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5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 06:20

Fréquenter les bouquinistes est un plaisir de la vie. J’ai dégoté l’autre jour un livre singulier publié en 1973. Il s’agit, sous le titre Miroirs, d’une centaine de portraits d’écrivains signés Boubat avec, en regard, les textes qu’ont inspirés les photos aux écrivains eux-mêmes.

La liste des noms suggère une réflexion pleine de mélancolie sur la vanité des renommées littéraires. Qui lit encore aujourd’hui Marcel Arland, Jean Cayrol, Gilbert Cesbron, Jean-Louis Curtis, Luc Estang, André Fraigneau, Jean Freustié, Pierre Gascar, Roger Ikor, Armand Lanoux, Jacques Perry, Michel de Saint-Pierre ?... Tous furent pourtant connus et respectés. Et chacun d'eux fit en son for des rêves de postérité. Mais, comme le chantait Toulet :

« Le rêve de l’homme est semblable
Aux illusions de la mer. »

Mon attention de blogueur a été retenue par le texte de Félicien Marceau (ancien Prix Goncourt, Immortel... et mort pourtant, récemment, dans l'indifférence générale). Il montre bien, je trouve, le lien affectif que nous entretenons avec certains de nos vêtements – au point que ceux-ci finissent par nous ressembler… à moins que ce ne soit l’inverse. Voyez et puis lisez :


felic-marceauN.jpg

"Finalement, dans cette photographie, à part le fond, ce qui occupe le plus de place, c’est le pull-over. Il faut dire qu’il est particulièrement bien photographié : on en voit le grain, on en devine le moelleux. « Je tâte votre habit, l’étoffe en est moelleuse. » J’ai toujours admiré la façon dont, au théâtre, est articulé ce « moelleuse ». Il y passe quelque chose de voluptueusement laineux. Ce pull-over, je l’ai depuis longtemps déjà. Son ampleur l’indique. Les pull-overs maintenant se font plus ajustés. Mais le pull-over est peut-être ce qui ressemble le plus à l’amitié et notamment par ceci, qu’il y faut l’épreuve du temps. Un ami de la veille, un pull-over neuf, il leur manque encore quelque chose. Celui-ci est tabac. D’un tabac assez foncé. Couleur solide, qui évoque le cuir, l’écorce, le bois. C’est d’ailleurs au milieu des bois que j’en ai fait l’emplette, enfin je veux dire dans une boutique sise au rez-de-chaussée d’un hôtel alpestre et solitaire, de grands prés devant, une forêt derrière. Par une association d’idées assez naturelle, chaque fois que je le passe, je revois ces fûts et ces fougères. Bref, il y a du bois dans ce pull-over là. Il est ma maison, mon chalet. Lorsque je le mets, c’est que je veux travailler et que mon âme est sérieuse. Lorsque je le quitte et que je mets ma cravate, il me semble que, du même mouvement que je la noue, j’étrangle ma journée et que je la voue au futile, aux visites, au fla-fla.

Par quoi l’on voit qu’en parlant de ce pull-over, j’en ai probablement plus livré sur moi qu’en commentant ma lippe ou mon arcade sourcilière."

Pour l’anecdote, je vous livre cet autre portrait qui illustre à quel point l’obsession de la mode peut se révéler dévastatrice. La qualité des étoffes et des coupes n'est pas en cause – mais quel goût, mon Dieu, quel goût !


roger peyrefitte


La photo représente Roger Peyrefitte.

… Roger Peyrefitte ? Le scandale le rendit très célèbre. Et puis, à son tintamarre, succéda le silence de l’oubli.

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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 06:49

L’idée m’est venue de vous présenter quelques écrivains correctement habillés (… je n’ai pas dit élégants, quoique certains d'entre ceux puissent prétendre au qualificatif). L’entreprise relève de la gageure : Houellebecq en geek, Michon en sweat à capuchon, Le Clézio en tricot de peau : nos écrivains sont des artistes et, comme tels, ils mettent un soin paradoxal à se montrer les plus négligés possible. Leur anticonformisme est un autre conformisme dont il semble qu’ils soient les seuls à ne pas constater l’usure. Alors, on se souvient avec nostalgie de l’anglomanie d’un Drieu, des audaces d’un Cocteau, du raffinement discret d’un Morand


Marc Fumaroli


marc-fumaroli-copie-1.jpg

 

Déjà classé parmi « Mes élégants ». Une mise de type classique, toujours relevée d’un détail qui individualise : pochette, col anglais, casquette gavroche portée avec un chesterfield bleu foncé comme sur ce cliché du Sartorialist :


marc-fumaroli-sarto-copie-1.jpgCrédit : Scott Schuman

 

Jean d’Ormesson

Un autre de « Mes élégants ». Les réponses qu’il a faites à un questionnaire sur l’élégance publié dans le journal suisse Le Temps (14 septembre 2011) le mettent à nu. A la question « Qu’est-ce que l’élégance pour vous ? », il répond : « Une idée dont je me fiche complètement. » Plus loin : « Il y a dans l’élégance un côté superficiel, léger, que je ne rejette pas, mais à l’égard duquel je suis aussi très critique. » S’il dit avoir prêté autrefois attention à sa mise et avoir aimé les belles choses, c’est pour ajouter aussitôt que « tout cela (lui) a passé. » Faut-il le croire ? Evidemment que non ! Je crois plutôt qu’il faut lire dans ces propos toute la difficulté d’un homme à s’accepter. Car enfin, qui est plus élégant que Jean d’Ormesson ? Et qui est plus léger ? Son ironie tente de donner le change, mais la douleur est là et l’insatisfaction orgueilleuse de n’être que Jean d’Ormesson quand on se voudrait l’égal de Chateaubriand ou de Proust.


