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5 janvier 2015 1 05 /01 /janvier /2015 07:21

L’idée de ce billet m’est venue à la lecture d’une chronique de Julien Scavini dans Le Figaro. Sous le titre « Un revers qui a de l’étoffe », Julien Scavini traite de cette drôle de boutonnière qui, prise dans le revers, transforme une veste droite à trois boutons en veste droite à deux boutons.


scavini-boutonniere-revers.jpgDessin Julien Scavini

 

« Les premiers à avoir tenté l’artifice, rappelle Scavini, furent, dans les années 40, les Américains. » Et puis les tailleurs italiens s’en emparèrent. Les élégants de ce pays, qu’on nous donne en modèles, se plaisent encore à arborer cette bizarrerie.

Ces dits « modèles » semblent persuadés que le trop est l’ami du beau. Veste trop cintrée ; revers de pantalon trop hauts ; revers de veste trop larges ; col de chemise trop écarté ; pantalon trop court… En ce moment, ils adorent glisser leurs gants dans la poche-poitrine de leur manteau et négliger de boucler correctement leurs souliers monkstrap


boutonniere-revers.jpgTrop, c'est trop. Source : Agnelli-esque

 

lino-leluzzi-monks.jpgSouliers double-boucle portés par l'inénarrable Lino Leluzzi. Source : Sodandy

 

« Sprezzatura ! Sprezzatura ! » s’écrient nos chroniqueurs savants, prompts à s’enflammer pour tout ce qui sort de la botte. Mais ils parlent trop vite. La sprezzatura telle que l’a définie Castiglione (Le Livre du courtisan) est le contraire de l’affectation. Paradoxale par nature, c’est son invisibilité même qui la rend visible, mais seulement à l’œil de l’initié. C’est l’art qui se cache – le grand art donc, qui n’a pas besoin d’une approbation vulgaire pour se convaincre de sa valeur. C’est un faux naturel plus naturel que le vrai. La sprezzatura donne à l’élégance des ailes, c’est-à-dire de l’esprit.


castiglioneL'extraordinaire portrait de Castiglione par Raphaël

 

Aucun mot français, dit-on, ne saurait l'exprimer. Nous avons pourtant à notre disposition « grâce », « distinction », « désinvolture »… Nous avons surtout « nonchalance », ce très beau mot, aux sonorités si douces, si riches… si nonchalantes. Répétez ce mot, imprégnez-vous-en et vous saurez (comme il convient de savoir les choses, c’est-à-dire en les sentant) ce qu’est la sprezzatura.

Les astuces de snobs narcissiques n’ont rien à faire avec elle. Toute mise qui témoigne de la monomanie de son porteur non plus. L’exubérance des Italiens est sa pire ennemie. Quand je cherche des exemples de sprezzatura, les premiers noms qui me viennent à l’esprit ne sont pas italiens. Je pense à Philippe Noiret et au nouage de son papillon; à Fred Astaire et au boutonnage de son gilet dans Drôle de frimousse ; au prince Charles et à sa manière d’enfoncer ses mains dans les poches de sa veste… En général, la fluidité des soies et des lainages aide à son expression.

La sprezzatura n'aime pas les suiveurs. Elle est inventive même quand elle imite. Elle ne vole pas; elle s'approprie. Chacune de ses manières est unique.

Les Fables de La Fontaine pourraient en fournir un équivalent littéraire : la sprezzatura à tous les vers ! Ne me demandez pas d’expliquer. Fabrice Luchini, qui a perçu l’impondérable, a eu tort de chercher à le traduire en mots : adieu, pieds ailés !

… J’ai demandé l’autre jour à mon tailleur, arrivé il y a longtemps de Venise, son avis sur la boutonnière prise dans le revers. Sa réponse a fusé, implacable : « Une ineptie ! » 

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Publié par Le Chouan - dans Billets d'humeur
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commentaires

Charles 16/01/2015 10:32

Cher chouan, voici une pièce que vous apprécierez surement à sa juste valeur : http://dirnelli.tumblr.com/post/108245452370/sartoria-reale
Amicalement

Le Chouan 16/01/2015 19:40



... Mais où sont les Clodettes ?



jem 10/01/2015 13:43

Sprezzatura, superbe vocable, combien précieux dans l'art de se vêtir ! Ne pourrait-on le traduire plus précisément en français par le "Je-ne-sais-quoi", comme dans cette traduction de "L'Homme de
cour" de Gracian par Amelot de la Houssaie : le Je-ne-sais-quoi, dit Gracian, "suppose un esprit libre et dégagé, et à ce dégagement il ajoute le dernier trait de la perfection." Saint-Simon, en
littérature, en serait aussi un excellent exemple.

