décontraction n’oubliait jamais (ou presque jamais…) d’être chic - ce dont témoigne sa fidélité à la cravate - et qu’il prit toujours soin (enfin, presque toujours…) de soumettre ses audaces aux exigences supérieures de l’esthétisme.


jean-cocteau-salopette.jpgSalopette... et cravate ! 1952. Photo P.A Constantin

 

Un jour, Cocteau décida de désigner toutes ses activités du seul nom de poésie. « Poésie-poésie ; critique-poésie ; poésie de théâtre ; poésie cinématographique »… Cette façon de faire avait un avantage : elle donnait une cohérence à une œuvre passablement disparate. Cocteau – virtuose du violon d’Ingres – avait peut-être trop de dons pour avoir du génie. Appliquée à notre sujet, cette désignation générique garde-t-elle quelque pertinence ? Je crois que oui : à sa manière, Cocteau fut un poète de l’apparence. Sa poésie en ce domaine eut les mêmes qualités et les mêmes défauts que dans tous les autres : brillante et souvent séduisante, mais aussi artificielle et, à mon goût, trop soucieuse d’effet (5).

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1. La Difficulté d'être.
2. Il n'y eut pas - si j'ose dire - de noeud Cocteau ...
3. Cocteau offrira une Trinity à son ami Raymond Radiguet.
4. Des modes et des hommes, Farid Chenoune, Flammarion.
5. Parmi mes sources, le Cocteau de Monique Lange, J.C. Lattès, et le superbe catalogue de l'exposition "Jean Cocteau, sur le fil du siècle", Centre Pompidou.

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