jean-do-copie-1.jpg

 

Renaud Camus

Apôtre du formalisme conçu comme une expression de la civilisation. Il écrit : « La forme protège l’être, elle le fait se tenir droit, au propre comme au figuré. Elle est le garant de l’heureuse verticalité de vivre. L’avachissement n’est pas une mélancolie (qui a ses vertus) : c’est un marasme, une dépression, une renonciation soi-mêmiste à soi-même (1). » Sa connaissance approfondie des règles, dont son apparence - comme son langage - porte le témoignage, fait de lui – malgré lui – un original. Mise discrète (costume gris ; chemise blanche ou bleue ; pochette claire) ; physionomie expressive et manières policées – il paraît ce qu’il est : un gentilhomme des lettres et un châtelain de province. Un cachet très « old school » ou, mieux, très « vieille France ».


renaud-camus-cost-copie-1.jpg


Christopher Gérard

Le nom de cet écrivain belge est parvenu jusqu’à moi grâce à un commentaire dont il a aimablement gratifié un de mes billets. Il tient un blog remarquable de goût et de culture. Il ne suffit pas d’être cultivé. Encore faut-il l’être assez pour choisir sa culture. Tel est le cas de Christopher Gérard dont les goûts littéraires dessinent une famille. Cette photo de lui lisant le manifeste Chap m’a fait sourire. Admirez, à l’arrière-plan, l’élégance chapiste des petits oursons :


christopher-gerard.JPG

 

Jean Tulard

Une apparence classique et neutre. Ainsi donne-t-il la preuve qu’un anticonformiste peut être rasé de près, aller en costume cravate et porter des souliers bien cirés. Ecoutez avec quelle verve et quelle liberté de ton cet historien érudit nous parle de la crise.


jean-tulard.jpg

 

Si vous possédez ses dictionnaires du cinéma, vous avez sûrement pris l’habitude, comme moi,  de  consulter ces ouvrages avant ou après chaque visionnage d’un film ancien.


Michel Déon

La fidélité l’exprime tout entier. Fidélité à son passé, à ses idées, à ses amis, à son style. Style littéraire, bien sûr, et, de façon plus anecdotique, style vestimentaire. Ses choix ne sentent pas la pose : Michel Déon est un individualiste qui, depuis longtemps en désaccord avec son époque, a fait, si l’on peut dire, de l’exil sa patrie.


michel-deon-pipe.jpgMichel Déon en 1970    

 

ll vit dans cette Irlande qui sert de décor à plusieurs de ses livres, dont Un Taxi mauve. Ce roman a donné lieu à une transposition cinématographique dans laquelle jouait Fred Astaire. Fred Astaire dans ce film et Michel Déon dans la vie : deux gentlemen portant casquette et veste de tweed.


michel-deon.jpg

      fred-astaire-un-taxi-copie-1.jpg Fred Astaire dans Un Taxi mauve, film d'Yves Boisset

 

 

Edgar Morin

La présence ici d’Edgar Morin paraîtra sans doute saugrenue à certains d’entre vous. Edgar Morin bien mis ? La chose ne va pas de soi : il suffit pour s’en convaincre de consulter les « images » de lui sur Google. Si j’ai tout de même pensé à lui, c’est parce que j’ai plusieurs fois remarqué  - à la faveur de ses passages à la télévision – certains détails (foulards, bagues…) témoignant d’une attention certaine à son apparence. Pour dire les choses très simplement : sa manière de s'habiller lui va bien.


edgar-morin.jpg

edgar-morin-deux.jpg

edgar-morin-trois.jpg

 

Percy Kemp

Auteur Anglo-Libanais de romans d’espionnage. Un physique d’acteur de films noirs des années 30 et 40, surtout quand il porte une fine moustache.


percy-kemp-def.jpgPhoto : Hermance Triay

 

Aurait appris l’élégance auprès de son grand-père maternel qui lui aurait délivré ce sage conseil : « La première chose que tu dois faire quand tu seras grand, c’est d’aller chez un bon tailleur pour te faire une belle garde-robe car en cas de revers de fortune, c’est beaucoup plus supportable. » Ses fournisseurs : Tom Brown, de Sackville Street, Londres, et Martin Nicholls, de Savile Row. Aime les belles voitures. A possédé une Lotus 7. Possède une Bristol 410 de 1969 et une Bristol Blenheim de 2000 (2). Cette vidéo dans laquelle il répond aux questions d’Olivier Barrot me plaît beaucoup. Elle donne un échantillon de ce que pourrait être un monde où les hommes feraient l’effort de bien s’habiller et s’exprimeraient dans un langage correct.    

