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23 mai 2015 6 23 /05 /mai /2015 07:53

 

pierre-drieu-la-rochelle.jpgPierre Drieu La Rochelle

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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 07:49

Philippe Booch est un vieux camarade du Chouan des villes. Son premier commentaire à un de mes articles fut posté le 17 juin 2009 ! Il a aussi publié ici quelques très bons articles. Le style l’intéresse, et pas seulement sous sa forme vestimentaire. Sa production photographique – Philippe Booch est photographe – témoigne de son propre style dans son domaine de prédilection. Ses clichés trahissent quelquefois son goût du vêtement, mais il est clair, alors, que celui-ci tient une place secondaire.

Philippe Booch, photographe

Philippe Booch n’est pas un photographe de mode. Ce qui le retient avant tout, ce sont les visages dont il cherche à percer le mystère. Toute mise en scène serait dès lors nuisible. Les visages se montrent nus. Les regards aussi, qui nous fixent sans défense et se soumettent humblement à notre jugement.

Philippe Booch, photographe

Le sourire pare : il est un ornement et il peut être une défense. Dans notre société du toc, le sourire est un tic, une grimace. Souriez, vous êtes photographié ! Quand le petit oiseau sort, tout le monde fait semblant d’être beau, tout le monde fait semblant d’être gentil. Les visages, chez Booch, ne sourient presque jamais. Leur authenticité fait du bien. Combien de temps sourit-on dans une journée ? Face à un objectif aussi, le sourire devrait rester ce qu’il est : une exception. Qui souhaite avoir une image exacte d’une ville ne la visite pas le jour du carnaval.

Cette même exigence d’authenticité explique sans doute que le photographe ait adopté une fois pour toutes le noir et blanc. La couleur aurait été un maquillage. Le noir et blanc, servi par des éclairages travaillés, suspend les êtres dans une douce intemporalité. Les modèles ont un âge, pas les photos.

Chaque photo de Booch est une rencontre. Une rencontre entre le photographe et une personne. Une, au sens numéral. L’intimité est nécessaire au dévoilement du mystère. Exit, donc, la photo de groupe. Pour oser se manifester, le mystère a besoin de confiance. Booch, c’est visible, est en sympathie avec chacun de ses sujets. Son regard n’est jamais surplombant ou moqueur. La bienveillance fait des miracles, pourvu que le talent suive : Booch n’a pas son pareil pour transformer les défauts en singularités.

Philippe Booch, photographe

J’ai dit que sur les photos de Booch le vêtement tenait une place secondaire. A preuve, d’une manière plus… légère, ce genre de cliché :

Philippe Booch, photographe

La chambre noire est comme un puits d’où la vérité sort toute nue ! Booch préfère les jeunes filles en fleur aux belles plantes épanouies.

Camarade Booch, vous vous croyez bien à l’abri derrière votre objectif. Mais, en négatif, vos portraits vous révèlent ! Vos obsessions s’y lisent. Vos modèles masculins n’ont rien de jouvenceaux. Ils sont virils. Aucun ne porte une tenue parfaite. L’élégance vous intéresse moins que la personnalité. Je partage votre point de vue : sans personnalité, l’élégance se réduit à un jeu de formes désincarnées. J’aime votre attention aux visages. Les apparences ne sont trompeuses qu’en apparence. Elles demandent à ne pas être jugées superficiellement. Les peintres, les sculpteurs, les romanciers ne nous disent pas autre chose. Les photographes non plus quand, comme vous, ils ont du talent.

Philippe Booch, photographe

Pour en voir davantage, cliquez ici.

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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 07:37

Au retour d’une de mes flâneries habituelles, l’idée me vient de faire un petit inventaire des pratiques vestimentaires actuelles.

 

On s’habille en semaine comme on s’habille le week-end. Les tenues de loisirs ont envahi le vestiaire. Le dimanche est un samedi comme un autre. On ne s’endimanche plus, n’ayant plus, en ce jour, de Seigneur à honorer.

Les vieux s’habillent comme les jeunes. La plupart des hommes de cinquante ans – et plus – s’habillent exactement comme ils le faisaient à vingt ans : parka, pull sur tee-shirt, jean, chaussures de loisirs. Mais, inéluctablement, le corps change. Le cou se plisse, les épaules s’arrondissent, les jambes maigrissent. Ainsi rencontre-t-on partout des vieux gamins qui se croient sûrement toujours jeunes mais dont l’apparence dément impitoyablement les illusions. Soyons assez lucides pour nous voir comme nous sommes. Un corps  qui vieillit doit laisser l’étoffe le dissimuler de plus en plus ; la silhouette naturelle, défaillante, doit se faire oublier sous une silhouette artificielle nettement dessinée.

