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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 07:55

Alexis Jenni vient de recevoir le Goncourt. L'occasion pour moi de vous présenter un portrait de Michel Houellebecq, le lauréat de l'année dernière. Le Chouan des villes : un blog "décalé" !

 

Des écrivains portant beau, on en trouva longtemps. Les trois B – Balzac, Barbey, Baudelaire – prirent même l’élégance et le dandysme pour sujets d’essais. Des photographies témoignent de l’attention que, plus près de nous, les trois M – Malraux, Mauriac, Morand – prêtaient à leur mise.


andre-malraux.jpgAndré Malraux    

 

francois-mauriac.pngFrançois Mauriac


paul-morand.jpegPaul Morand

 

Dans le cérémonial de l’écriture, il arrivait que le vêtement joue un rôle. Superstition ? Pose ? Jeu ? Buffon ne pouvait travailler qu’en jabot et manchettes de dentelle. Gourmont se couvrait d’une robe de bure. Gide affectionnait la robe de chambre – chargeant un drôle de bonnet de lui chauffer les neurones.


andre_gide.jpg

 

Et puis plus rien. Ou si peu. L’écrivain s’est fondu dans la masse. Jean Echenoz pose pieds nus dans des sandales de curé. Pierre Michon porte tee-shirt. Le Clézio a l’air de sortir de chez Célio.


jean-echenoz-et-pierre-michon.jpgJean Echenoz et Pierre Michon

 

le-clezio.jpgJ.M.G. Le Clézio

 

Quand eut lieu la rupture ? Pourquoi s’est-elle produite ? On ne saurait le dire. Hasardons deux hypothèses. 1) La remise en cause du statut de « grand écrivain » - même en France où, pourtant, il jouit pendant longtemps d’un prestige sans équivalent. 2) La domination (chez nous plus qu’ailleurs) de l’écriture de l’intime. Autrement dit et dans tous les sens : du dévoilement. Se montrer paré après n’avoir rien caché de ses plus intimes faiblesses prêterait à sourire. L’écrivain, qui fut roi, est nu.

Prenons Michel Houellebecq. Ses personnages sont généralement peu décrits. Ils sont ce qu’ils montrent. Ils montrent ce qu’ils font. « L’individu semble s’être donné pour mission d’incarner une exagération survoltée du personnage de patron jeune et dynamique (…) Sa chemise est ouverte et sa cravate penchée de côté. » (Extension du domaine de la lutte.) « Le sociologue des comportements (…) portait un jogging Adidas, un tee-shirt Prada, des Nike en mauvais état ; enfin, il ressemblait à un sociologue des comportements. » (Plateforme.)

Maintenant, examinons Michel Houellebecq aussi librement que s’il s’agissait d’un héros de fiction. Lui-même semble nous autoriser cette audace depuis qu’il s’est mis en scène sous son propre nom dans La Carte et le territoire. Sa mise ? Celle de Monsieur-tout-le-monde. Pantalon de velours informe, parka usagée, petit pull à col rond, chemisette, chaussures de marche sans grâce… Pour recevoir le Goncourt, il avait consenti un effort : son pantalon était un Westbury, la ligne haut de gamme de chez C&A. Dans le Dictionnaire du look de Géraldine de Margerie, il pourrait servir d’illustration très convaincante à la catégorie « no look ».


michel-houellebecq-pull.jpg
 

michel-houellebecq-parka.jpg

 

Il ne faudrait pourtant pas croire que le vêtement ne l’intéresse pas. Il dit, dans La Carte et le territoire (enfin, le personnage qui porte son nom) : « Dans ma vie de consommateur, j’aurai connu trois produits parfaits. » Deux de ces produits sont des vêtements : les chaussures Paraboot Marche et la parka Camel Legend. Qu’entend-il par « produits parfaits » ? Des produits qui vous sont fidèles. Des produits qui durent. Un retraité qui aurait sa carte de fidélité chez Décathlon ne parlerait pas autrement.

Visiblement, l’élégance et le style ne font pas partie de ses préoccupations. Dès lors, l’observateur un peu exigeant s’interroge. Ca, le plus grand écrivain français vivant, celui que, selon Arnaud Viviant, « le monde entier nous envie » ? En un sens, il s’habille comme il écrit : avec la même économie de moyens. Mais cette simplicité même finit par intriguer. Elle doit bien cacher quelque chose. On s’étonne. On s’étonne. On cherche le Grand Secret…


michel-houellebecq-prix-goncourt.jpgHouellebecq recevant son Goncourt. Pantalon griffé Westbury !

 

Tout se passe comme si Michel Houellebecq avait pris sur lui (c’est le cas de le dire) la banalité de notre époque. Incarner la banalité quand on est tout sauf un être banal requiert du courage. Sur le chapitre du vêtement, il a atteint la perfection. Sur celui des attitudes,  quelques progrès lui restent à faire. Proscrire, notamment, l’élocution pâteuse d’un Roquentin nauséeux. Renoncer à la cigarette coincée entre le majeur et l’annulaire (une afféterie d’un autre temps). Peigner les derniers cheveux.

