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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 06:43

andre-gide-cabris.jpgGide, en 1941


Jeune, André Gide cultiva le genre artiste fin de siècle. Il se chercha, interrogea beaucoup son miroir, joua des rôles. Pour cela, on le jugea comédien, et, a posteriori, il eut l’honnêteté de reconnaître la justesse de la critique : « Je m’occupais beaucoup de mon personnage ; le souci de paraître précisément ce que je voulais être : un artiste, allait jusqu’à m’empêcher d’être, et faisait de moi ce qu’on appelle : un poseur. »

Poseur, pourtant, il n’oublia jamais de l’être. Il s’abandonna complaisamment à l’image du grand écrivain. Ainsi, sur ce célèbre cliché où, à sa table de travail, il quête une inspiration que son stylo est prêt à saisir au vol (1).


andre_gide.jpgRue Vaneau, 1945. Photo : Laure Albin Guillot


Ou sur cette autre photo :

 

andre-gide-chaise-longue.jpgPorquerolles, 1922


Un jour, confronté à un de ses portraits où il fixait l’objectif, il eut cette heureuse formule : « Je me regarde me regardant. » Le propos n’étonne pas de la part de l’auteur du Traité de Narcisse.

Pour un « poseur », la cigarette est une précieuse alliée. Cocteau se servait d’elle pour mettre en valeur ses belles mains aux doigts interminables. Gide ne jouissait pas d’un semblable atout : ses mains étaient quelconques, plutôt épaisses, aux doigts rentrés. Chez lui, c’est plutôt la main qui met en valeur la cigarette. Celle-ci pointe généralement au sommet d’un avant-bras négligemment levé. Le geste est réussi, faussement naturel.


andre-gide-balcon.jpgRue Vaneau, 1935


andre-gide-chapeau-noir.jpgEn 1939


andre-gide-172.jpgA 80 ans


Un grand écrivain, ça ne sourit pas. Les photos sur lesquelles Gide montre ses dents sont exceptionnelles.


andre-gide-sourire.jpgEn 1939

 

L’écriture est une chose sérieuse, une quête qui, certains jours bénis des dieux, hisse celui qui s’y livre au-dessus des mortels.

Imagine-t-on André Gide, tel, ici,  Frédéric Beigbeder, posant torse nu pour une publicité ? 


frederic-beigbeder-torse-nu.jpg

 

Un grand écrivain aspire à montrer, sinon sa supériorité, du moins sa différence. Un artiste – ce que voulait être Gide au temps d’André Walter, et ce qu’indéniablement il fut -, ça ne s’habille pas comme le vulgaire. L’esprit créateur doit imprégner ses tenues. Gide multiplie les tentatives avec un sens esthétique très sûr. Il porte ses manteaux en capes…

 

andre-gide-banc.jpg1934. Photo : Yves Allégret


andre-gide163.jpgEn  1946

 

 

a recours aux foulards :


andre-gide-162.jpg

 

Ses couvre-chefs, cocasses et variés, sont devenus légendaires…


andre-gide-154.jpgEn 1940


andre-gide-167.jpg En Suisse, en 1947

 

… et ont inspiré des imitateurs :


gabriel-matzneff-chapeau-gide.jpgGabriel Matzneff


jose-alvarez.jpgJosé Alvarez

 

Son allure et son élégance sont certaines.


andre-gide-biblio.jpg A Dudelange, 1919

 

Il était de bonne taille et eut la bonne idée de rester mince toute sa vie. Il avait le goût du confort et des étoffes luxueuses ; Léautaud, qui lui rendit visite le 16 juin 1945, note dans son journal : « (Gide) habillé d’un merveilleux complet gris chiné clair, à l’aspect tout neuf. »


andre-gide-muret.jpgPontigny, 1926


andre-gide-164.jpgEn 1947


Il me faut enfin dire un mot de son beau visage aux méplats accusés. Les étages cérébral, affectif et instinctif – pour employer le jargon des morphopsychologues – s’équilibrent, je trouve, harmonieusement. Cette architecture remarquable lui permit d’affronter sans grand dommage les handicaps de la calvitie et du port obligé de lunettes.

Celui qu’André Malraux appela « le contemporain capital » connaît depuis longtemps le purgatoire. La métaphore est cocasse appliquée à un écrivain qu’on compara souvent au diable ! Evoquer son apparence m'a permis de l'en faire sortir. Pour un instant... et par la porte étroite de l'élégance (2).

_____________________________________________________________________________________________________________
1. Quoiqu'à y regarder de près, je ne sois plus très sûr qu'il tienne un crayon dans la main...
2. La plupart des clichés qui illustrent ce billet sont extraits d'André Gide, un album de famille, Gallimard, 2010.   

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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commentaires

Hubert 03/05/2014 17:07

Au risque de la pédanterie, il me semble que « contemporain capital » est d’abord le titre d’un article d'André Rouveyre sur Gide et que la citation la Nature à horreur du Gide est un autre titre
d’article mais d’Henri Béraud.
Merci pour votre blog et cette série d’articles très intéressants sur les écrivains.

Z 26/01/2013 20:55

J'interviens sans doute un peu tard, mais sachez que l'affiche de Beigbeder torse nu n'est qu'un montage baroque jusqu'à la grossièreté... C'est le torse d'un tout jeune mannequin dépourvu de
barbe, cela saute aux yeux.