 

Gabriel Matzneff

Longtemps, Gabriel Matzneff a fait jeune. Etonnamment jeune.


gabriel-matzneff-ch-copie-1.jpg

 

Et puis l’âge a fini par le rattraper. Un peu. Son habillement a habilement accompagné cette évolution : d’abord adepte du tee shirt et de la chemise à poches, et puis se conformant à une vêture plus traditionnelle. Sa force : ne pas faire bourgeois même en costume sombre à rayures banquier.


gabriel-matzneff.jpg

 

Gide aussi, auquel Matzneff ressemble en plusieurs points (pour s’en tenir aux ressemblances physiques - il vaut mieux - : même peau collant à l’ossature du visage et donnant à celui-ci l’apparence d’un masque ; même corps resté mince, aérien), a longtemps fait très jeune. « Il n’a pas du tout vieilli. Vraiment sur le visage, comme dans ses gestes, son allure, sa marche, sa parole, rien de la vieillesse », écrit Léautaud en 1945 après avoir visité Gide.


andre-gide-matzneff-copie-1.jpgAndré Gide en 1944. Source : André Gide, un album de famille, Jean-Pierre Prévost, Gallimard

 

Celui-ci a alors 76 ans. L’âge exact de Matzneff aujourd’hui. L’immoralisme, un élixir de jeunesse ?


gabriel-matzneff-gide-copie-1.jpgPortrait récent de Gabriel Matzneff

 

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1. Décivilisation, Renaud Camus, Fayard.
2. Je tire ces renseignements d'un portrait de Percy Kemp signé Sabrina Champenois, Libération, 20 mars 2012.

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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 07:15

Françoise Héritier, anthropologue de renom, s’est récemment fait remarquer par sa réaction aux propos polémiques de Claude Guéant sur les civilisations.

Court rappel des faits.

« Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas », avait affirmé le ministre de l’Intérieur. Et Françoise Héritier de répliquer dans Le Monde : « Aussi curieux qu’il y paraisse, Monsieur Guéant est relativiste. Le relativisme consiste (…) à poser en pétition de principe que toutes les cultures sont des blocs autonomes, irréductibles les uns aux autres, si radicalement différents qu’ils ne peuvent pas être comparés entre eux (1) ».

Curieuse, en effet, cette inversion de sens – à moins que ce ne soit une marque d’humour ou une provocation… Mais, ignorant de ces choses, je me garderai bien de conclure.

Cette sortie m’a rappelé un autre texte du Monde dans lequel la même Françoise Héritier faisait l’éloge de Claude Lévi-Strauss, son maître, auquel elle a succédé au Collège de France. J’ai retrouvé l’article dans mes archives. J’en prélève ces lignes où elle parle de l’attention que Claude Lévi-Strauss portait à sa toilette : « Lévi-Strauss était soucieux de son apparence et de sa vêture. Il a longtemps porté, en guise de cravate, un cordon noué autour du col de sa chemise, signe d’une extravagance certes limitée, mais revendiquée.

 

claude-levi-strauss.jpgClaude Lévi-Strauss et sa cravate Bola, Le Magazine littéraire

 

Un jour, lors d’une des assemblées d’enseignants, à la pause, un de nos collègues (…), assis dans le fond de la salle, a la surprise de voir Lévi-Strauss venir directement à lui (…) dans quel but ? A sa grande surprise, il venait tout simplement lui demander l’adresse d’Hollington, le tailleur pour hommes de la rue Racine, dont il aimait lui aussi le style des vêtements, le col rond autour du cou, la coupe ample, les multiples poches. Ainsi donc, Lévi-Strauss se voulait élégant (2) ».

Hollington, gage d’élégance ? Par où l’on voit que l’élégance aussi est une notion relative…

Patrick Hollington se fit connaître, avec son compère Michel Schreiber, dans les années 60. Dans son livre Des modes et des hommes, Farid Chenoune raconte qu’« il y eut, entre 1965 et 1970, un snobisme "Schreiber-Hollington" au vernis d’avant-garde et de gauchisme, recrutant essentiellement parmi la bourgeoisie contestataire, convaincue, à l’instar du Nouvel Observateur, d’avoir trouvé chez eux "le costard le plus intelligent de l’époque" (3). » 
 

hollington-et-schreiber.jpgHollington (à gauche) et Schreiber, début des années 70

 

« Dans mon magasin parisien, explique Patrick Hollington sur la page de présentation de son site, j’accueille des architectes, des designers, des peintres et des acteurs, et même des politiciens. Et bientôt vous je l’espère. »

Moi ? Non merci. Il est vrai que je ne suis ni architecte, ni peintre, ni designer, ni acteur, et encore moins politicien …

Claude Lévi-Strauss était le chantre des particularismes. Voyez comment, dans cette extraordinaire vidéo-témoignage, il justifiait son entrée à l’Académie française par « le besoin des rituels qu’avait  toute société pour subsister et se perpétuer. »

L’habit vert versus le costume Hollington. Avec le recul, la tenue la plus anticonformiste n’est pas celle qu’on aurait cru.

Parce que tout est relatif.

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1. Le Monde, 11 février 2012.

2. Le Monde, 10-11 octobre 2010.
3. Des modes et des hommes, Farid Chenoune, Flammarion, 1993.

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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 06:05

Une chose m’étonne – c’est la façon dont les vêtements sont mis en valeur dans les vitrines, les magazines, les pubs… Ou plutôt : ne sont pas mis en valeur. Rares sont les vitrines qui remplissent leur fonction : attirer le client, le faire rêver et susciter en lui un désir d’achat. Le métier d’étalagiste a à voir avec celui de peintre ou de plasticien ; il oblige à jouer avec les lignes, à rechercher l’harmonie des couleurs, à réfléchir à la répartition des masses. Il oblige… Vœu pieux ! Pour une vitrine réussie, combien de vitrines bâclées, identiques dans leur banalité d’un magasin franchisé à l’autre ?

