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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 07:05

 

christophe-lemaire.jpg

 

Les confidences des créateurs ont habituellement pour effet de m’agacer ou de me faire sourire. C’est vous dire ma surprise en découvrant dans L’Express Styles, supplément à L’Express n° 3140, les réponses intelligentes et personnelles faites par Christophe Lemaire, récemment nommé à la direction artistique de la maison Hermès, à un abécédaire en 10 mots. J’en rapporterai quatre, mis en gras. L’abécédaire : un genre d’article à la mode, qui nécessite pour le journaliste un minimum de travail. Voir aussi le succès des « dictionnaires amoureux », fondés sur le même principe. Pour le lecteur, un zapping qui peut être plaisant, mais un zapping tout de même.

Zappons…

Christophe Lemaire insiste à juste titre sur la nécessité de l’harmonie : « Il y a de nos jours, en Occident, une certaine réticence à rechercher l’harmonie, alors que c’est, à mes yeux, l’idée même du bonheur. Il faut bien sûr un peu de folie, de transgression, mais je suis avant tout dans une recherche de cohérence. » Ce souci de cohérence  explique ses choix : priorité à l’art de vivre : « c’est pour moi la chose essentielle » ; importance de la culture et, notamment, de la littérature : « Je pense que plus on lit de bons écrivains, plus on affine l’approche de son propre travail. Huysmans est l’un de mes auteurs préférés » ; intelligence du vêtement nourrie de sérieuses références : « Le vêtement doit être un choix culturel (…) La mode est une philosophie. Elle doit être belle et bonne, esthétique et éthique (…) Surtout pas des vêtements qui contraignent, pas des déguisements, des carapaces. S’habiller n’est pas une chose superficielle. C’est un acte profond, une expression de soi. »

L’Orient tente Lemaire. Il est sensible au taoïsme, « qui recherche l’équilibre en toute chose ». Son premier voyage au Japon, en 1995, « a été un véritable choc ». Grâce à lui, j’ai appris le mot « hiki », « qui signifie ce que l’on pourrait appeler notre « chic », mais c’est plus profond que ça. C’est une élégance naturelle, tout en retenue ». Suit un audacieux et intéressant parallèle entre le haïku (Basho) et le vêtement : « Le haïku (…) c’est une volonté de saisir de façon essentielle et minimale des instants fugitifs, la poésie des choses qui passent. Comme un vêtement du quotidien, porté, vécu. »

Sa culture est active – je veux dire qu’elle influence directement son travail. Ainsi la ligne de ses vêtements part-elle de l’épaule pour se poser sur les hanches, à la manière asiatique.

Christophe Lemaire développe une ligne de vêtements sous son propre nom. J’ai eu la curiosité d’y aller voir. La collection femme m’a retenu par sa fluidité - une ligne à la fois asiatique et année 20 - et la maîtrise des couleurs. La collection homme ? Pour être franc, je lui suis resté aussi imperméable qu’un Burberry ! Certes cohérente, mais, à mon goût, importable – et pas du tout mon genre.

Reste ce que dit Lemaire, qui signe un homme de qualité.

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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 07:55

Alexis Jenni vient de recevoir le Goncourt. L'occasion pour moi de vous présenter un portrait de Michel Houellebecq, le lauréat de l'année dernière. Le Chouan des villes : un blog "décalé" !

 

Des écrivains portant beau, on en trouva longtemps. Les trois B – Balzac, Barbey, Baudelaire – prirent même l’élégance et le dandysme pour sujets d’essais. Des photographies témoignent de l’attention que, plus près de nous, les trois M – Malraux, Mauriac, Morand – prêtaient à leur mise.


andre-malraux.jpgAndré Malraux    

 

francois-mauriac.pngFrançois Mauriac


paul-morand.jpegPaul Morand

 

Dans le cérémonial de l’écriture, il arrivait que le vêtement joue un rôle. Superstition ? Pose ? Jeu ? Buffon ne pouvait travailler qu’en jabot et manchettes de dentelle. Gourmont se couvrait d’une robe de bure. Gide affectionnait la robe de chambre – chargeant un drôle de bonnet de lui chauffer les neurones.


andre_gide.jpg

 

Et puis plus rien. Ou si peu. L’écrivain s’est fondu dans la masse. Jean Echenoz pose pieds nus dans des sandales de curé. Pierre Michon porte tee-shirt. Le Clézio a l’air de sortir de chez Célio.


jean-echenoz-et-pierre-michon.jpgJean Echenoz et Pierre Michon

 

le-clezio.jpgJ.M.G. Le Clézio

 

Quand eut lieu la rupture ? Pourquoi s’est-elle produite ? On ne saurait le dire. Hasardons deux hypothèses. 1) La remise en cause du statut de « grand écrivain » - même en France où, pourtant, il jouit pendant longtemps d’un prestige sans équivalent. 2) La domination (chez nous plus qu’ailleurs) de l’écriture de l’intime. Autrement dit et dans tous les sens : du dévoilement. Se montrer paré après n’avoir rien caché de ses plus intimes faiblesses prêterait à sourire. L’écrivain, qui fut roi, est nu.

Prenons Michel Houellebecq. Ses personnages sont généralement peu décrits. Ils sont ce qu’ils montrent. Ils montrent ce qu’ils font. « L’individu semble s’être donné pour mission d’incarner une exagération survoltée du personnage de patron jeune et dynamique (…) Sa chemise est ouverte et sa cravate penchée de côté. » (Extension du domaine de la lutte.) « Le sociologue des comportements (…) portait un jogging Adidas, un tee-shirt Prada, des Nike en mauvais état ; enfin, il ressemblait à un sociologue des comportements. » (Plateforme.)