Ces quelques imperfections gommées, nous pourrons proclamer l’héroïcité de ses vertus.

Plus sérieusement, le Grand Secret – si Grand Secret il y a - se cache peut-être dans les poèmes de Houellebecq, où il se livre sans faux-semblants. Le vêtement ne va jamais. Ici, il parle des «habits enfilés dont le contact irrite » ; ailleurs, des « vêtements trop larges (qui) abritent des chairs grises » (La Poursuite du bonheur.)

La chair est triste. Puisqu’il faut bien la couvrir, que ce soit d’habits aussi tristes qu’elle. Elle ne mérite pas mieux.  

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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nicolas 11/11/2011 21:32


Oui, en effet, rien sur la mise des écrivains. Est ce parce qu' on ne s'attend pas à ce qu ils aient l air de quelque chose? J'ai de la sympathie pour la manière avec laquelle Cocteau se vêtait. Je
ne peux malheureusement copier des images. Il me semble, qu il avait de l 'allure et du style. Qu'en pensez vous ?

Amitiés

Nicolas


Le Chouan 12/11/2011 10:24



Transmission de pensée (bis) : je prépare un billet sur Cocteau !


Amitiés.



nicolas 11/11/2011 13:14


Cher chouan,

J’ai déclenché des réactions sur Céline. J’en suis heureux.
Je suis toujours désolé que lorsque l’on parle de lui, beaucoup récitent ce qu’ils ont entendu dire à propos des pamphlets. Rares sont ceux qui avec qui l’on peut « changer à propos « D’un château
l’autre », de « Nord » ou de « Guignol’s band »…
Cher Chouan… Je ne suis pas en désaccord avec vos assertions quant aux vésanies et aux antiennes térébrantes (que je ne défends point) de ce misanthrope valétudinaire…. Mais je trouve votre vision
de Céline …partielle (peut être n’avez-vous lu que les pamphlets ?). Je me fiche bien de la politique, et ce que j’aime c’est la littérature. Il a une écriture créatrice d’image de toute beauté. Il
utilise la métaphore avec puissance. Il suffit d’entendre Lucchini le réciter. Et je n’oublie pas le fonds (il laisse un témoignage sur la guerre et sur son époque, qui je pense resteront). Au
total, quel bonheur de la langue !! Que d’autres il a inspiré…

C’est étrange, j’ai aussi parlé de Gracq (quel style !), Tournier (quelle érudition). Mais il semble que ces noms n’inspirent pas de commentaires. Ils sont sans doute consensuels…Dommage….

Avec mon respect sincére,


Le Chouan 11/11/2011 17:21



Bien content que ce billet ait donné lieu, grâce à vous, à des échanges "littéraires". Mais rien sur l'évolution de la mise des écrivains, ni sur le "no look" de Houellebecq. Tant pis...


Oui, beaucoup d'auteurs ont "fait du Céline" - et bien peu du Proust... peut-être parce que c'est (apparemment, me direz-vous) plus facile...


"L'une des prérogatives du génie est le droit d'ennuyer", disait Gracq. Céline m'ennuie. Donc !...


Amicalement



Philippe Booch 08/11/2011 16:16


J'ai tapé vite, j'ai oublié un M, un NE et sans doute autres choses, cela 'apprendra à faire plusieurs choses à la fois.


Philippe Booch 08/11/2011 16:14


On a tous les droits je crois. J'ai beaucoup aimé le "voyage " et "Mort à crédit", je trouve qu'il y a des fulgurances, des descriptions des choses comme des homes très marquantes. Maintenant je
peux comprendre que cela ennuie, je tient pas Céline pour une vache sacrée, on peut lui taper dessus, lui ne se gênait pas pour le faire.
Toujours est-il qu'il y a eu un avant Céline et un après, le roman ne s'est plus écrit de la même façon depuis.
D'autre part, il était un grand lecteur de La Fontaine, cela fait déjà deux auteurs qu'il aimait.
Mauriac ? Oui, c'est très bien écrit, un peu souffreteux, un poil poussiéreux tout de même, mais la camomille le soir et l'eau de Cologne dans les penderies ont le charme désuet de la province
d'antan. Céline devait plutôt marcher au rouge, cela lui valait d'être plus bruyant, plus excessif et moins poli.

J'attends votre billet alors... En parlant d'acteurs et de vêtements, j'enfonce une porte ouverte en disant que "Mad men" est épatant de ce point de vue.


Le Chouan 08/11/2011 17:49



Oui, "l'adolescent d'autrefois" de Mauriac n'a plus rien à voir - mais alors vraiment rien à voir - avec celui d'aujourd'hui. Le combat de la chair et de l'esprit : qu'est-ce que ça peut bien
dire à un jeune d'aujourd'hui ? Reste son style. Un enchantement.