arnys-vitrine-def.jpgArnys : l'exception qui confirme la règle

Les photos des magazines et des pubs sont soumises à la chirurgie rarement esthétique de photoshop : étirement des silhouettes, saturation des couleurs, disparition des imperfections… Mais ça se voit ! Dans les magazines, on cherche souvent en vain ce à quoi renvoient les légendes : la montre se réduit à un bout de bracelet dépassant de la chemise ; un malencontreux cadrage escamote la moitié des souliers ; on ne distingue pas, dans l’ombre, la cravate…

Au contraire, les illustrations d’autrefois exaltaient l’élégance. Elles n’étaient pas mensongères puisque – à l’inverse de ce que fait l’infographiste aujourd’hui – l’artiste qui les composait ne transformait pas la réalité. Ce qu’il retouchait, c’était sa propre création, jusqu'à ce qu'elle soit fidèle à son rêve de perfection. Les amoureux de l’élégance aiment contempler ces illustrations anciennes qui ont gardé intact leur pouvoir de fascination. Lignes idéales, poses distinguées, équilibres recherchés : la beauté est éternelle.

Tom Purvis est un artiste anglais né en 1888 et mort en 1959. Les dessins et affiches qu’il a conçus dans les années 20 et 30 pour le célèbre magasin londonien Austin Reed méritent notre admiration. Il a su comme personne mettre en relief la magie d’un revers roulant. Le clair-obscur sied à l’élégance :


tom-purvis-smok.jpg

 

tom-purvis-dessin-chapeau.jpgSource : 100 ans de mode masculine, C. Blackman, Eyrolles


Ses affiches – de facture plus moderne – valent ses dessins. L’influence de l’Art déco y est visible, notamment dans les a-plats de couleurs vives, la stylisation des formes :


tom-purvis-austin-reed-s.jpg

 

tom-purvis-austin-reed-s-smok.jpg

 

tom-purvis-austin-rees-s-deux-tennis-copie-1.jpg


Tom Purvis était-il lui-même un homme élégant ? Je l’ignore. Son œuvre a-t-elle fait l’objet d’un catalogue raisonné ? Je l’ignore aussi. Ma connaissance de cet artiste se limite malheureusement à ce que j’ai pu trouver sur l’internet et dans quelques livres. C’est bien peu, je vous l’accorde, mais c’est assez pour avoir eu l’envie de lui rendre hommage.

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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 06:49

Il y a deux ans, Raphaëlle Bacqué s’est taillé un joli succès de librairie en publiant Le Dernier mort de Mitterrand, un petit livre consacré à François de Grossouvre qui, le 4 avril 1994, se suicida dans le bureau qu’il occupait au cœur de l’Elysée.


francois-de-grossouvre-costume.jpg

De François de Grossouvre, je ne savais rien, sinon qu’une certaine presse le surnommait François de Gros sous, que sa particule était d’acquisition récente et qu’il jouait auprès de François Mitterrand le rôle de conseiller de l’ombre. Son physique suranné avait retenu mon attention – plus que ses tenues, d’ailleurs, que Raphaëlle Bacqué évoque à plusieurs reprises : « Il est le seul conseiller du président dont les tenues alimentent chaque jour une chronique de mode masculine très nourrie. En demi-saison, il porte un imperméable de cuir noir très années 40 un peu inquiétant. En hiver, le voilà en cape de laine et cachemire. Ses costumes, le plus souvent croisés, sont toujours parfaitement coupés. Les cravates d’un goût exquis. Les pull-overs, lorsqu’il en porte, sont assortis aux chaussettes. Et ses chapeaux ! Il en possède une collection impressionnante. Des feutres et des casquettes, comme le président, avec lequel il va souvent chez Motsch (…), mais aussi des couvre-chefs plus audacieux. Une toque de fourrure, une chapka de loup et, en été, un charmant canotier qui ravit les huissiers qui n’en avaient pas revu depuis Maurice Chevalier. » Ailleurs : « Ses tenues de chasse, vestes de tweed amples à empiècement de cuir de chez Gotti et pantalons de peau, sont une merveille de recherche et de raffinement. »

Les photos disponibles de Grossouvre sont malheureusement peu nombreuses. On aimerait juger sur pièces, notamment de la diversité des couvre-chefs. J’ai tout de même dégotté ce cliché qui montre, auprès d’un François Mitterrand chapeauté, un Grossouvre sanglé dans ce fameux trench de cuir noir, en effet un peu inquiétant :


francois-de-grossouvre-et-mitterrand.jpg

Les costumes sont bien coupés, près du corps et fermés bas, mais ils n’atteignent pas à l’intemporalité que j’admire. Quant à la barbe, Raphaëlle Bacqué dit qu’elle donne à Grossouvre un côté Ancien Régime et le fait ressembler au duc de Guise. Va pour cette référence historique, mais une autre, littéraire, m’apparaît plus probante. François de Grossouvre me fait irrésistiblement penser à l’écrivain Huysmans : même calvitie, même étroitesse du visage, même regard fixe et mélancolique. Je crois même fort probable que la figure de l’écrivain l’inspira pour composer sa propre physionomie. Je le pense d’autant plus volontiers que j’ai entendu ou lu quelque part que Huysmans était son écrivain préféré. 


huysmans.jpg 

francois-de-grossouvre-huys.jpg

 

« Il a, dit Bacqué, ce style vieille France dont sont dépourvus les jeunes gens chevelus qui entourent Mitterrand. » Un homme se révèle par ses haines autant que par ses amours et les haines de Grossouvre me rendent le personnage sympathique. Il déteste la vulgarité de Roger-Patrice Pelat, l’ami intime de Mitterrand, le mépris de Pierre Joxe, la grossièreté de Michel Charasse, qu’il traite de « porc » ; il juge « ignoble » Jean-Christophe Mitterrand et Bernard Tapie le dégoûte.