Maintenant, examinons Michel Houellebecq aussi librement que s’il s’agissait d’un héros de fiction. Lui-même semble nous autoriser cette audace depuis qu’il s’est mis en scène sous son propre nom dans La Carte et le territoire. Sa mise ? Celle de Monsieur-tout-le-monde. Pantalon de velours informe, parka usagée, petit pull à col rond, chemisette, chaussures de marche sans grâce… Pour recevoir le Goncourt, il avait consenti un effort : son pantalon était un Westbury, la ligne haut de gamme de chez C&A. Dans le Dictionnaire du look de Géraldine de Margerie, il pourrait servir d’illustration très convaincante à la catégorie « no look ».


michel-houellebecq-pull.jpg
 

michel-houellebecq-parka.jpg

 

Il ne faudrait pourtant pas croire que le vêtement ne l’intéresse pas. Il dit, dans La Carte et le territoire (enfin, le personnage qui porte son nom) : « Dans ma vie de consommateur, j’aurai connu trois produits parfaits. » Deux de ces produits sont des vêtements : les chaussures Paraboot Marche et la parka Camel Legend. Qu’entend-il par « produits parfaits » ? Des produits qui vous sont fidèles. Des produits qui durent. Un retraité qui aurait sa carte de fidélité chez Décathlon ne parlerait pas autrement.

Visiblement, l’élégance et le style ne font pas partie de ses préoccupations. Dès lors, l’observateur un peu exigeant s’interroge. Ca, le plus grand écrivain français vivant, celui que, selon Arnaud Viviant, « le monde entier nous envie » ? En un sens, il s’habille comme il écrit : avec la même économie de moyens. Mais cette simplicité même finit par intriguer. Elle doit bien cacher quelque chose. On s’étonne. On s’étonne. On cherche le Grand Secret…


michel-houellebecq-prix-goncourt.jpgHouellebecq recevant son Goncourt. Pantalon griffé Westbury !

 

Tout se passe comme si Michel Houellebecq avait pris sur lui (c’est le cas de le dire) la banalité de notre époque. Incarner la banalité quand on est tout sauf un être banal requiert du courage. Sur le chapitre du vêtement, il a atteint la perfection. Sur celui des attitudes,  quelques progrès lui restent à faire. Proscrire, notamment, l’élocution pâteuse d’un Roquentin nauséeux. Renoncer à la cigarette coincée entre le majeur et l’annulaire (une afféterie d’un autre temps). Peigner les derniers cheveux.

Ces quelques imperfections gommées, nous pourrons proclamer l’héroïcité de ses vertus.

Plus sérieusement, le Grand Secret – si Grand Secret il y a - se cache peut-être dans les poèmes de Houellebecq, où il se livre sans faux-semblants. Le vêtement ne va jamais. Ici, il parle des «habits enfilés dont le contact irrite » ; ailleurs, des « vêtements trop larges (qui) abritent des chairs grises » (La Poursuite du bonheur.)

La chair est triste. Puisqu’il faut bien la couvrir, que ce soit d’habits aussi tristes qu’elle. Elle ne mérite pas mieux.  

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6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 07:48

Inclassable. Ce mot va bien à Arnaud Montebourg.

 


Inclassable, il l’est à plus d’un titre.

Sa biographie réserve des surprises. Son nom, en forme de toponyme français, cache, du côté de sa mère, des origines arabes. Socialiste, il se marie en 1997 avec une aristocrate, Hortense de Labriffe, petite-fille de l’écrivain Jacques de Lacretelle. Mariage on ne peut plus traditionnel, célébré en l’abbaye cistercienne de Valmagne. Le couple a deux enfants à qui il donne des prénoms « bourgeois », Paul et Adèle. Aujourd’hui, changement de décor : Arnaud Montebourg a pour compagne Audrey Pulvar, héroïne médiatique des minorités visibles.

Son itinéraire politique au sein du PS suit une trajectoire que, contre l’avis de tous les observateurs, il s’évertue à prétendre rectiligne. Adversaire du projet de constitution européenne soumis à un référendum en 2005, il refuse pourtant de faire campagne pour le « non » ; chantre intransigeant du mandat unique, il finit par céder, en 2008, à la pratique du cumul de député et de conseiller général ; soutien lyrique de Ségolène Royal à la primaire socialiste de 2006, il décide, cette fois, de tenter sa chance en solitaire…

Autre volte-face : le 12 février 2006, il déclara solennellement sur le plateau d’Arrêt sur images qu’on ne le verrait plus chez Laurent Ruquier parce qu’il ne supportait plus ces émissions qui mélangeaient politique et variétés. « Toute une génération politique s’est vendue à la télé ! » confiait-il à Daniel Schneidermann. Que pensez-vous qu’il advint ? On le revit, tout sourire, invité d’On n’est pas couché le 19 décembre 2009 entouré de miss France et de Julien Clerc ! Y retournera-t-il encore maintenant que sa compagne y joue les chroniqueuses ? La situation ne manquerait pas de sel…

« Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent », disait Edgar Faure.

Physiquement, Arnaud Montebourg dénote parmi les hommes politiques de sa génération. On est loin des physiques populaires d’un Benoît Hamon ou d’un Manuel Valls ! Son visage d’ange, un peu vieilli, un peu bouffi, a récemment vu tomber sa couronne de boucles. L’aspirant à la présidence y a gagné en sérieux ce que l’homme a perdu en séduction.

 

 

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Arnaud Montebourg jeune. Source : Paris-Match

 

« Un visage sans os ne dure pas », disait José Maria Sert. Je crains, pour cette raison, qu’Arnaud Montebourg vieillisse mal.

