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16 avril 2013 2 16 /04 /avril /2013 06:58

 

andre-malraux-copie-2.jpgVers trente ans

 

Jeune, Malraux fut un incontestable dandy. L’attention qu’il prêtait à sa mise en est un indice. Attention d’ailleurs ancienne si l’on en juge à partir de cette photo qui le représente à treize ans et demi :


andre-malraux-ado.jpg

 

« Ce Malraux (…) plutôt petit, l’œil sévère, le front barré d’une mèche noble, vêtu avec un soin touchant, une montre posée comiquement sur le gilet (sic), le cou serré dans un col dur orné d’une cravate à perle, arbore l’air ombrageux et sûr de lui d’un jeune génie de province », écrit, amusé, son biographe Jean Lacouture (1).

Le dandysme du jeune Malraux ne s’exprimait pas que par le vêtement. Il y avait son dédain des règles sociales conjugué à sa certitude d’être un être supérieur. Il se dispensa d’une formation scolaire solide – il renonça à passer le bac - ; il se hissa pour ainsi dire naturellement au-dessus de sa condition d’origine (2), se donnant les moyens d’une vie fastueuse sans s’abaisser au travail. Une anecdote est restée célèbre : marié très tôt à une jeune bourgeoise aisée, Clara Goldschmidt, il s’empresse de transformer l’argent du foyer en titres. Un jour de 1923 – il a 22 ans -, c’est la ruine, qu’il apprend à sa femme sans ménagement, accompagnant son annonce d’un « Vous ne croyez tout de même pas que je vais travailler » qui en dit long sur son état d’esprit d’alors. Le choix de ses maîtres nous renseigne aussi : Nietzsche, et son surhomme ; Laforgue, et ses dandys lunaires ; Baudelaire, et son goût du luxe et de la beauté.

Entre le jeune Malraux et le Baudelaire des années 1842-1844, la parenté est certaine.

A ces trois maîtres morts, il faut en ajouter un autre, bien vivant celui-là : Max Jacob. Georges Gabory, ami de Malraux, écrit : « La première fois que Malraux vint offrir à Max Jacob les prémices de son esprit (…), à le voir si bien habillé – gants de peau, canne à dragonne et perle à la cravate – on l’aurait pris pour un visiteur du dimanche… »

Max Jacob, caméléon génial, ressemblait, selon les jours, à un clochard ou à un prince : alors, en habit, un chapeau claque sur la tête et un monocle à ganse noire fiché dans l’œil.

 

max-jacob-habit-copie-1.jpg Max Jacob

 

Plus tard, quand il composera La Condition humaine, Malraux se souviendra de Max pour créer le personnage farfelu, clownesque, mythomane du baron Clappique. Dans ce roman, un carré de soie noire barre l’œil du baron. Beaucoup plus tard, quand Malraux fera revenir le baron dans ses Antimémoires, un monocle noir aura remplacé le carré de soie, comme si, en portant ce monocle, le baron portait aussi le deuil de son modèle : entretemps, le 5 mars 1944, le pauvre Max aura trouvé la mort au camp de Drancy.

Pour reconstituer rapidement le patrimoine du foyer, Malraux a l’idée saugrenue de jouer, avec Clara et son ami d'enfance Louis Chevasson, les esthètes pillards au Cambodge.


andre-malraux-chevasson.jpgAvec Louis Chevasson

 

Ils s’emparent de bas-reliefs khmères dans le but de les revendre en Occident. C’est un fiasco. Malraux est emprisonné pour trois ans. Clara, qui a obtenu un non-lieu, revient en France et alerte les intellectuels de la Nouvelle Revue française. Une pétition, signée, entre autres, par Gide, Martin du Gard, Aragon, Breton, permet à Malraux d’obtenir un sursis et de rentrer en France.


andre-malraux-clara.jpgClara et André. Indochine, 1923

 

Ce succès doit beaucoup à l’entregent de Clara – mais il doit bien davantage au pouvoir de fascination qu'exerce le jeune Malraux sur tous ceux qu'il rencontre. Comment expliquer autrement que tant de noms célèbres viennent au secours d’un jeune homme qui n’a encore rien écrit, sinon un livre aussi léger que son titre : Lunes en papier ? Les dandies authentiques n’ont pas besoin de prouver par l’œuvre offerte la supériorité aristocratique de leur esprit.