Qui se ressemble s’assemble. L’ambiguïté fut la marque de François Mitterrand, dont Raphaëlle Bacqué signale à juste titre « le regard louche du manipulateur ». L’ami Pelat était un ancien commis boucher qui sut faire fructifier son capital Résistance et devint un richissime homme d’affaires peu regardant sur la morale. François de Grossouvre avait une personnalité paradoxale. Proche de Vichy puis résistant ; ancien de l’Action française puis soutien financier de la gauche ; franc-maçon et catholique ; serviteur à sa façon de la république et assistant tous les 21 janvier à la messe célébrée pour la mort de Louis XVI.

Notre président actuel aime à s’entourer d’hommes d’un autre métal – Alain Carignon et Patrick Balkany par exemple. Des personnages sans doute moins romanesques que les amis de Mitterrand et auprès de qui le trench de cuir noir de Grossouvre a presque l’air rassurant.

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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 06:46

 

claude-allgre-def-def.jpgClaude Allègre. Photo : E. Feberberg

 

Le réchauffement climatique ? Un temps de chien, oui. A pas mettre un mammouth dehors.

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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 06:04

Beaucoup d’hommes politiques de premier plan portent des costumes aux épaules surdimensionnées. Pourquoi ? Ma réponse pourra sembler simpliste – je la crois pourtant juste : parce qu’ils pensent que cet artifice va leur donner la carrure de la fonction – la carrure présidentielle.

Largeur d’épaules = pouvoir, force, autorité : la symbolique est primaire, donc apte à parler, pense-t-on, aux Français d'en-bas ou du sous-sol. 

Le modèle, c’est de Gaulle.


de-gaulle-carrure.jpg

 

Dans son cas, le recours à un imposant padding trouvait de multiples justifications : étroitesse des épaules, taille démesurée, longueur du visage… et protubérance ventrale. Ce moyen permettait à son tailleur d’introduire l’équilibre qui manquait à ce physique hors norme. Et puis, ça tombait bien, la mode d’alors était à la silhouette en V.

Depuis, on a vu Jacques Chirac enfiler le costume de son illustre prédécesseur. Mon propos fait formule, mais je dois le nuancer : les costumes du général étaient croisés (pour casser la taille et dissimuler autant que faire se pouvait cette fichue protubérance ventrale…) ; ceux de Jacques Chirac étaient presque toujours droits. Chez de Gaulle, la naissance du padding était indiscernable ; chez Chirac, les extrémités des épaules s’écroulaient, comme dans le cas d’une veste reposant sur un cintre trop étroit pour elle :


jacques-chirac-carrure-copie-1.jpg

 

Nos hommes politiques tentent de nous faire croire qu’ils ont la carrure de l’emploi. A les voir, on dirait surtout qu’ils nagent dans un costume qui n’est pas fait pour eux.

Prenez Laurent Fabius, Alain Juppé, Dominique de VillepinJean-François Copé… Ne demandez pas à ces quatre-là si, pour employer une formule devenue fameuse, ils y pensent en se rasant ; regardez simplement leurs épaules : leur carrure parle pour eux.


alain-juppe-carrure.jpgAlain Juppé
 

  dominique-de-villepin-carrure.jpg Dominique de Villepin

 

jean-francois-cope.jpg Jean-François Copé

 

Le cas Fabius est éloquent : la largeur affichée de ses épaules a suivi la courbe de ses ambitions. Epaules d’abord à leur place et puis voulant se faire plus larges que celles d’un déménageur :


laurent-fabius-jeune-carrure.jpg


laurent-fabius-carrure-def.jpg

 

Un corps flasque enveloppé d’un vêtement trop grand paraîtra plus flasque encore (cas Fabius) ; un corps tonique pareillement recouvert perdra, à l’œil, de sa tonicité (cas Villepin). Car le dynamisme d’une épaule tient moins à sa largeur qu’à sa netteté.

Nicolas Sarkozy offre un autre cas intéressant. Candidat, il nous avait promis d'être le président de la rupture. Pour ça, il a tenu parole ! Des ruptures, il nous en a fait voir - et de toutes les couleurs ! Rupture avec la solennité de sa fonction ("cass'-toi, pôv'con"); rupture avec pas mal de principes chers à sa famille politique d'origine; rupture avec Cécilia; rupture avec lui-même ("J'ai changé")...

Sa prochaine rupture ? Celle, peut-être, avec le peuple français...

Son apparence aussi a montré une rupture : avant, quand  "il y pensait" (...et pas seulement en se rasant), il affichait des épaules trop larges. Mais, depuis qu'il est président, ses épaules sont à leur place.

... Ses épaules, oui. Mais lui ?


nicolas-sarkozy-epaules.jpg

 

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26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 06:33

J’avais pourtant juré que je n’en reparlerais plus. Mais il m’oblige à me dédire. A cause de lui, mes serments ressemblent à ceux d’un ivrogne… ou d’un homme politique. Quand François Hollande me laissera-t-il donc en paix ? Quand aura-t-il bouclé le cycle de ses métamorphoses ?