« Il a un physique de droite »,tranche l’humoriste Nicolas Bedos. La formule fait mouche – encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est un physique de droite : entre la distinction d’un Bruno Le Maire et la banalité d’un Benoist Apparu, c’est le grand écart !

 

 

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Bruno Le Maire

 

 

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Benoist Apparu

 

Arnaud Montebourg prend soin de son apparence. Il n’est certes pas un parangon d’élégance, mais il fait des efforts. Dans un dossier daté du 6 novembre 2010, Le Figaro Magazine le classait dans la catégorie des « esthètes », ce qui manquait de mesure. Tout de même, ils ne sont pas si nombreux les hommes politiques à oser les chemises à rayures pyjama, les vestes de velours, les cravates de tricot ! La maîtrise manque parfois, mais il est sur la bonne voie.

Je l’ai vu porter quelquefois des costumes de bonne facture (Hartwood, je crois) et tenter d’intéressants camaïeux.

 

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Inclassable, je vous dis…

La seule certitude que j’ai sur Arnaud Montebourg, c’est qu'il est très satisfait d'être lui. L’expression « s’enivrer de la bonne opinion de soi-même » semble avoir été inventée pour lui. A ce point, je ne vois à lui opposer, dans l’autre camp, qu’un concurrent – ou plutôt une concurrente : Nathalie Kosciusko-Morizet. Sa façon d’être, de parler, de bouger… explique sans doute qu’on adjoigne fréquemment – et quasi naturellement – une particule à son patronyme. La haute conscience qu’il a de lui le conduit à vouloir constamment se distinguer – au risque de brouiller les pistes. Cet homme-là n’est pas né pour être un second. « Fini le temps des éléphants et place aux jeunes lions ! » proclamait-il avec une emphase d’un autre temps en juin 2010. Parlant de « jeunes lions », il ne pensait sûrement pas aux jeunes élégants que, sous Louis-Philippe, on désignait par ce vocable.

Lion, Arnaud Montebourg ? Moi, je veux bien. Mais alors Lion ascendant Paon.  

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19 septembre 2011 1 19 /09 /septembre /2011 07:16

La sortie prochaine du film de Spielberg inspiré des aventures de Tintin m'offre l'occasion de parler un peu des relations qu’Hergé entretenait avec l'élégance. Le vêtement masculin tel qu'il apparaît dans les aventures elles-mêmes fera l'objet (peut-être...) d'un autre billet.

Hergé n'était pas beau. Son nez était trop grand, son visage trop allongé. Il avait quelque chose d’ingrat qui, jeune, le faisait ressembler à un coureur (belge, bien sûr...) du tour de France ! Ce qu'il avait de mieux, c'était ses yeux gris, aux reflets tantôt verts, tantôt bleus. Il y avait aussi sa silhouette longiligne, qui lui donnait une certaine allure. Toute sa vie, il fit attention à sa ligne. A la fin, sous l'effet de la maladie, la minceur devint maigreur. Les portraits d'alors provoquent un malaise : l'inéluctable est là, que des vêtements trop larges révèlent d'autant mieux qu'ils voudraient le dissimuler.

Hergé prêta, nous dit son biographe Benoît Peeters, « une éternelle attention aux vêtements (1). » L'origine de cette préoccupation remonte à son enfance : son père était l'employé d'un atelier de confection spécialisé dans les vêtements pour garçonnets et jeunes gens ; sa mère exerça jusqu'à son mariage la profession d'ouvrière tailleuse. C'est elle qui lui confectionna ses premiers costumes. Grâce à elle, il pouvait porter beau. Son élégance frappa dès leur première rencontre Germaine Kieckens, sa future femme, ou Paul Jamin, son assistant au Petit vingtième, le journal qui allait permettre à Hergé de se faire un nom... ou plutôt un pseudonyme.

Sur les photos de sa jeunesse, on le voit prendre des poses avantageuses, qui ont l'air empruntées à des vedettes de cinéma, succomber à des naïvetés de débutant.

 

herge-et-son-frere.jpgHergé et son frère (Phot. Denise et Georges Remi)

 

herge-et-sa-femme.jpgHergé et sa femme Germaine au milieu des années 30 (coll. part.)

 

Mais, très vite, il adopte un style discret, classique, reflet fidèle de ses idées conservatrices. Pierre Assouline, un autre de ses biographes, précise : « Pour ce qui est de l'élégance, ses collaboratrices évoquent sa netteté, son chic et son allure sportive (2). »

 

herge-et-raymond-leblanc.jpgHergé et Raymond Leblanc. Photo Kayaert

 

herge-et-sa-femme-nov-1959.jpgHergé et sa femme, novembre 59 (Phot. Denise et Georges Remi)

 

Il ne fut cependant pas toujours indifférent à la mode. Il arbore dans les années 7O une coiffure dans le vent - cheveux plus longs recouvrant le haut des oreilles, mèche tombant artistiquement sur le front. La mise se décontracte, à l'image de celle de son héros qui, en 1977, dans Tintin et les Picaros, troque son célèbre pantalon de golf contre un vulgaire jean marron.