Maurice Sachs, qui le découvre à cette époque, est séduit par ce jeune homme plein de promesses : « J’ai rencontré Malraux. Il produit la plus vive impression. Il a dans le regard un air d’aventure, de mélancolie et de décision irrésistible, un beau profil d’homme de la Renaissance italienne, une apparence très française au demeurant… Il parle très vite, très bien, a l’air de tout savoir, éblouit à coup sûr et vous laisse sur l’impression d’avoir rencontré l’homme le plus intelligent du siècle. »


andre-malraux-siam.jpg

 

La suite est mieux connue : le dandy se métamorphosera en aventurier, en écrivain engagé, en ministre de la République. Mais n’est-ce pas le dandy qui réapparaîtra sous les traits du critique d’art aux aperçus brillants mais peu conventionnels ?

Julien Green rapporte dans son journal cette confidence de Malraux : « Entre dix-huit et vingt ans, la vie est un marché où l’on achète des valeurs. » Il n’est pas douteux que l’élégance compta au nombre des valeurs achetées par Malraux à cet âge.

Son élégance répondait à quelques principes dont il ne se départit jamais.

- Le goût des belles étoffes;


andre-malraux-belles-matier.jpg

 

andre-malraux-belle-matiere.jpg

 

- L’attention portée aux accessoires; - l'écharpe :

 

andre-malraux-echarpe.jpg

 

                                                     – la pochette :

 

andre-malraux-pochette-copie-1.jpg

 

                                                      - les gants :


andre-malraux-gants.jpgAvec l'écrivain communiste Jean Cassou, au moment de la guerre d'Espagne

 

            - les bijoux :

 

andre-malraux-perle-cravate-copie-1.jpgCravate à perle. 1934


andre-malraux-boutons-de-m-.jpgBoutons de manchette et pince à cravate    

 

andre-malraux-cartier.jpg
Au poignet, une Tank Cartier

 

- Le sens de la pose.

A ce propos, qu’on me permette, en guise de conclusion, un clin d’œil : adolescent, j’avais pris Malraux pour modèle. Et ( j'ai un peu honte de raconter cela...) je m’essayais à ses poses :


andre-malraux-pose.jpg

 

le-ch-ado-def.jpg

 

« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans »

… Et qu’on prend l’air sérieux  (4) ! 

_____________________________________________________________________________________________________________
1. André Malraux, Une vie dans le siècle, Jean Lacouture, Le Seuil.
2. La mère de Malraux tenait une épicerie à Bondy. Quand Malraux sera célèbre, Cocteau - le méchant et snob Cocteau - fera, pour se moquer avec ses amis, de l'"épicerie Malraux" de Bondy un but de promenade.
3. Au temps du Boeuf sur le Toit, Maurice Sachs, Grasset.
4. La plupart des illustrations de ce billet sont issues du "livre caméra" Malraux, celui qui vient de Guy Suarès, Stock.

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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commentaires

GiZeus 22/04/2013 18:55

Oui en en effet, j'avais mal lu !

franck 20/04/2013 09:57

nous sommes d'accord GiZeus.

GiZeus 20/04/2013 09:30

Franck : je dirais l'inverse, que c'est la force de l'esprit qui donne sa force au regard. La stature d'un homme n'est que l'émanation de son esprit ;)

GiZeus 19/04/2013 20:20

Je suis entièrement d'accord avec Xavier. L’élégance tire sa force de l'esprit pour s'incarner physiquement. D’où le fait que l'intelligence se remarque souvent a sa démarche altière. Pour ma part
je suis convaincu qu'un esprit supérieur ne se meut pas comme le font tous les autres. Il y a toujours de l'incompréhension dans l'intelligence (propos certes anti-démocratiques mais parfaitement
assumés).

Soit dit en passant, je crois deviner un Chouan surement étudiant en lettres a l’époque. Mais au vu du voile mystérieux qui vous drape, je ne m'attends pas a une réponse ;)

PS: désolé pour les fautes, mais j'écris depuis un clavier qwerty

Xavier 19/04/2013 11:28

C'est un réel plaisir de lire de tels articles sur un blog qui traite de l'élégance. Vous êtes d'ailleurs le seul que je lis avec un véritable intérêt. L'élégance se caractérise sans doute d'abord
par une attention, (parfois excessive), au vêtement. Cependant, cette élégance perd presque instantanément de sa saveur lorsqu'elle n'a pas, pour s'affirmer et se justifier, l'apport d'un esprit
singulier et cultivé.

belisaire 18/04/2013 18:50

Morand, Malraux, élégants certainement mais les personnages...

franck 17/04/2013 22:32

chouan,

la force du regard donne corps à la force de l'esprit.

cela vaut pour chacune des photos (et photomaton) de votre excellent billet.

merci pour cet article(et tous les autres traitant de littérature).
je trouve que l'on est toujours plus élégants un livre à la main qu'avec n'importe quel costume sur mesure.

franck

Julien Scavini 16/04/2013 13:27

Je rêve ou est-ce une photo du Chouans :) A la crinière royale !
Bel article et illustrations, comme toujours, parfaitement choisies.

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