On s’habille de plus en plus légèrement l’hiver. Les vêtements lourds sont, si j’ose dire, passés de saison. Plus de longs manteaux. Plus de costumes épais. On porte des pantalons de coton (jean) qui laissent passer le froid. Etrangement, certains accessoires ont disparu : la casquette – presque -, le chapeau – tout à fait – et les gants. Ah ! les gants ! Comment peut-on se passer d’eux ? Je n’attends certes pas que le temps soit sibérien pour en enfiler une paire. Mes raisons sont esthétiques : ils finissent la silhouette ; hygiéniques et médicales : ils freinent la transmission des microbes et protègent les mains des agressions extérieures. Jadis, on s’habillait trop lourdement l’été. C’était une aberration. Aujourd’hui, on ne se couvre pas suffisamment l’hiver. C’est une autre aberration.

Dès le retour des beaux jours, on s’habille en ville comme on s’habille à la plage. Les tongs arpentent le bitume… et donnent les pieds sales. Les culottes sont courtes et les tee-shirts perdent leurs manches. Sur les pavés, la plage ! Il me semble déceler dans ce phénomène récent une transposition négative du « rus in urbe » adopté depuis longtemps par les élégants. Mais les tenues de campagne offrent une diversité de choix, une variété de formes, une palette de couleurs autrement plus riches que les tenues de plage. La chaleur ne saurait être une excuse à l’indécence et, il faut le dire, à l’étalage de la laideur. S’il est vrai que, selon les lois de l’évolution, l’humanité s’achemine vers la perfection physique, force est d’admettre qu’elle prend son temps – au point que je me demande si, fatiguée de toujours progresser, l’évolution n’a pas fait demi-tour, la seule force de nos préjugés nous empêchant encore d’en prendre conscience.

Le vêtement n’est presque plus jamais un marqueur social. Les codes vestimentaires propres aux activités professionnelles ont, pour ainsi dire, disparu. Les différences sociales ne se voient plus, ou beaucoup moins. Combien de fois ai-je été étonné d’apprendre que telle personne de mon voisinage, mal mise et négligée, était médecin ou telle autre, qui ne présentait pas mieux, plaidait à la Cour ? Les obligations venues de l’extérieur ayant disparu, reste celles qu’on s’impose à soi-même. Mais si l’on s’est débarrassé des premières, ce n’est pas, bien sûr, pour se coltiner les secondes !

On s’habille au dehors comme on s’habille chez soi. Les dessous ont pris le dessus. Au bureau, les hommes travaillent en maillot de corps. Imaginerait-on qu’ils y viennent en pyjama – vêtement pourtant plus habillé que le « marcel » ? Trop habillé sans doute ! Plus besoin de s’habiller quand on sort : quels lieux obligent encore au respect d’un « dress code » ? « Venez comme vous êtes » dit un slogan de Mac Donald. L’injonction est une habile récupération publicitaire : nos contemporains n’ont pas attendu Mac Donald pour aller comme ils sont au cinéma, au théâtre et dans des restaurants autrement plus prestigieux que les cantines à hamburgers !

Les hommes s’habillent majoritairement en noir. Curieusement, alors que les signes du deuil se sont faits invisibles dans nos sociétés, le look croque-mort ne s’est jamais aussi bien porté. On porte le deuil… de la couleur ! Dans les années 70, un adolescent qui osait le noir affichait son côté rebelle. Je le sais puisque je l’ai fait. Le noir était plutôt réservé aux vieilles personnes, toujours en deuil d’un proche. Autre paradoxe : on ne porte plus le smoking ou l’habit mais on a chipé aux tenues habillées leur couleur. Quand on demande aux hommes pourquoi ils ont choisi le noir, ils disent souvent : « Parce qu’avec le noir, tout va ». Cette remarque est une preuve de paresse. Qui plus est, elle est fausse : avec le noir, rien ne va sauf le gris… et le noir ! Cela dit, le noir sied bien aux visages que je rencontre, qu’on dirait recouverts d’une suie de tristesse et d’indifférence.

 

… Cette succession de constats m’a à ce point démoralisé que je n’ai pas la force de conclure. Je pourrais m’en sortir par une pirouette – citer par exemple Flaubert pour qui « l’ineptie consist(ait) à vouloir conclure ». Mais non. Conclure est au-dessus de mes forces. J’m’en foutisme, « soi-mêmisme » (pour parler comme Renaud Camus) ont si profondément incrustés les usages vestimentaires qu’on perdrait à parier sur une amélioration prochaine. J’ai bientôt 56 ans et je me sens très vieux. Pourtant, je n’ai pas changé : certes, je ne m’habille plus comme je le faisais quand j’avais vingt ans – et c’est très sage -, mais mes références sont restées les mêmes ; en ce sens, non, je n’ai pas changé ! Mes semblables me sont devenus étrangers. Il doit être doux de se sentir de plain-pied avec son époque. Mais je crains que cette caresse ne me soit à jamais refusée.

