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22 avril 2015 3 22 /04 /avril /2015 07:44

« Il faut qu’on sente qu’un homme est bien mis, sans se rappeler plus tard aucun détail de son vêtement. La finesse du drap, la perfection de la coupe, le fini de la façon, et surtout le bien-porté de tout cela constituent la distinction. (…) (Les artistes) regrettent que quelque jeune élégant n’ait pas le caprice d’une toque à phare et d’un manteau écarlate ; et ils s’étonnent de la persistance des gens du monde à garder un costume si triste, si éteint, si monotone. C’est comme si l’on demandait pourquoi à Venise toutes les gondoles sont noires. Cependant rien n’est plus facile à distinguer dans l’uniformité apparente que la gondole du patricien de la gondole du bourgeois. » Théophile Gautier, De la mode, 1858.

« Enfin, y a-t-il rien de plus stupide que ce bulletin de modes disant les costumes que l’on a portés la semaine dernière, afin qu’on les porte la semaine qui va suivre, et donnant une règle pour tout le monde ? Sans tenir compte que chacun, pour être bien habillé, doit s’habiller quant à lui ! C’est toujours la même question, celle des Poétiques. Chaque œuvre à faire a sa poétique en soi, qu’il faut trouver. » Gustave Flaubert, Correspondance.

« Je vis qu’il avait changé de costume. Celui qu’il portait était encore plus sombre ; et sans doute c’est que la véritable élégance est bien moins loin de la simplicité que la fausse ; mais il y avait autre chose : d’un peu près on sentait que si la couleur était presque entièrement absente de ces vêtements, ce n’était pas parce que celui qui l’en avait bannie y était indifférent, mais plutôt parce que, pour une raison quelconque, il se l’interdisait. Et la sobriété qu’ils laissaient paraître semblait de celles qui viennent de l’obéissance à un régime, plutôt que du manque de gourmandise. Un filet de vert sombre s’harmonisait, dans le tissu du pantalon, à la rayure des chaussettes avec un raffinement qui décelait la vivacité d’un goût maté partout ailleurs et à qui cette seule concession avait été faite par tolérance, tandis qu’une tache rouge sur la cravate était imperceptible comme une liberté qu’on n’ose prendre. » Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleur.

« Et je marche dans les rues bordées d’étalages fêtant ceux qui passent
Et dans Paris je vais bien peigné avec le dessin pur que mon tailleur m’a fait
Je suis une géométrie qui marche avec beaucoup d’amour à l’intérieur
J’aime la ligne de mon veston et l’ordre de mes cheveux et j’aime les boutiques
Et tous ceux qui vont sur le trottoir je les aime aussi tandis que je les croise
Heureux d’être dans ce qui est j’ai l’esprit tout satiné quand je marche dans les rues »
Pierre Albert-Birot, Poèmes à l’autre moi.

« Les vêtements, retirés de la fluidité du présent et considérés en eux-mêmes, comme une forme, dans leur monstrueuse existence sur la personne humaine, sont de bizarres fourreaux, d’étranges végétations bien dignes de la compagnie d’un ornement nasal ou d’un anneau à travers les lèvres. Mais qu’ils deviennent fascinants quand on les considère dans l’ensemble des qualités qu’ils prêtent à leur possesseur. Il se passe alors un phénomène aussi remarquable que lorsque d’un lacis de traits d’encre sur une feuille de papier surgit la signification d’une grande parole. (…) Ce pouvoir de rendre l’invisible, un vêtement bien coupé nous en fait tous les jours la démonstration.» Robert Musil, L’Homme sans qualités.

« Ils avaient longtemps été parfaitement anonymes. Ils étaient vêtus comme des étudiants, c’est-à-dire mal. Sylvie d’une unique jupe, de chandails laids, d’un pantalon de velours, d’un duffle-coat, Jérôme d’une canadienne crasseuse, d’un complet de confection, d’une cravate lamentable. Ils se plongèrent avec ravissement dans la mode anglaise. Ils découvrirent les lainages, les chemisiers de soie, les chemises de Doucet, les cravates en voile, les carrés de soie, le tweed, le lambswool, le cashmere, le vicuna, le cuir et le jersey, le lin, la magistrale hiérarchie des chaussures, enfin, qui mène des Churchs aux Weston, des Weston aux Bunting, et des Bunting aux Lobb.