Geoffrey 16/12/2012 11:23

Je me permets de retranscrire un passage de ses mémoires ("Si le grand ne meurt") où il évoque des vêtements difficiles...Page 84 de l’édition folio.

Ma mère prenait grand soin que rien, dans les dépenses qu’elle faisait pour moi, ne me vînt avertir que notre situation de fortune était sensiblement supérieure à celle des Jardiniers. Mes
vêtements, en tout point pareils à ceux de Julien, venaient comme les siens de « La belle Jardinière ». J’étais extrêmement sensible à l’habit, et souffrais beaucoup d’être toujours hideusement
fagoté. En costume marin avec un béret, ou bien en complet de velours, j’eusse été aux anges ! Mais le genre « marin » non plus que le velours ne plaisait à Mme Jardinier. Je portais donc de petits
vestons étriqués, des pantalons courts, serrés aux genoux et des chaussettes à raies ; chaussettes trop courtes qui formaient tulipe et retombaient désolément, ou rentraient se cacher dans les
chaussures. J’ai gardé pour la fin le plus horrible : c’était la chemise empesée. Il m’a fallu attendre d’être presque un homme déjà pour obtenir qu’on ne m’empesât plus mes devants de chemise.
C’était l’usage, la mode, et l’on n’y pouvait rien. Et si j’ai fini pourtant par obtenir satisfaction, c’est tout bonnement parce que la mode avait changé. Qu’on imagine un malheureux enfant qui,
tous les jours de l’année, pour le jeu comme pour l’étude, porte, à l’insu du monde et cachée sous sa veste, une espèce de cuirasse blanche et qui s’achevait en carcan ; car la blanchisseuse
empesait également, et pour le même prix sans doute, le tour du cou contre quoi venait s’ajuster le faux col ; et pour peu que celui-ci, un rien plus large ou plus étroit, n’appliquât pas
exactement sur la chemise (ce qui neuf fois sur dix était le cas), il se formait des plis cruels : et, pour peu que l’on suât, le plastron devenait atroce. Allez donc faire du sport dans un
accoutrement pareil ! Un ridicule petit chapeau melon complétait l’ensemble… Ah ! les enfants d’aujourd’hui ne connaissent pas leur bonheur !

Le Chouan 16/12/2012 12:52



Merci !



anne 13/12/2012 20:38

J'ajoute que l'on peut voir de beaux portraits de l'un (Gide) et de l'autre (Mauriac), mais aussi de Barrès, Morand... dans l'exposition Jacques-Émile Blanche:
http://www.fondation-pb-ysl.net/fr/Jacques-Emile-Blanche-635.html

Le Chouan 13/12/2012 21:14



Décidement ! Je voulais écrire un billet sur ce peintre et présenter quelques-uns de ses portraits d'artistes...



anne 13/12/2012 20:35

Gide était un grand frileux. La "petite dame" le décrit dans son Journal, enveloppé dans des plaids, dès qu'il eut un certain âge.
Dans le genre écrivain bourgeoisement élégant, mais peut-être plus difficile à habiller que Gide, car un peu gringalet : Mauriac, dont une belle photo orne le recueil de ses Lettres intimes
récemment parues.
http://www.bouquins.tm.fr/site/correspondance_intime_&100&9782221116609.html

Le Chouan 13/12/2012 21:12



J'ai le projet de présenter une galerie d'écrivains d'autrefois ou de naguère. 


Mauriac, bien sûr, en sera. Et Malraux, et Julien Green, et Jean Cocteau... et beaucoup d'autres !



BELISAIRE 06/12/2012 20:29

Leautaud avait aussi envié à Gide un pardessus en poil de chameau, c'est d'ailleurs assez amusant de voir ce type de notation sur l'élégance masculine chez un homme qui n'avait pas les moyens de
s'habiller.
Ah ce pantalon de 1919 ! On ne trouve plus que des largeots aujourd'hui, ce qui est tout de même restreint.

Le Chouan 07/12/2012 16:36



... qui prétendait ne pas avoir les moyens de s'habiller !



Walfroy 04/12/2012 14:36

En ce qui concerne Gide, j'en resterai au mot de Daudet : "la nature a horreur du Gide"

Julien Scavini 30/11/2012 15:48

Aimer bien boire et bien manger : renoncement, vraiment ? :)

Muskar 26/11/2012 23:04

"Il était de bonne taille et eut la bonne idée de rester mince toute sa vie"

Cette formulation me parait très juste : l'embonpoint qui vient avec l'âge n'est pas toujours une fatalité. Souvent un renoncement. Parfois un laisser-aller.

franck 26/11/2012 22:28

un faux air de franklin roosevelt sur cette même photo "1934".
j'aime beaucoup le porter du manteau en cape de manière générale.
d'autre part je retiendrai votre phrase qui sonne comme une sentence:"l'écriture est une chose sérieuse, une quête qui, certains jours bénis des dieux, hisse celui qui s'y livre au-dessus des
mortels".

franck

Julien Scavini 26/11/2012 18:34

Le manteau sur la photo '1934. Photo : Yves Allégret' me fascine. Dommage du reste que l'ensemble des illustrations ne soit pas en couleur... Hélas.
Très bel article. Moi qui ne connait rien à la littérature, j'en découvre des pans, peu à peu par votre biais.

Le Chouan 26/11/2012 19:48



En couleurs, oui... quoiqu'on serait peut-être déçu !


Amicalement.



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