Petit rappel des faits.

On a connu un Hollande « bon gros », jamais en retard d’une blague, le sourire facile, qui se fichait comme d’une guigne de figurer régulièrement en tête du hit-parade des hommes politiques les plus mal habillés.


francois-hollande-gros.jpgNotre prochain président ?

 

Alors, il ne rêvait pas encore d’Elysée ; ce genre de rêve, il le laissait à sa compagne, Ségolène Royal.

Et puis, sous l’influence de son nouvel amour, Valérie Trierweiler, et de quelques amis bien intentionnés, il s’est pris lui aussi à rêver.

La transformation pouvait commencer. D’abord légère (changement de lunettes, de cravate et de costume), et puis plus visible (changement de coiffure).

Mais le meilleur restait à venir : au début de l’année 2011, il nous revint méconnaissable après une diète qui lui fit perdre, selon les sources, de quinze à vingt kilos.

« Mieux vaut faire envie que pitié », dit un proverbe. Ce n’est pas que l’ancien Hollande ait jamais fait très envie, mais le nouveau, en revanche, pouvait inspirer, c’est vrai, une certaine pitié.

 francois-hollande-amaigri.jpg

 

Si sa métamorphose s’était arrêtée là, elle aurait déjà mérité d’être inscrite dans les annales de la communication politique. Mais François Hollande allait nous réserver une nouvelle surprise.

Voici qu’en ce début de « drôle de campagne » (comme il y eut une « drôle de guerre »), de discours en entretiens, Hollande ne cesse de parfaire son imitation d’un autre François qui, quatorze années durant, régna en Dieu sur la France : François Mitterrand.

Même débit saccadé, mêmes mouvements rapides de la tête, même façon de se positionner à la tribune, mêmes envolées se voulant lyriques, mêmes clignements d’yeux…

D’abord, on sourit, et puis on est troublé.

Que, sur les conseils de ses communicants, François Hollande se soit prêté à un « relooking » qui le fait ressembler à un insipide président de série télévisée, passe encore – même si une telle plasticité interroge sur l’image qu’il se fait de lui-même. « Si j’ai changé, disait-il en octobre 2010, ce n’est pas par coquetterie ou souci d’apparence, c’est pour être en harmonie avec moi-même. » (Gala) Faut-il le croire ? Feignons que oui ; l’aveu alors est terrible : qui est cet homme qui a vécu plus de la moitié de sa vie en étant l’ennemi de lui-même ?

Plus inquiétant reste toutefois ce mimétisme qui, à chaque fois qu’il nous parle, nous fait croire que François Mitterrand est sorti du tombeau… « Je crois aux forces de l’esprit. Je ne vous quitterai pas », nous avait promis ce dernier, spectral, dans son message d’adieu. C’était beau et bizarre ; ça faisait tout de même un peu froid dans le dos…

Qui eût dit alors qu’il allait se réincarner, seize années plus tard, en François Hollande ?

« Sors de ce corps, François Mitterrand ! »

Il est à craindre que le principal handicap de François Hollande, ce soit sa personnalité.

Hollande, président du déficit ? Oui. Du déficit de personnalité.

… Quelle sera sa prochaine métamorphose ?

Mon Dieu ! S’il pouvait redevenir le bouddha souriant qu’il était… la boucle serait bouclée.

Et moi, je recouvrerais la paix.

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24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 08:26

La relation que nous entretenons avec nos cheveux est complexe… La mythologie, l’histoire, la psychologie… offrent des témoignages, tentent des explications. Le sujet excède mes compétences et, si je l’aborde, c’est avec modestie et par le petit bout de la lorgnette. Je voudrais montrer – simplement montrer – que la folie capillaire  peut toucher tous les hommes, même ceux que – par ce qu’ils sont, par ce qu’ils font, par ce qu’ils représentent – on ne s’attendrait pas à voir touchés.

Il y a ceux pour qui la chute des cheveux est un drame et qui tentent acrobatiquement de la dissimuler. Ce faisant, ils aboutissent à un résultat exactement inverse de celui escompté :


giscard-cheveux.jpgValéry Giscard d'Estaing

 

Il y a les perruqués honteux, ceux qui, à l’évocation de leur moumoute, perdent la tête… et le sens de l’humour :


guy-bedos.jpgGuy Bedos. Adepte de la dérision sauf quand elle s'exerce à ses dépens.


Il y a les teints – les mal teints, les trop teints – qui ne paraissent ni plus jeunes ni plus beaux… mais qui oserait leur dire ?


odon-vallet.jpgOdon Vallet. Professeur, spécialiste des religions. Homme brillant et cultivé. Philanthrope.


Il y a les orgueilleux, les jusqu’auboutistes, ceux qui tentent de retourner l’inéluctable à leur avantage. « Je perds mes cheveux ? Qu’à cela ne tienne ! Je vais me raser la tête ! » 


michel-foucault.jpgMichel Foucault

 

gabriel-matzneff.jpgGabriel Matzneff


Il y a les vaniteux,  pour qui la crinière vaut couronne ; cas étrangement fréquent dans certaines corporations (avocats, philosophes, musiciens…) :


Bernard-Henri-L_vy_brushing-copie-1.jpgBernard Lévy, alias Bernard-Henri Lévy. BHL, quoi.