Leur rêve fut un voyage à Londres. Ils auraient partagé leur temps entre la National Gallery, Savile Row, et certain pub de Church Street dont Jérôme avait gardé le souvenir ému. Mais ils n’étaient pas encore assez riches pour s’y habiller de pied en cap. (…) Jérôme, bien qu’il aimât encore, à l’occasion, traîner en savates, mal rasé, vêtu de vieilles chemises sans col et d’un pantalon de toile, découvrit, soignant les contrastes, les plaisirs des longues matinées : se baigner, se raser de près, s’asperger d’eau de toilette, enfiler, la peau encore légèrement humide, des chemises impeccablement blanches, nouer des cravates de laine ou de soie. Il en acheta trois, chez Old England, et aussi une veste de tweed, des chemises en solde, et des chaussures dont il pensait n’avoir pas à rougir.

Puis, ce fut presque une des grandes dates de leur vie, ils découvrirent le marché aux Puces. Des chemises Arrow ou Van Heusen, admirables, à long col boutonnant, alors introuvables à Paris, mais que les comédies américaines commençaient à populariser (du moins parmi cette frange restreinte qui trouve son bonheur dans les comédies américaines), s'y étalaient en pagaille, à côté de trench-coats réputés indestructibles, de jupes, de chemisiers, de robes de soie, de vestes de peau, de mocassins de cuir souple. » Georges Perec, Les Choses.

« Fût-ce à la coiffure, il était facile au début du siècle de distinguer, porteurs de hauts-de-forme, de melons et de casquettes, la haute bourgeoisie, la moyenne et le prolétariat. Aujourd’hui le zèle dénonciateur du vêtement s’est atténué, le même jean peut être porté à l’occasion par l’ouvrier de Renault et l’énarque qui veille aux destinées de l’entreprise, mais enfin chez Lipp, à l’heure du déjeuner, le port ou l’absence d’une cravate conserve une signification.

Encore cette signification est-elle difficile à préciser. La cravate peut aussi bien désigner un ministre ou un avocat qu’un petit employé de bureau et peuvent aussi bien s’en dispenser un play-boy, un cinéaste, un journaliste mais aussi le vendeur d’un magasin de confection. La cravate ne révèle plus une place dans la hiérarchie sociale mais l’appartenance à des milieux où le négligé est considéré comme de bon ou de mauvais ton. » Jacques Laurent, Le Nu vêtu et dévêtu, 1979.

« Cette décade, j’eusse aimé vous parler du chapeau Akubra, remarquable chapeau d’origine australienne dont la confection n’a pas exigé moins de dix peaux de lapin et de deux cents opérations individuelles. La publicité m’ayant dit, il y a quelques années, que c’était un chapeau, mais aussi un investissement, j’avais acheté le modèle « Great White Shark » qui ne me va pas comme couvre-chef et qui, du point de vue investissement, ne m’a jusqu’à présent pas rapporté lerche, mais je suppose que si je me coiffais d’une sicav, ce serait encore pire. » ADG, Papiers gommés, « Nabuchodonosor », Le Dilettante.

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Publié par Le Chouan
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Stéphane P. 23/04/2015 12:52

J'aime notamment la citation de Flaubert. Voilà bien pourquoi les systèmes — la mode en est un — rebutent l'homme élégant qui cherche quant à lui la note juste, ou plutôt l'accord parfait... fût-il hors de portée. Les solutions prêtes à l'avance, en toute chose, flattent notre paresse. La vérité, notre vérité, est faite quant à elle d'inconnu, de nouveau. Il n'y a que cela qui puisse véritablement se montrer à la mesure.

Xavier 23/04/2015 10:29

L'extrait d'"A l'ombre des jeunes filles en fleur" est très beau. « Il faut qu’on sente qu’un homme est bien mis, sans se rappeler plus tard aucun détail de son vêtement. » Très juste.
Je me suis récemment rappelé d'une photographie d'un homme dont la sobriété et l'élégance m'avaient beaucoup plu : https://forthediscerningfew.files.wordpress.com/2014/06/san-5.jpg
Une parfaite représentation d'élégance et de naturel.

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