L'élégance au masculin : réflexion(s) - conseils - partis pris.
Ralph Lauren a récemment essayé de relancer le nœud papillon. On a beaucoup vu celui-ci égayer, sur des publicités pour la marque, les pages de nos magazines. On attend encore de le voir se poser sur le cou des citadins. La situation du foulard est assez comparable à celle du nœud pap’, sauf qu’aucune enseigne renommée n’a essayé, pour l’instant, de le remettre à la mode.
Porter un foulard, c’est aller à contre-courant d’une tendance (lourde) qui prône la liberté du mouvement et le dévoilement du corps. Pas d’entrave au cou qui rappellerait, au moins symboliquement, je ne sais quelle soumission archaïque. A l’heure du déboutonnage, les liens qui ferment ne sont pas de mise : on ouvre, on exhibe. Il est bien révolu le temps où Tatiana Tolstoï pouvait qualifier d’ « erreur répugnante (…) un col ouvert sans foulard si l’on a plus de cinquante ans (1) » ! Pas de cravate, donc, pas de nœud pap’, et, comme dit la chanson, « Adieu foulard » !
Porter un foulard, c’est encore faire fi de tout un réseau de connotations largement dépréciatives. A qui assimile-t-on les tenants de ce modeste ruban de soie ? Au bourgeois ou à l’aristo BCBG, méprisant et coincé ; au jeune homme typé « NAP », puant la morgue et tête à claques ; à l’antiquaire un peu trop maniéré, précieux comme les objets dont il aime à s’entourer ; au vieux beau lifté et aux cheveux teints, habitué des thés dansants et des croisières qui s’amusent ; au retraité mal embouché, roulant en Citroën C3 et se chaussant en Méphisto.
Dieudonné, "Le Derrière"
Dans des conditions si adverses, en faire, comme Henri de Pazzis, son signe distinctif témoigne d’une sorte de courage civique !
Henri de Pazzis, créateur et patron de Pro natura
Pour les mêmes raisons, défendre le foulard tient de la gageure. Essayons pourtant en appelant l’histoire à la rescousse.
Villarosa et Mosconi l’ont écrit : « Grâce à sa structure, le foulard constitue le plus souple accessoire qu’on puisse nouer autour de son cou. C’est pour cela qu’il a rencontré un énorme succès auprès des classes moins fortunées, qui ne pouvaient se permettre le luxe des vraies cravates. Les cow-boys, les paysans des Balkans, les ouvriers russes ou anglais ne portaient pas de cravate autour du cou, mais des foulards de couleur (2). » Il fut aussi annexé à différents moments par les mauvais garçons - les apaches durant la Belle Epoque et les voyous dans les années 30.
Des icônes reconnues de l’élégance l’ont également adopté : Fred Astaire, qui en faisait ressortir les pointes de la chemise et qui l’agrémentait d’une épingle d’or ; Cary Grant ; David Niven, qui en fit, à la ville, un élément remarquable de son style.
Fred Astaire, Le Style Fred Astaire, G.Bruce Boyer, Assouline
L’histoire du foulard est – ce survol suffit à le montrer – riche en surprises (bonnes ou mauvaises) et en métamorphoses (heureuses ou malheureuses). Nous aurions donc tort de nous en tenir à l’image restrictive que nous nous en faisons presque tous aujourd’hui.
Pour ma part, je n’hésite pas à nouer, le week-end, un foulard autour de mon cou. Je prends soin toutefois de respecter quelques règles :
Jamais de foulard avec un costume.
Jamais de foulard avec une chemise blanche, sauf si elle est à carreaux.
Eviter le blazer.
Eviter de le glisser dans un col de polo (3).
Foulard de soie + polo : à éviter (L'Eternel masculin, Bernhard Roetzel)
Etre attentif aux coloris et aux motifs : rechercher une certaine originalité.
Le nouer toujours de façon lâche et négligée (4).
N’ouvrir qu’un bouton du col de sa chemise.
Le faire aller avec des vestes de tweed ou de velours.
Le porter, avec ou sans veste, avec des cardigans colorés et bien coupés.
J’ajoute qu’il convient mieux à certains physiques. On s’en passera sans regret si l’on a naturellement quelque chose de désuet ou de précieux dans la physionomie et dans le cas d'un cou trop fort ou trop court.
Voici, pour finir, un petit comparatif photographique. D’un côté, Cary Grant (dans « La Main au collet ») et, de l’autre, Philippe Noiret : un match au sommet !
Qui choisissez-vous ? Moi, sans aucune hésitation, c’est Philippe Noiret. Supprimez la note rouge du foulard et c’est la tenue tout entière qui perd beaucoup de sa qualité. Remarquez le nœud, négligé et lâche comme il faut. Chez Cary Grant, le nœud est placé trop haut et il sent trop l’application devant le miroir. Le cou, presque entièrement dissimulé par le foulard, fait apparaître encore plus grosse la tête du pauvre Cary qui était conscient de ce défaut physique. La couleur, enfin, n’est pas heureuse – trop sombre pour bien finir une tenue printanière, par ailleurs très élégante.
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1 – Tatiana Tolstoï, De l’élégance masculine, Acropole, 1987.
2 – Davide Mosconi, Riccardo Villarosa, Les 188 façons de nouer sa cravate, Flammarion, 1984.
3 – James Darwen est plus ouvert : « Les extrémités (du foulard) sont discrètement cachées dans le col de la chemise (…) ou celui de la chemise polo. », Le Chic anglais, Hermé, 1990.
4 – James Darwen, cette fois, ne dit pas autre chose : « Le foulard doit toujours être noué négligemment et de façon lâche. » (Souligné dans le texte), ibid.