L'élégance au masculin : réflexion(s) - conseils - partis pris.
Jeune loup de la politique, Jacques Chirac faisait tout pour se vieillir. Des films anciens le montrent arpenter en costume trois-pièces la Corrèze dont il fit, dans tous les sens du terme, sa terre d’élection. Il s’exerça à tenir sa cigarette au bec comme le faisait Georges Pompidou, son mentor en politique. Les cheveux gominés en arrière lui donnaient des airs de jeune premier des années 30.
« Mon fils ressemble à Cary Grant ! » s’était exclamée sa mère, vexée que les Chodron de Courcel, dont il fréquentait la fille, aient jugé indigne qu’un Chirac songeât à s'allier à leur très aristocratique famille.
Les choses se gâtèrent plus tard, quand Jacques Chirac se transforma en caricature de technocrate mécanique et pressé. Il s’affubla d’immenses lunettes qui abîmèrent son visage fortement structuré.
Ses bas de pantalon et ses revers de veston s’élargirent, tandis qu’il continuait de plaquer en arrière des cheveux plus rares. Visiblement, les années 70 n’étaient pas faites pour lui – à supposer qu’elles l’aient été pour quelqu’un. Il fut le Premier ministre de plus en plus crispé (et crispant) d’un président qui fit de la « décrispation » son slogan. Visiblement, ces deux-là n’étaient pas faits pour s’entendre. Ce qui devait arriver arriva : le couple se sépara avec fracas.
Jacques Chirac se raidit encore un peu plus, au point que certains médias tentèrent de lui coller une étiquette de « facho ». Les communicants (dont, à partir de 1989, sa fille Claude) furent appelés à l’aide. Ils s’efforcèrent d’arrondir les angles. Qui ne se souvient de ces images où l’on voit un maire de Paris débonnaire lancer à la pop star Madonna qu’elle est « vraiment sympa » ?
Plus tard, il se laissera photographier en jean, un walkman sur les oreilles. Ce travail au long cours finit par être payant, les maladresses même de Chirac contribuant, dans l’esprit des gens, à le rendre aussi « sympa » que, prétendument, la madone !
Oublié, donc, le Chirac facho. Place au Chirac tellement plus naturel en privé qu’à la télé, amateur de pommes… et de tête de veau ! A-t-on sérieusement étudié le rôle que jouèrent les médias dans son élection en 1995 ? Je l’ignore. Il est certain, en tout cas, qu’entre Jospin l’austère, Balladur le coincé et Jacquot le rigolard, ils avaient fait leur choix.
Devenu – enfin ! – président, Chirac se laissa aller. Il prit du ventre (croyant naïvement le cacher en remontant de plus en plus haut son pantalon), son visage s’empâta. Pour habiter la fonction, il se fit faire des costumes à la carrure gaullienne.
Imperceptiblement, le regard se lassa, mais les Français pouvaient se rassurer en constatant que, malgré ses écrasantes responsabilités, leur président ne se fit jamais - ô miracle ! - de cheveux blancs…
Jacques Chirac put assez longtemps jouir d’un beau physique mais il n’eut jamais d’allure : la grâce toujours lui manqua.
Manches de veste trop longues, pantalons idem, mocassins noirs portés avec un costume, 3/4 en loden sans forme, épaules de veste écroulées, bermuda porté avec des mocassins rigides et des socquettes noires... on ne compte plus les péchés que Jacques Chirac commit contre l'élégance.
Détail révélateur : sur son portrait officiel (signé Bettina Rheims), la veste de costume... bâille au col ! Ca, un président soucieux d'élégance ne l'aurait jamais laissé passer !
Lionel Jospin aura beau dire : « Mais non, Chirac n’est pas sympathique ! » Nicolas Sarkozy aura beau confier : « On croit que Jacques Chirac est très con et très gentil. En fait, il est très intelligent et très méchant », on ne les entendra pas. Et qui aujourd’hui se hasarderait à écorner la légende dorée du président bon enfant serait taxé d’être sans cœur. Comment la vision d’un vieux monsieur au pas mal assuré, au regard perdu et au visage de plus en plus souvent barré d'une étrange moue n’inclinerait-elle pas à l'indulgence ?