 

Il y a les pragmatiques, qui cherchent du secours du côté de la chirurgie dite réparatrice, spécialisée dans le replantage (… et souvent dans le plantage) :


tarik-ramadan-un.jpgTarik Ramadan. Avant

 

tariq-ramadan-deux.jpg

Le même. Après

 

Il y a les décalés, artistes ou prétendus tels, adeptes du coiffé-décoiffé - construction fragile et compliquée, constamment menacée de s'effondrer, dont la réalisation réclame temps et doigté :

 

Florian_Zeller_1_Cr_dit_Photo_Arnaud_F_vrier_c_Flammarion2_.jpg

  Florian Zeller

 

Hommes politiques puissants, humoristes patentés, intellectuels brillants, hommes de foi revendiqués, artistes prometteurs et dans le vent…  tous partagent la même faiblesse, le même talon d’Achille… mal placé. Ce constat suffit à changer le regard que je porte sur eux. Leur fragilité me les rend fraternels. Mon sourire se teinte de compassion. Je me dis : « Comment ? Eux aussi ? » Ce philosophe étincelant, à la coiffure ébouriffante, dont je m’aperçois, alors qu’il discourt ce soir à la télévision, que la calvitie le menace, est-ce bien le même qui, ce matin à son réveil, s’est sans doute désolé à la vue des nombreux cheveux que la nuit avait déposés sur son oreiller ? « Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre », dit l’adage. Il n’y en a pas non plus pour son coiffeur – ni pour le chouan, témoin amusé des petits travers de ses contemporains (1).

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1. Le sujet pourtant s’y prêtait. Vous me saurez gré, alors, de n’avoir émaillé mon billet d’aucun jeu de mot… tiré par les cheveux.

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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 06:50

Longtemps, je n’ai éprouvé aucune sympathie pour Philippe Noiret. Je le jugeais poseur, jouant avec vanité de sa belle voix, promenant sur tout et sur tous un air désabusé passablement méprisant. L’épisode de La Grand bouffe m’avait agacé : il était fier d’avoir joué dans ce film et n’avait pas de mots assez forts pour fustiger les petits esprits qui avaient crié au scandale. Il est de bon ton, dans les milieux avancés, de ne jamais paraître choqué. Surtout quand, objectivement, il y a des raisons de l’être. Une peccadille, en revanche, suscitera volontiers réprobation et colère. Pourtant, s’il est vrai que ce film était sincère, comment aurait-on pu souhaiter qu’il laissât de marbre ? Certaines scènes avec Michel Piccoli et Marcello Mastroianni continuent de me troubler. 

Les tenues de Noiret ne manquaient cependant pas d’attirer mon attention. On le réduisit un peu vite à mon sens à un « gentleman-farmer à la française », lui refusant ainsi tout style propre et intéressant. Dans Des modes et des hommes, Farid Chenoune l’assassine – avec art – en quelques lignes : « Ce que l’élégant « néo-british » est à Scott Fitzgerald, le gentleman-farmer à la française l’est à son modèle britannique, par une sorte de reconstitution à la Viollet-le-Duc. L’acteur Philippe Noiret en  sera la figure la plus achevée, plébiscité par la presse pour avoir fait sortir le répertoire des vestes de tweed et de cachemire aux tons d’automne, les chaussures de chez Lobb, les casquettes de chez Gelot et les foulards en soie de chez Hilditch and Key, du ghetto « antiquaire aux Puces » ou « week-end en Sologne » où depuis des années le genre se morfondait. »  Il a fallu qu’il meure pour que la revue Monsieur daigne lui consacrer un article.

 

philippe-noiret-les-archive.jpgSource : The estetic of senses    

 

Certaines de ses audaces auraient dû inciter à plus de bienveillance. Nul n’est prophète en son pays et je m’amuse quand j’entends le très britannique et élégantissime Michael Alden le citer aujourd’hui comme modèle. La belle revanche !

La lecture des mémoires posthumes de Noiret (1) m’a permis de découvrir l’homme. Découverte tardive. Ce qu’il raconte de sa vie, de sa carrière, de ses rencontres m’a moins intéressé que ce qu’il laisse deviner de sa personnalité. Son amour pour sa femme, sa fidélité en amitié, son goût du beau, sa quête d’un certain art de vivre conçu comme rempart aux agressions du monde, sa tentation de la solitude et du silence me l’ont rendu proche – pour ne pas dire fraternel. L’air de rien, les pages qu’il consacre à ses choix vestimentaires le dévoilent. Il respecte ses aînés : « (Mon père) avait le goût des beaux vêtements (…) et moi, tout naturellement, j’ai développé ce goût. » Quand, vers quinze ans, il a atteint la taille de son père, il lui chipe ses costumes et ses chemises. Bienheureux le jeune Philippe à qui son père apprit ce que c’est que s’habiller ! Il se donne pour second initiateur Fred Astaire, dont il imite la façon de glisser une cravate en guise de ceinture. Lui-même, beaucoup plus tard, suscitera des vocations. Guy Marchand, par exemple, confessera avec humour qu’à l’origine de sa passion pour la belle fringue, il y eut Noiret : « C’était une époque où la fréquentation des grands élégants comme Philippe Noiret m’avait fait sombrer dans un dandysme presque pathologique (2). » Cette idée de transmission me plaît beaucoup – comme me plaît son amour pour « la belle ouvrage », qui s’étend à celui qui la fabrique : « J’ai toujours eu la plus grande considération pour les hommes de l’art. Un artisan, c’est avant tout quelqu’un de concret et de modeste, sans être faussement modeste. Il fabrique des objets de qualité, qu’on peut regarder, dont on peut se servir avec plaisir (…). Lorsqu’on lui donne de vrais moyens, une vraie matière première, il peut même arriver à s’approcher de l’art. » Se considérant lui-même comme un comédien artisan, il noua très logiquement avec les vrais artisans des relations de sympathie et, pour ainsi dire, d’égalité. Il est fidèle à ses fournisseurs. A Rome, son tailleur s’appelle Rotuno, son chemisier Albertelli. A Paris, c’est Charvet et Lobb. S’il s’autorise un détour par Londres (Anderson and Sheppard), c’est pour mieux revenir, presque honteux, à ses habitudes : « Cette infidélité ne devait être qu’une passade. » Car il cultive les relations durables fondées sur la confiance. Il aime, dit-il, les gens de chez Charvet. M. Dickinson, le maître bottier de chez Lobb, devient presque son ami : « Souvent le samedi, même si je n’avais pas de chaussures en train, j’allais faire un tour chez Lobb (…). J’allais passer un moment avec M. Dickinson et sa femme, et nous bavardions tranquillement. » Sa proximité avec le petit monde des artisans lui fit prononcer des mots très forts – et très justes – sur la prétendue « industrie du luxe » : « Quand j’entends certains parler d’« industrie du luxe », je trouve l’expression complètement absurde. Pour moi, le luxe ne saurait être une industrie. Ce ne peut être qu’un objet fabriqué par un artisan, c’est-à-dire unique, commandé par une personne à une autre personne. »