 

herge-juin-82-def.jpgHergé, juin 82 (Bernard Charlun, Gamma)

 

Hergé est arrivé alors au terme d'une lente et douloureuse évolution qui l'a amené à se détacher de tout ce qui n'était pas lui. Il a pris ses distances avec le catholicisme de sa jeunesse. Sa quête l'a conduit à s'intéresser, à partir de 1958, au taoïsme. Après bien des hésitations et des scrupules, il a quitté Germaine pour Fanny Vlamynck, de vingt-sept ans sa cadette, qu'il va finir par épouser en 1977. La palette de ses goûts s'est élargie. Il s'est initié à l'art contemporain sous l'influence de son tailleur, M. Van Geluwe, collectionneur d'oeuvres de ce genre. Les audaces de style du Hergé dernière manière témoignent de cette évolution. Audaces somme toute très limitées et parfaitement maîtrisées. Quand, en 1977, le festival d'Angoulême lui rend hommage, il ne renonce pas au costume-cravate. Au milieu des « bullistes »chevelus et mal nippés, sûr qu'il devait heureusement détonner !

S’il évolua, il ne se renia jamais. Ainsi aida-t-il du mieux qu’il le put ses amis journalistes qui, pour avoir « collaboré » avec lui au Soir de Bruxelles pendant la guerre, eurent maille à partir avec la justice.

Le goût d'Hergé pour les belles choses ne se limitait pas aux vêtements. Il aimait aussi, et notamment, les belles voitures. Il adorait la vitesse. « Ses voitures avaient longtemps été des sportives, nous dit Peeters, à la limite de la catégorie bolides. Il aimait conduire très vite, parfois sur des anneaux ou des pistes de performance. » Il a dessiné dans Tintin au pays de l'or noir la Lancia Aprilia à bord de laquelle il aurait quelques années plus tard un grave accident qui laisserait Germaine boiteuse à vie.

 

LanciaAprilia.jpgLancia Aprilia ( Source : La voiture dans le monde de Tintin)

 

Il roule en Porsche, en Mercedes...

 

porsche-1600.jpgUne Porsche 1600, telle celle possédée par Hergé  à la fin des années 50 (Lux Carsch)

 

Homme mûr, il se voit bien mener, dans sa vaste propriété de Céroux-Mousty, la vie d'un gentleman-farmer. Le Hergé d'alors, c'est un peu le Haddock qui, au début de L'affaire Tournesol, se promène, élégamment vêtu, dans la campagne entourant Moulinsart. Rêve de beauté et d'art de vivre...

Toute sa vie, Hergé eut le souci de la tenue, ce mot compris dans tous les sens. Souci né de la rencontre d’une éducation et d’un tempérament. « On ne naît pas impunément dans une famille liée au vêtement », écrit Peeters. J’ajoute qu’on ne naît pas non plus impunément dans une famille catholique ! « Rien ne le met en rage comme la désinvolture, dit Assouline. Plus qu’un crime contre l’esprit, elle est une faute de goût. Elle ne révèle pas seulement l’absence d’éducation, mais surtout le mépris des autres. » Difficile de distinguer ce qui, dans cette haine de la désinvolture et du laisser-aller, revient à l’éducation ou à la personnalité. La vulgarité sous toutes ses formes lui répugne. En 1932, un rappel militaire le sépare deux semaines de sa femme. Dans une lettre qu’il lui adresse, on peut lire ceci à propos des officiers : « La vie qu’ils mènent en commun leur enlève toute délicatesse, tout vernis. » Horreurs de la promiscuité…

Au sens le plus profond, Hergé était un homme d’ordre. Il lui fallait en toute chose – de la plus importante jusqu’à, apparemment, la plus dérisoire – introduire de la cohérence. Ses choix politiques, artistiques et, même, vestimentaires en portent témoignage. Son itinéraire spirituel aussi : découvrant qu’il n’avait jamais eu la foi, il se tourna vers d’autres formes de spiritualité, ne se résolvant pas à l’idée – moderne – d’un monde absurde. Dans l'œuvre univers d'Hergé (le concept est de Nimier), tout tourne rond, tout a du sens.

Les fragilités psychologiques et nerveuses d'Hergé sont connues. Sa rigueur, son exigence, son perfectionnisme le protégeaient de la menace, constante, du chaos. « Il n’avait pas la vocation du bonheur… Il y avait toujours quelque chose qui s’y mêlait… l’inquiétude… l’inquiétude… », écrit Peeters. L’effort créateur a sauvé Hergé du néant – de ce « rêve de blanc » qui, au moment de Tintin au Tibet, faillit venir à bout des défenses que, patiemment, il avait érigées pour contenir ses démons intérieurs. Le bonheur ? Un idéal pour Séraphin Lampion ! Hergé, c’était Sisyphe créateur. Un Sisyphe qu’il ne faut surtout pas imaginer heureux.

__________________________________________________________________________________
1. Benoît Peeters, Hergé, fils de Tintin, Flammarion, 2002. 

2. Pierre Assouline, Hergé, biographie, Plon, 1996.

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5 juillet 2011 2 05 /07 /juillet /2011 06:44

Sarko le minet. Début des années 70. Sarko habite le XVIe mais il se croit un paria. Il s’habille alors chez Réty, le magasin de confection haut de gamme tenu par les parents de son ami Patrick Balkany. Cheveux longs, veste étriquée à revers surdimensionnés, écharpe autour du cou :


sarkozy-minet.jpeg 

Sarko le précieux. Elu à 28 ans maire de Neuilly. Pas du tout l’allure d’un jeune loup du RPR. Un physique suranné de héros proustien. Il lui arrivait alors de porter une bague.


sarkozy-jeune-deux.jpg 

Sarko le beauf. Certains de ses goûts le rapprochent du Français moyen : le vélo, qu’il pratiquait les fins de semaine avec, notamment, son ami Michel Drucker ; la variété française, tendance Johnny Hallyday et Michel Sardou. Le mariage attendu du Tour de France et de Radio Nostalgie.


