L'élégance au masculin : réflexion(s) - conseils - partis pris.
Si j’en juge à partir du récent « Supplément mode du Monde » (28/09/12), la mode masculine est en passe de devenir hermétique à quiconque ignore les arcanes du langage de l’explication littéraire. Il n’y est question, à longueur de colonnes, que de « vocabulaire et grammaire de la mode », de « discours », de « lexique », de « contresens », de « dialecte », de « distanciation », de « polysémie », de « sous-entendus », de « sous-texte », de « premier degré », de « registre de langue »…
De journalistes aussi savants, au moins serait-on en droit d’attendre un usage parfait de la langue. Certaines phrases sèment le doute – au point qu’on se demande si le service de relecture du Monde est aussi exigeant avec les articles sur la mode qu’avec ceux qui traitent de sujets plus sérieux. Par exemple : « Au regard de la vague néoclassique qui donne de sages apparences à la mode masculine de l’hiver, les accessoires viennent assouplir les codes d’une garde-robe sous contrôle. » Ou encore : « Ce retour aux fondamentaux de la garde-robe masculine fait avant tout figure de bonne nouvelle. »…
Voilà pour la forme. Qu’en est-il du fond ? J’y ai appris qu’un modèle d’homme serait né – l’Homo estheticus. Emilie Constant, directrice du cabinet de conseil Tendancesociale.com, explique : « Aujourd’hui il existe des masculinités plurielles, cette identité prend l’apparence d’un " grouillement vital " : le schéma archaïque a fusionné avec une nouvelle énergie. Dans un mélange de genres, d’époques, de styles, on assiste à la naissance de l’Homo estheticus, qui succède à l’Homo oeconomicus. »
Peut-on être plus clair ?
L’Homo estheticus raffole, nous dit Le Monde, d’une figure de style que, volontairement, je n’ai pas encore citée : l’ « ironie ». Mais, ce faisant, ne se contente-t-il pas de reprendre à son compte la figure centrale de la langue de bois du bobo ? Encore un peu, et cet Homo estheticus me fera perdre mon latin… Une chose en tout cas est certaine, c’est que l’ironie de l’un n’est pas plus méchante que celle de l’autre ; ce n’est pas elle qui, telle celle d’un Voltaire, fera trembler la société sur ses bases. Prenez cet exemple, extrait de l’article : « Un adolescent rebelle en cravate ( …) s’approprie l’un des codes vestimentaires des hommes de pouvoir pour se moquer d’eux, pour les provoquer, le sous-texte est le suivant : " Moi aussi, je peux me mettre cet objet autour du cou et je me moque de la position sociale, voire morale. " »
Avec des Ado estheticus rebelles de cet acabit, les patrons du Cac 40 peuvent dormir sur leurs deux oreilles…
Une caractéristique essentielle de l’Homo estheticus serait sa virtuosité à « réinterpréter les classiques », à « s’inventer un nouveau vestiaire » (il lui serait venu à l’idée d’en inventer un ancien, sûr que c’eût été autrement inédit !) C’est, je cite encore Le Monde, « un être complexe, raffiné et stylistiquement éduqué. »
L’Homo estheticus existe peut-être mais je ne l’ai pas rencontré. Dans la rue, je ne vois que des hommes en baskets, et pas en souliers ; en tee-shirt, et pas en chemise ; en blouson, et pas en manteau.
Mais j’habite la province…
Un jour prochain, je débarquerai à Paris. J’arpenterai les rues une lampe torche dans une main et, dans l’autre, mon « Supplément Mode du Monde ». A ceux qui me demanderont ce que je fais ainsi, je répondrai, tel un nouveau Diogène :
- Je cherche un Homo estheticus !