 

philippe-noiret-elegant-copie-2.jpgJe l'ai dit et je le répète : une tenue parfaite à mon goût.

 

Philippe Noiret était le contraire d’un parvenu. D’un bourgeois, il pouvait avoir l’apparence – mais il n’en eut jamais l’esprit. Pour lui, l’argent ne fut jamais une fin, mais seulement un moyen : « (…) le fait de gagner plus d’argent n’a pas changé ma vie en profondeur. Il nous a simplement permis d’avoir plus de liberté et de confort. » Il concevait l’élégance comme une quête. La commande de sa première paire de chaussures chez Lobb ne se fit qu’après avoir obtenu l’aval de sa femme : « Je suis allé voir Monique : - Ecoute, c’est un rêve d’enfant, qu’est-ce que tu dis de ça ? Elle m’a répondu : - Bon. T’as beaucoup travaillé. Tu le mérites. Vas-y. » Son goût évolua. Ainsi se découvrit-il assez tard une passion pour la couleur et le jeu des motifs, mélangeant allègrement carreaux et pois. Il aimait certains accessoires surannés – le nœud papillon et le chapeau notamment – non parce qu’ils étaient surannés mais parce qu’ils les jugeait intéressants et qu’ils lui allaient bien.« Pour former un tout, un costume doit être fini par un chapeau. » Je me souviens de l’avoir vu porter de magnifiques ghillies de chez Lobb avec un costume clair lors d’un festival de Cannes. Les années passant, il osait de plus en plus. « Le style, disait-il, doit être quelque chose de libre et de spontané. » Malgré tout, il ne transigea jamais sur certains principes : « Je n’aime pas les gens qui ont un costume croisé et qui portent des mocassins (…) ou encore (…) qui ont une cravate et une pochette assortie. » Entre contrainte et liberté, il chercha la voie étroite qui mène à la véritable élégance. Celle-là même qu’avait empruntée avant lui son « maître » Fred Astaire. J’aime, enfin et surtout, la dimension sentimentaleet quasi philosophique – qu’il assignait au luxe et à l’acte de se vêtir : « Le luxe a été pour moi une nourriture (…) chaque jour de votre vie, vous vous servez d’objets faits pour vous par quelqu’un que vous connaissez, que vous aimez. C’est entre soi et soi. C’est quelque chose qui fait plaisir, dont on jouit, qui apaise et qui rend gai, qui rassure. » Ou encore : « Je cherchais un sentiment de confort, d’harmonie. L’élégance, les beaux habits m’apportaient aussi une espèce de protection. »

 

philippe-noiret-monique-chaumette.jpgPhilippe Noiret, Monique Chaumette et leur fille Frédérique. Le sens de la famille.

 

Philippe Noiret disparut en 2006. Antoine de Meaux lui consacra en 2009 un beau documentaire intitulé Philippe Noiret, gentleman saltimbanque. Cet oxymore dit parfaitement la double inclination de Noiret : il aimait la tradition et il aimait la fantaisie. D’un côté, un homme d’ordre et de l’autre un anarchiste. Je me souviens que, lors de la diffusion de ce film, un détail avait attiré mon attention et m’avait beaucoup ému. On y voyait Monique Chaumette évoquer son mari enveloppée d’un somptueux cardigan d’homme beaucoup trop grand pour elle...

 

Quelques liens... et mon jugement étoilé !

Interview de Philippe Noiret par Bernard Rapp, 1983, *****
Interview de Philippe Noiret par Thierry Ardisson, 1985, *****
Interview de Philippe Noiret par Bernard Rapp, 1987, *****
Interview de Philippe Noiret par Hervé Claude, 1989, ***
Philippe Noiret, un demi-siècle de scène, TF1.

 _________________________________________________________________________________ 

1. Philippe Noiret et Antoine de Meaux, Mémoire cavalière, Robert Laffont.
2. Guy Marchand, Le Guignol des Buttes-Chaumont, Michel Lafon.

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