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Sarko l’américanophile. Une image qu’on aurait préféré ne jamais voir : Sarko jogger en tee-shirt NYPD, des lunettes Ray Ban aviator sur le nez et des Nike aux pieds. Une caricature d’Européen américanisé.

 

sarkozi-americain.JPG

Sarko le complexé. Sa petite taille, son talon d’Achille. Et une clef pour le comprendre. En haut (si l’on peut dire…), une coiffure savamment et discrètement gonflée. En bas, des talonnettes de chanteur de bastringue. Choisit ses femmes grandes et ses collaborateurs petits.


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Sarko bling bling. Image fatale. Il y a du rappeur en lui – voir sa diction heurtée, son goût de l’ostentatoire (mate ma montre et ma meuf !), son langage ordurier (« casse-toi, pôv’con ») ses incivilités (chewing-gum machouillé devant le maire d’Ankara, SMS consultés en présence du pape, semelles de chaussures exhibées face au roi du Maroc…)

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Sarko le Président. La discrétion est de mise. Costume invariablement sombre, chemise blanche ou bleu clair, cravate bleu nuit ou noire, le plus souvent en soie nattée. Au poignet, une discrète Patek Philippe en platine, un cadeau de Carla.

J’ai repéré deux coupes – l’une italianisante : épaules avachies, revers généreux ; l’autre plus structurée, qui lui donne une allure plus athlétique – cette dernière ayant de très loin ma préférence.


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Nicolas Sarkozy, un homme aux multiples visages. On conclura, au choix, à une personnalité désunie ou à une personnalité adaptable. Et un président qui, à plus d’un titre, diffère de ses prédécesseurs : absence d’attaches provinciales héréditaires ou choisies (de Gaulle : Colombey ; Pompidou : Cajarc ; Giscard : Chamalières ; Mitterrand : Latche ; Chirac : la Corrèze) ; absence de culture littéraire ou artistique. Par ailleurs, premier président de la Ve à avoir des origines métissées, un cursus scolaire limité, à être divorcé.

« Je serai le président de la rupture » avait clamé Nicolas Sarkozy. En un sens, il n’avait pas menti. 

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30 juin 2011 4 30 /06 /juin /2011 07:29

Jeune loup de la politique, Jacques Chirac faisait tout pour se vieillir. Des films anciens le montrent arpenter en costume trois pièces la Corrèze dont il fit, dans tous les sens du terme, sa terre d’élection. Il s’exerça à tenir sa cigarette au bec comme le faisait Georges Pompidou, son mentor en politique. Les cheveux gominés en arrière lui donnaient des airs de jeune premier des années 30.


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« Mon fils ressemble à Cary Grant ! » s’était exclamée sa mère, vexée que les Chodron de Courcel, dont il fréquentait la fille, aient jugé indigne qu’un Chirac songeât à s'allier à leur très aristocratique famille.

Les choses se gâtèrent plus tard, quand Jacques Chirac se transforma en caricature de technocrate mécanique et pressé. Il s’affubla d’immenses lunettes qui abîmèrent son visage fortement structuré.


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Ses bas de pantalon et ses revers de veston s’élargirent, tandis qu’il continuait de plaquer en arrière des cheveux plus rares. Visiblement, les années 70 n’étaient pas faites pour lui – à supposer qu’elles l’aient été pour quelqu’un. Il fut le premier ministre de plus en plus crispé (et crispant) d’un président qui fit de la « décrispation » son slogan. Visiblement, ces deux-là n’étaient pas faits pour s’entendre. Ce qui devait arriver arriva : le couple se sépara avec fracas.


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Jacques Chirac se raidit encore un peu plus, au point que certains médias tentèrent de lui coller une étiquette de « facho ». Les communicants (dont, à partir de 1989, sa fille Claude) furent appelés à l’aide. Ils s’efforcèrent d’arrondir les angles. Qui ne se souvient de ces images où l’on voit un maire de Paris débonnaire lancer à la pop star Madonna qu’elle est « vraiment sympa » ?


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Plus tard, il se laissera photographier en jean, un walkman sur les oreilles. Ce travail au long cours finit par être payant, les maladresses même de Chirac contribuant, dans l’esprit des gens, à le rendre aussi « sympa » que, prétendument, la madone !

Oublié, donc, le Chirac facho. Place au Chirac tellement plus naturel en privé qu’à la télé, amateur de pommes… et de tête de veau ! A-t-on sérieusement étudié le rôle que jouèrent les médias dans son élection en 1995 ? Je l’ignore. Il est certain, en tout cas, qu’entre Jospin l’austère, Balladur le coincé et Jacquot le rigolard, ils avaient fait leur choix.

Devenu – enfin ! – président, Chirac se laissa aller. Il prit du ventre (croyant naïvement le cacher en remontant de plus en plus haut son pantalon), son visage s’empâta. Pour habiter la fonction, il se fit faire des costumes à la carrure gaullienne.


jacques-chirac-carrure.jpgPhoto : Eric Lefeuvre

 

Imperceptiblement, le regard se lassa, mais les Français pouvaient se rassurer en constatant que, malgré ses écrasantes responsabilités, leur président ne se fit jamais - ô miracle ! - de cheveux blancs…

Jacques Chirac put assez longtemps jouir d’un beau physique mais il n’eut jamais d’allure : la grâce toujours lui manqua.

Manches de veste trop longues, pantalons idem, mocassins noirs portés avec un costume, 3/4 en loden sans forme, épaules de veste écroulées, bermuda porté avec des mocassins rigides et des socquettes noires... on ne compte plus les péchés que Jacques Chirac commit contre l'élégance.