Muskar 08/01/2015 22:30

Salutaire mise au point sur cette notion de "sprezzatura", utilisée le plus souvent à contre-sens.

Antioche 07/01/2015 23:20

Un exemple presque caricatural, cette photographie de Carolus-Duran, de 1891 : http://www.photo.rmn.fr/archive/12-518512-2C6NU0ZZ2L4Z.html
C'est très probablement un peu trop.

Antioche 07/01/2015 23:13

Cette invention n'en est d'ailleurs pas une. On retrouve de nombreuses boutonnières superflues sur les revers des redingotes (2, 4, en double donc) et des pardessus, principalement dans le dernier
quart du XIXe siècle et un peu au début du XXe. Je n'ai pas d'iconographie précise en tête, mais j'y réfléchis.
Et on peut trouver la même chose au XVIIIe d'ailleurs ! Quand l'habit cesse de boutonner parfaitement droit mais s'évase progressivement, les boutonnières demeurent, ainsi que sur les fentes de
basques.
Cela étant dit, force est de constater que ce qui était à chaque fois un archaïsme lié à l'évolution du costume et non dénué de charme (quel plaisir que ces boutonnières faites à la main) est
aujourd'hui un effet vide de sens et d'intérêt, voire franchement disgracieux : contrairement à aujourd'hui, les boutonnières inutiles avaient le mérite d'être fermées !

Xavier 06/01/2015 10:54

Le génial trompettiste Lee Morgan pratiquait déjà la "sprezzatura" en 1960 :

https://jazzinphoto.files.wordpress.com/2011/12/lee-morgan-with-the-jazz-messengers-at-jazz-gallery-august-1960.jpg

Toutes ces discussions interminables et vaines sur cette sprezzatura me font bâiller. C'est précisément à cause de ce genre de personnage que le désir d'élégance s'assombrit en moi. J'ai parfois
l'impression que cette élégance tant vantée est surtout un moyen de faire passer ces messieurs pour des "artistes". Quelle idée de consacrer autant d'importance à des choses aussi futiles.
Finalement, l'élégance du XXIème siècle est très proche de cette mode critiquée à longueur de blogs. Personnages de salons, dandys, discours creux sur la nécessité de posséder trois cent costumes
de tel ou tel tailleur... De l'art contemporain en somme.

Voici l'élégance : https://www.youtube.com/watch?v=GGUP2gdtnGs

philippe booch 06/01/2015 07:00

Tous ces tenants de la désinvolture qui passent de si longues heures à se composer une mise qui se voudrait "négligée" me font sourire. S'ils savaient le temps qu'il perdent...

franck 06/01/2015 01:11

et voilà chouan, vous l'avez vous aussi écrit ce billet sur l'incontournable sujet qu'est la sprezzatura.
c'est assez drôle finalement le destin que connait ce néologisme vieux de 5 siècles! il est devenu aujourd'hui le terme pour définir une certaine idée de style à l'italienne faite d'exubérances, de
manies, de suivisme, de contournement des règles, de cols de chemises défaits, ou de petits pans de cravates qui dépassent, de trop de ceci ou trop de cela, bref un concept un peu fourre-tout. et
pourtant ce mot n'existe pas dans la langue de Dante, aucun italien ne l'utilise, on parlera de style, d'art sartoriale, voir même d'élégance (c'est vous dire)mais jamais de sprezzatura, (bien sûr
il sera connu des personnages qui composent le microcosme de l'élégance sur l'internet mais c'est tout).
un mot italien qui n'est pas italien, quelle belle curiosité, si j'osais je dirais que le mot sprezzatura est à l'élégance ce que la pizza est devenue pour la gastronomie mondialisée.
alors je suis d'accord avec vous, contentons nous de parler de nonchalance, y compris pour nos amis transalpins car en conclusion, c'est bien de cela ce dont voulait parler Baltassare Castiglione.