Philippe Booch 07/11/2011 15:52


Céline et l'obsession de son, style.... hé bien je vais vous dire, il aurait dû être monomaniaque ! Nous aurions lu plus de ses livres, si forts à ses débuts et il aurait délaissé son hochet : les
juifs.
Pour en revenir à votre billet, il en va ici comme de beaucoup de choses, le style n'est plus admis.
Avoir du style, cultiver une différence, un trait de caractère, est mal vu désormais, mais oui, même dans le monde artistique, pourtant l'univers idéal de la singularité.
Les chanteurs, écrivains, comédiens ne désirent rien tant qu'être l'incarnation de notre voisin de pallier, notre coiffeur ou même notre banquier.
Houellebecq n'échappe pas à la règle, mieux, il en est la preuve par l'exemple.
Oui, je sais, c'est mal d'être réactionnaire.


Le Chouan 07/11/2011 18:32



A-t-on encore le droit de trouver Céline ennuyeux ? On aurait aimé que, comme Roussel, il nous explique comment il avait écrit ses livres... Y'a un truc ! Tous ces points de suspension, toutes
ces juxtapositions, tout cet argot... tout cela sent un peu trop le procédé. Que l'un des seuls auteurs qui aient trouvé grâce à ses yeux ait été Zola n'est pas fait pour me rassurer, car le
style de Zola non plus ne fait pas dans la nuance ! 


Céline reprochait à Stendhal de ne pas assez "transposer". Mais lui transpose trop - au point qu'on en vient à se demander s'il ne traduit pas en "style célinien" un texte préexistant rédigé dans
un français correct.


Céline ennuyeux... si, Renoir a osé le dire... mais c'était dans les années trente, à la sortie de Bagatelles : "C'est gros, c'est riche, c'est flatteur, mais c'est aussi très
ennuyeux. Au bout de quatre pages, on a compris. Un truc du genre de la pluie : monotone et régulier."


Je vais me faire très mal voir (pardon, Nicolas !), mais je préfère - et de très loin - le style souple et nerveux, travaillé et élégant de Mauriac.


Transmission de pensée, cher Philippe : je viens de rédiger un billet sur l'abandon de l'élégance chez les acteurs !



nicolas 05/11/2011 11:09


Merci de ce billet
Qu'est ce qu un grand écrivain ? Aucun de ceux que vous citez ne seront jamais consacrés au Panthéon de LA littérature(même avec leur prix et n'y revenons pas svp, Mauriac, Malraux, Machin, et les
autres c'est très loin de Proust, Céline, Camus, Gracq, Tournier, on sera d'accord je pense) .

Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas de style. Et parce que les maisons d'éditions font émerger des auteurs récurrrents aux ouvrages re travaillés (par opposition aux ouvrages travaillés par l'auteur
qui se perdent...)

Mais je suis d'accord avec vous. Houellbecq est intéressant. Parce que son écriture est travaillée justement, il y a du style. Il y a du Céline, je trouve. Et même dans le style vestimentaire, il
est aussi un dérivé de Destouches, sans aller si loin, bien sur. Comme disait Hugo : "La forme, c'est le fond qui remonte à la surface".

Amicalement

Nicolas

Parlons du style donc

Gracq, Proust, Céline sont si différents.

J'ai lu de Houellbecq "Les particules élémentaires"


Le Chouan 05/11/2011 18:59



Non, cher Nicolas, je ne crois pas que nous soyons d'accord.


"Proust et Céline, les deux plus grands romanciers français du XXe siècle" : c'est devenu un cliché, ce qui ne suffit pas à dire (ce serait trop facile) que c'est faux. On peut tout de
même nuancer. Pour juger de la "grandeur" d'un écrivain, le style est un critère, que vous privilégiez, mais il y en a d'autres - sans quoi, pour le XIXe, il faudrait rétrograder, par exemple,
Balzac. Et puis, la perception d'un style est très subjective; elle est aussi tributaire du moment : le reproche le plus fréquent adressé à Hugo de son vivant était qu'il ne savait pas écrire le
français ! Pour en revenir à Proust et Céline : disons que leurs styles ne passent pas inaperçus, qu'on ne peut pas les rater... Et Céline a beaucoup fait pour la publicité du sien.


Par goût, je préfère des styles moins tape-à-l'oeil ou, pour Céline, "tape-à-l'oreille"... On dit : "Céline a inventé un style". C'est sans doute vrai et, pour cela, c'est un génie. Mais
son invention fut aussi sa prison. Il tape comme un sourd toujours sur les mêmes notes. C'était un obsessionnel - obsession des juifs, obsession de son style... Une personnalité "bornée", comme
souvent les génies.


Houellebecq n'a pas de style. Il écrit platement, multiplie les répétitions et les clichés. D'où mon interrogation : quel est le "Grand Secret " (Michaux) ? Ses poèmes, auxquels il tient, mettent
souvent mal à l'aise tant l'inspiration en paraît niaise. Du sous-Corbière ou du sous-Laforgue.


Amitiés.


Proust et Céline : deux façons significatives de se vêtir : j'y reviendrai. 



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