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Détail révélateur : sur son portrait officiel (signé Bettina Rheims), la veste de costume... bâille au col ! Ca, un président soucieux d'élégance ne l'aurait jamais laissé passer !


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Lionel Jospin aura beau dire : « Mais non, Chirac n’est pas sympathique ! » Nicolas Sarkozy aura beau confier : « On croit que Jacques Chirac est très con et très gentil. En fait, il est très intelligent et très méchant », on ne les entendra pas. Et qui aujourd’hui se hasarderait à écorner la légende dorée du président bon enfant serait taxé d’être sans cœur. Comment la vision d’un vieux monsieur au pas mal assuré, au regard perdu et au visage de plus en plus souvent barré d'une étrange moue n’inclinerait-elle pas à l'indulgence ?

 

jacques-chirac-age-copie-1.jpg 

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25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 07:13

François Mitterrand n’avait pas le sens du vêtement. Ministre de la IVe (et combien de fois !), il portait d’épais et lourds costumes croisés. Aux pieds, de grosses chaussures dont les semelles étaient souvent de crêpe.


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Il conserva, à quelques minimes évolutions près, cette  apparence peu réjouissante durant les années 60. La décennie suivante le vit suivre la mode. Costumes droits mal coupés aux inévitables vestons à revers trop larges et pantalons à pattes d’éléphant.

En 1974, lors du fameux débat de l’entre-deux-tours qui l’opposa à Valéry Giscard d’Estaing, la supériorité de celui-ci fut aussi vestimentaire : je ne sais qui des deux avait « le monopole du cœur », mais celui de la classe, c’était Giscard !


mitterrand-1974-copie-1.jpg Lors du débat de 1974. A noter, la largeur des revers.

 

Mitterrand passait mal à la télévision et il refusa longtemps l’aide de professionnels. Conscient néanmoins de ses insuffisances, il finit par solliciter les services d’un conseiller en communication, Jacques Séguéla. Celui-ci chargea le tailleur Marcel Lassance de moderniser la garde-robe de l’éternel candidat. Cifonelli prit la suite, quand Mitterrand accéda enfin à la magistrature suprême.

Mitterrand n’était pas facile à habiller : petit, épais – l’apparence d’un pot à tabac… Cifonelli fit le nécessaire pour allonger, autant que faire se pouvait, la silhouette. Il eut recours au costume droit deux boutons largement échancré sur le devant. A l’arrière, deux généreuses fentes étaient chargées de faire oublier la générosité du fessier.


mitterrand-cifonelli.jpgLa coupe Cifonelli, reconnaissable entre toutes.

 

Malheureusement, François Mitterrand cassait la ligne de ses vestons en chargeant les poches poitrine intérieures d’objets divers. De même, s’ingéniait-il à nouer ses belles cravates Marinella de telle manière qu’elles apparaissaient  toujours trop longues.

Certains codes lui étaient inconnus. Ainsi se plaisait-il à accompagner un chesterfield marron ou beige d’un feutre noir ou d’une casquette – l’un et l’autre posés trop haut sur le front.


francois-de-grossouvre-et-mitterrand-copie-1.jpgAvec François de Grossouvre, un courtisan.    

 

Son absence de goût personnel se manifestait surtout dans le choix de ses tenues de loisirs. Il faut voir comment (merci l’Internet ! merci l’INA !) il osa s’attifer certaines années pour grimper la roche de Solutré !


 mitterrand-solutre-pull.jpgAvec Jack Lang, un autre courtisan.

 

Et que dire de cette casquette de marin breton chipée à son ami l’écrivain Paul Guimard, qu’il lui arrivait de mettre avec des tenues de campagne ? Son goût pour le beige et le marron le faisait ressembler à n’importe quel Français très moyen en retraite.

Il y avait encore ces étranges tenues signées Michel Schreiber, inspirées de tenues de travail, qui lui donnaient des airs de Grand Timonier.


mitterrand-hucleux.jpgMitterrand par le peintre hyperréaliste Hucleux.

 

S’il n’avait pas le sens du vêtement, François Mitterrand avait, en revanche, celui du symbole. Sens qu'il appliqua logiquement à sa mise. L’écharpe rouge évoquait la révolution et le feutre noir la figure de Léon Blum. Efficace pour marquer visuellement un ancrage à gauche que d’aucuns jugeaient de circonstance.


mitterrand--chapeau-noir.jpgAvec Jacques Attali, encore un  courtisan.    

 

Fait remarquable : la physionomie de François Mitterrand se transforma durant ses deux septennats. Le visage qu’il affichait dans les années 70 n’était guère rassurant.


francois-mitterrand-copie-1.png

 

« Lui achèteriez-vous une voiture d’occasion ? » avait lancé Kennedy à propos de Nixon. La même question aurait pu valoir pour Mitterrand. Les paupières papillonnantes, le regard torve, il avait toujours l’air de préparer un mauvais coup, de sortir d’un mauvais lieu… Avec ça, quelque chose de sale – le menton bleu, le cheveu gras, la rouflaquette populaire… La fonction exhaussa l’homme. Il acquit de la dignité et, même, de la noblesse.


mitterrand-fin.jpg

 

Dans cette métamorphose, la vieillesse joua sûrement un rôle. Et la maladie, contre laquelle il lutta avec courage. Il se raidit. Ses traits s’affinèrent. Le visage se fit masque - un masque parcheminé qu’animait un regard fiévreux, à l’intensité inquiète et profondément humaine. L’ultime échéance se rapprochait, auprès de laquelle la plus importante des échéances électorales a des allures d’aimable partie de campagne.