FMR 05/01/2015 16:27

« Sprezzatura ! Sprezzatura ! » s’écrient nos chroniqueurs savants… et « sartorial » aussi. S'ils pouvaient se calmer avec tous ces mots…

Dans le texte de présentation de "La Désinvolture de l'Art", on apprend qu'après la “sprezzata desinvoltura” de Castiglione on a l'art “göttlich unbehelligte” (divinement désinvolte) de Nietzche.
Je continue à citer :

« le parfait courtisan est “superficiel par profondeur”. Parfait oxymore, il cache ses gammes en prenant soin de montrer que tout ce qu’il fait est venu sans peine et presque sans y penser; “comme
si” c’était un don du ciel ou de la nature. Non pas sur le modèle de la dissimulation, empressée et opportuniste, du Prince de Machiavel, pour lequel la fin (de l’état) justifie les moyens les plus
ignobles, mais sur celui de la “pansimulation”, nonchalante et intempestive, des artistes renaissants, qui considèrent que les moyens mis en oeuvre (dis)qualifient absolument la fin recherchée (la
vie belle).

La juste désinvolture ne se moque des forces mortifères de son temps que pour mieux stimuler ses forces vives. C’est pourquoi, elle s’adresse à “tous et à personne”. Le “simple”, le “demi-habile”,
et le “mystique”, dont Pascal tire l’échelle d’Il Cortegiano, peuvent bien être éblouis par sa trouble clarté, ils n’y voient que du feu, car ils sont obnubilés par l’esprit de lourdeur. Seul celui
qui s’est rendu suffisamment “habile”, et dont le sérieux se moque du sérieux, peut distinguer son “juste milieu” et en jouir. Un ton au-dessus ou au-dessous, et la juste désinvolture vire à
l’affectation du cynisme: cynisme par excès de l’Idée qui méprise le monde des apparences au nom d’un “monde vrai”, ou cynisme par défaut de l’apparence qui soumet l’homme au seul règne du
divertissement. »


Pour illustrer cela je pense au violoniste Nathan Milstein. (Lors d'une chronique sur les artistes vous nous aviez proposé de vous envoyer un article sur les musiciens, j'avais pensé à faire un
petit quelque chose sur Milstein (Leonhardt, Gould et Abbado aussi) mais pris de nonchalance et d'oblomovisme…)

Tully Porter dit de lui « Le plus souvent, tout paraissait facile avec lui : l'art qui masque l'art. ». Et David Foil : « Le violoncelliste Gregor Piatigorsky écrivit que jamais il ne surprit
Milstein faisant des gammes ou des exercices — de sorte qu'il donnait au fond l'impression de ne jamais travailler — mais qu'il ne l'avait que rarement vu, cependant, sans son violon entre les
mains. »

On retrouve tout ceci dans cette merveilleuse petite archive https://www.youtube.com/watch?v=hBl6u0z6lmo où Milstein donne, en français, quelques bienveillants conseils d'interprétation à une jeune
soliste, tout en grattant avec 'désinvolture' un violon !

Le Chouan 05/01/2015 18:08



"Tout effort visible manque de style, et (...) notre travail doi(t) toujours effacer notre travail et n'afficher jamais la grimace dénonciatrice des efforts qu'il nous coûte", Jean
Cocteau.


"J'avais pensé à faire un petit quelque chose sur Milstein, Leonhardt, Gould et Abbado aussi, mais pris de nonchalance et d'oblomovisme.." Ne me faites pas détester la nonchalance... et
faites un petit effort, s'il vous plaît ! 


 



Philippe B 05/01/2015 16:13

Cher Chouan,
Vous avez raison de citer ces horribles faux-trois boutons. Comme les brogues noires, les smokings a col cran sport, les vestes de tweed tirant sur le gris et d'une manière générale tout ce qui
hésite entre deux styles, ils traduisent le refus de choisir, quand l'élégance est bien souvent au contraire une discrète et tranquille affirmation.

Bonne année 2015.

Stéphane P. 05/01/2015 11:14

Merci pour cet article qui ouvre l'année 2015 en beauté ! Originalité, nuance, et intransigeance s'y retrouvent. Un cocktail tout à fait chouannesque, qui ne manquera sans doute pas de provoquer
des réactions : le débat s'avère, en la matière, toujours fécond.

Il ne me reste qu'à vous souhaiter une année heureuse... et nonchanlante ! Le lecteur que je suis vous assure qu'il répondra présent au rendez-vous de chaque article.

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