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 06:41

Valéry Giscard d’Estaing se fit élire sur un mensonge : il se prétendit simple et fit tout pour le faire croire. On le vit jouer au foot et de l’accordéon, le piano du pauvre. Il osa se montrer torse nu ; à cette occasion, les Français (et les Françaises…) découvrirent que c’était un faux maigre. Durant la campagne présidentielle de 1974, sa femme, Anne-Aymone, fut mise à contribution : elle accepta, pour Paris Match, de poser dans sa cuisine, une poêle à la main. Nul ne sembla remarquer alors que la poêle était neuve et que Madame Giscard d’Estaing la tenait du bout des doigts. Cécité collective qui, avec le recul du temps, paraît incroyable.

A cette simplicité fabriquée par Giscard, les communicants ajoutèrent une bonne dose de modernité. Le résultat fut conforme à leurs espérances : ils réussirent à faire passer VGE pour une sorte de JFK à la française – bien que Chamalières ne soit pas Hyannis Port et que les moyens physiques de leur client soient loin de valoir ceux du modèle américain.


giscard-portrait-lartigue.jpgPortrait officiel signé Lartigue

 

L’élection assurée, patatras… Le naturel de Giscard revint au galop. Le naturel ?... Je mesure ce que ce mot, appliqué à lui, peut avoir d’incongru ! Très vite, il se comporta en monarque et ses tentatives « pour faire simple » ne firent que mieux ressortir son insupportable snobisme (voir ses inénarrables dîners chez les Français, ses causeries au coin du feu, ses surréalistes vœux pour le nouvel an 1976, accompagné d’une Anne-Aymone aussi raide… qu’une queue de poêle !)

« Un homme du monde à l’Elysée, se réjouit le très snob Paul Morand. Le premier depuis Napoléon III, car Deschanel et Félix Faure n’étaient que des mannequins. Aisance, marche assurée, haute taille, brièveté de la parole, salut au bon angle, etc.(1) » Les Français, pour leur part, conclurent à l’imposture. On ne les y reprendrait plus.

Valéry Giscard d’Estaing ne manquait pas d’une certaine allure, malgré une démarche un peu lourde et une silhouette que déséquilibrait une tête trop grande. Ce dernier défaut étant accentué par une calvitie mal vécue (ah ! les trois cheveux rabattus sur le sommet du crâne !) Sa gestuelle, précise, contrôlée, était empreinte de préciosité. Lorsqu’il était assis, il avait, notamment, une manière très particulière – presque féminine - de croiser les jambes, puis de poser l’une sur l’autre ses mains sur son genou.  Sa mise  était sobre, sans génie personnel, certes, mais d’un classicisme de bon ton : costume droit à trois boutons ; veste assez souvent rehaussée d’une pochette blanche rectangulaire ou à pointes ; cravates unies ou à petits motifs. Il traversa les années 70 sans trop de dommages, cas trop rare pour ne pas être salué.


giscard-costume-def.jpg

 

Aujourd’hui, Valéry Giscard d’Estaing est un très vieux monsieur. Son obsession de « rester dans le coup » lui fait commettre des erreurs. Ainsi, récemment reçu par Michel Denisot dans son Grand Journal, il portait un pull noir en V sur une chemise bleue sans cravate. Avec le temps, son visage a gagné en étrangeté. On dirait le masque d’un vieux bonze. Il continue de mal vivre sa calvitie : il n’est qu’à voir ces pauvres cheveux trop longs qui pendouillent dans le cou. Encore a-t-il renoncé à la teinture bleue ! Il devrait se raser la tête. Son visage, alors, ne manquerait pas de noblesse.


giscard--age.jpg

 « Noblesse » : un mot qui, dans l’imaginaire giscardien, brille de mille feux.

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1. Paul Morand, Journal inutile, Tome II, Gallimard.   

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17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 06:32

Georges Pompidou avait deux visages. Il y avait le Pompidou des villes et le Pompidou des champs. Le Pompidou des villes avait fait Normale sup’, été reçu premier à l’agrégation de lettres, cultivé un certain dandysme, collectionné très jeune des œuvres d’art moderne, écrit une remarquable anthologie de la poésie française, consacrant plusieurs pages à Paul-Jean Toulet, ce subtil et fantaisiste poète béarnais qui, même à Paris, ne quittait jamais son béret basque :


paul-jean-toulet.jpg     Paul-Jean Toulet

 

Et puis, il y avait le Pompidou des champs, issu de vieilles familles paysannes du Cantal, aimant les bêtes et la campagne, citant volontiers cette phrase de Montesquieu : « J’aime les paysans. Ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers. »

Le Pompidou des villes savait s’habiller : costumes gris bien coupés, vestes droites à trois boutons, chemises blanches ou bleu clair, étroites cravates sombres et, parfois, pochette blanche rectangulaire. Une élégance Mad men – typée années 60.


georges-pompidou-villes.jpg


Le Pompidou des champs se reconnaissait à sa voix rocailleuse, à ses sourcils broussailleux, à son éternelle cigarette plantée au coin des lèvres. Il y avait aussi ce nom qui fleure bon le terroir, la France profonde. En ce temps-là, le cyclisme avait Poulidor – dit Poupou – et la politique avait Pompidou – dit Pompon. A Colombey-les-deux-églises, Charles de Gaulle restait sanglé dans d’austères costumes sombres. A Cajarc – son fief -, Georges Pompidou revêtait de confortables tenues aux tons automnaux : gilet de laine sur pull à col roulé ; pantalon feu de plancher laissant apparaître – heureuse touche de fantaisie – des chaussettes jaunes. A Colombey, la caméra était interdite. Elle entre dans la maison de Cajarc sur les conseils, sans doute, du publicitaire Michel Bongrand. Cela dit, Pompidou en paysan (1) – l’image ne fait pas fabriquée et une grande partie de la France d’alors pouvait s’y reconnaître.


georges-pompidou-loisirs.jpg


J’ai écrit que Georges Pompidou avait deux visages. C’est trois que j’aurais dû dire. Il y eut encore le Pompidou de Saint-Tropez. Le banquier Guy de Rothschild, qui avait fait de Pompidou le directeur général de sa banque, l’introduisit dans le petit milieu de la jet-set. Il se lia d’amitié avec Françoise Sagan, Jacques Chazot, Annabelle et Bernard Buffet… Il roula en Porsche (certes d’occasion), apprit à nager, sa femme devint une habituée des grands couturiers, elle osa la minijupe (au grand dam de tante Yvonne), lui s’habilla de blanc.


georges-pompidou-porsche.jpg

 

georges-pompidou-blanc.gif

 

Ses fréquentations people faillirent lui coûter très cher. A l’aide de rumeurs et de grossiers montages photographiques, on tenta de l’impliquer dans l’affaire Markovic. De Gaulle ne leva pas le petit doigt pour défendre son ancien premier ministre, qui lui avait fait de l’ombre lors des événements de mai 68. Pompidou garda de cet épisode une inextinguible rancœur à laquelle il donna libre cours dans ses mémoires posthumes (2). Il retint la leçon, renonça à passer ses vacances sur la Côte d’Azur et choisit la Bretagne.

Homme de la terre et intellectuel, banquier et amateur de poésie, attaché aux traditions et chantre de l’industrialisation, mondain et simple, Georges Pompidou avait une personnalité riche, complexe. Il mourut en stoïcien, cachant le mal qui le rongeait aux Français et à sa femme même, qu’il aima au-delà de tout. 

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1. Visionner surtout de la 5e à la 12e minute.
2. Pour rétablir une vérité, Georges Pompidou, Flammarion.

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 07:10

La Ve République a vu se succéder six présidents. Alors, me direz-vous, pourquoi parler de « club des cinq », sinon pour justifier un titre qu’on jugera, au choix, facile ou astucieux ? Ma réponse est prête : le sixième président étant encore en exercice, j’ai pensé qu’il était logique de lui réserver un traitement particulier : faites-moi confiance, le « petit dernier » sera, comme il se doit, choyé. 

 

Il y a ceux chez qui l’action déborde l’être et d’autres chez qui c’est le contraire. Chez de Gaulle, l’être et le faire étaient au même niveau – au plus haut. Son physique même contribuait à en faire un personnage hors du commun. Un physique étrange, qui défie les catégories généralement admises : ni beau ni laid, il était autre – unique.

La première image publique que nous gardons de lui est celle de « l’homme du 18 juin », un homme déjà mûr, portant l’uniforme. Taille, oreilles, nez… tout est trop grand. L’air est martial. Les gestes sont saccadés, gauches. Les mains surprennent par leur finesse. L’épaulage ajusté de la veste ne permet pas d’équilibrer, au moins un peu, la verticalité des lignes.


de-gaulle-uniforme.jpg

 

La deuxième image est celle du héros rendu à la vie civile, quotidienne, prosaïque – d’abord éloigné des affaires, traversant, selon la métaphore consacrée, son désert, et puis, d’un coup, propulsé à la tête de l’Etat. Le costume a remplacé l’uniforme. Président de la république, il charge le président de la chambre des tailleurs de l’habiller. La croisure de la veste atténue l’embonpoint. La générosité de l’épaulage pose la silhouette. Quelquefois, quand les circonstances sont dramatiques, il ressort l’uniforme dont il a fait enlever une martingale qui ne sied plus à sa corpulence.


de-gaulle-civil.jpg

 

A dire vrai, le costume fut pour lui un autre uniforme. Toute fantaisie est bannie. Où qu’il fût – à la campagne comme à la ville -,  sa mise était la même : costume sombre, chemise blanche, cravate sobre. Une fois pour toutes, Charles de Gaulle s’était fait une certaine image de lui-même dont son apparence vestimentaire était chargée, à sa manière, de témoigner. Il fut l’exact opposé du chef d’Etat en qui l’homme de la rue pouvait se reconnaître. Il disait que l’autorité naissait de la distance. Il disait encore : « Quand tout va mal et que vous cherchez votre décision, regardez vers les sommets ; il n’y a pas d’encombrements (1). » C’était au peuple de monter – de s’élever -, et non à lui de descendre – de s’abaisser. La démagogie n’était pas son fort. Jamais il n’aurait accepté qu’un quelconque conseiller en communication lui dicte sa manière de s’habiller, de parler ou d’écrire. Orgueilleux, il le fut sans doute au-delà de tout. De quel prix de solitude paya-t-il son orgueil ?

La troisième image – et, dans mon esprit, la dernière -, c’est celle d’un de Gaulle arpentant la lande irlandaise en compagnie de sa femme et de son aide de camp. La scène se déroule peu après sa défaite au référendum. Fidèle à sa promesse, il a renoncé au pouvoir. Plus seul et  plus orgueilleux que jamais. Enveloppé d’un loden sombre, une canne à la main, il marche d’un pas vigoureux, alerte. Allure, prestance et élégance se confondent. C’est l’image  d’un roi en exil. La France, lassée de sa légende, peut commencer à mourir de froid.


de-gaulle-irlande.jpg

 

Ses successeurs se réclameront souvent de lui. Ils imiteront certaines de ses poses. Mais, comparés au modèle, ce seront des nains.

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1. André Malraux, Les Chênes qu'on abat, Gallimard.

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