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1 mai 2015 5 01 /05 /mai /2015 07:12

« Le dessin de Modigliani est d’une élégance suprême » affirmait Cocteau. J’en ai eu la confirmation récemment en parcourant un album de ses œuvres. Les portraits d’hommes témoignent, au même titre que ceux de femmes et que les nus, d’un sens aigu de l’élégance de la ligne. Un de ses modèles affirma qu’il n’indiquait jamais de pose, qu’il laissait le sujet prendre une position naturelle. L’examen des œuvres me fait douter de cette version. Les poses, concertées et souvent semblables d’une toile à l’autre, n’ont pas l’air de devoir grand-chose au hasard. J’imagine volontiers Modigliani guidant à leur insu ses modèles jusqu’où il voulait exactement qu’ils arrivent. Les mains sont assez fréquemment posées sur les genoux, à la façon, je crois, toscane :


modi-zboro.jpgLeoplod Zborowski, 1918-19

 

D’autres fois, une main soutient nonchalamment le visage :


modi-jean-alex.jpg Jean Alexandre, 1909

 

… ou se glisse dans une poche :


modi-paul-alex.jpgPaul Alexandre, 1909    

 

Objectivement, les doigts sont souvent gros, mais ce n’est pas ainsi qu’ils nous paraissent : le peintre est un illusionniste ! Le mouvement des bras est toujours gracieux, fluide. L’inclinaison quasi systématique des visages ajoute à l’élégance et dynamise la représentation. La mise en image(s) est aussi mise en scène, comme dans le genre du portrait mondain auquel il me semble que l’art de Modigliani a emprunté certains traits. Les accessoires n’attirent pas l’attention sur eux. La cigarette se fait oublier. Le chapeau est placé haut (… à ne pas imiter dans la réalité !) pour ne pas dissimuler le visage. La cravate, de couleur sombre et aux proportions parfaites, se fond dans l’ensemble.


modigliani-paul-guillaume-def.jpgPaul Guillaume, 1915


modi-paul-guillaume-deux.jpgLe même, 1916


modi-bara.jpgMonsieur Baranowski, 1918

 

L’essentiel, c’est le visage dont il nous fait sentir inlassablement le mystère. La ressemblance est là, qu’une stylisation extrême malmène à peine.


modi-cocteau.jpgJean Cocteau, 1916, littéralement "tiré à quatre épingles" !

 

Miracle d’un art qui rend compte de la réalité en usant de formes qui n’ont pas grand-chose à voir avec elle ! Et, au milieu des visages, surgissent souvent des regards sans yeux, étrangement plus expressifs que les yeux sans regard que nous croisons tous les jours dans nos rues.

Le sens de la pose, Modigliani ne l’avait pas qu’en tant que peintre ; il l’avait aussi devant l’objectif. Son maintien, visiblement étudié, met le corps en mouvement. L’affectation n’est pas toujours évitée, comme sur ce cliché :


modi-lavalliere.jpg

 

« Il lui était insupportable de passer inaperçu (…) Il y avait en lui de l’acteur », écrivit Adolphe Basler. La simplicité du geste ne nuit pourtant pas à son efficacité, bien au contraire : ainsi sur ce cliché de 1909 où il suffit que les mains soient posées sur les hanches pour que la pose soit remarquable de naturel :


modi-pull.jpg

 

Sa vêture évolua. Ardengo Soffici, qui le rencontra à Venise en 1903, note son « élégance discrète ».


modi-1903.jpgModigliani en 1903, quand A. Soffici le rencontra

 

Arrivé à Paris, Modigliani adopte bientôt le style artiste alors en vogue chez les peintres. Braque et Picasso sont en bleu de travail, Van Dongen en tricot de marin… Pour lui, ce sera le costume de velours, genre terrassier, accompagné d’un « foulard éclatant » et d’ « un large feutre » (Louis Latourettes).


modigliani-def.jpg

 

Quand Pierre Bertin (1) le croise à Nice en 1918, il est « misérablement vêtu ». Un an plus tard, très exactement à l’automne 1919, il parade en costume de velours gris clair presque neuf avec un beau foulard. Cette même année 19, quand son marchand Zborowski, qui doit se rendre à Londres, lui demande ce qu’il veut, il répond : « De belles chaussures ».

Les témoignages des contemporains ne sont pas d’accord sur tout, mais ils se rejoignent sur un point : la noblesse de son expression. Le voisinage des lexiques est troublant : « une noblesse excédée », dit Paul Alexandre, qui emprunte l’expression à Baudelaire ; « l’air d’un prince », dit Jacques Lipchitz ; « la mine d’un aristocrate », dit André Salmon ; « un visage aux traits nobles », dit Pierre Bertin…

Aristocrate donc, et, selon l’expression de Cendrars, « pochard ». Mais un pochard lettré : « (Il) récitait, se souvient Cendrars (Bourlinguer), des passages de la Divine Comédie au milieu de la chaussée et (…) commentait Dante à coups de trique. » Il avait lu Villon, Baudelaire, Laforgue, Verlaine, Mallarmé, Nietzsche, d’Annunzio… On dit qu’un exemplaire des Chants de Maldoror de Lautréamont ne quittait jamais sa poche. Ses goûts étaient ceux d’un homme sensible et tourné vers le beau. Il s’essaya à la poésie :

« Du haut de la Montagne Noire, le Roi
Celui qu’Il élut pour régner, pour commander
Pleure les larmes de ceux qui n’ont pu
rejoindre les étoiles
… »

Mais, chez Modigliani, le fleuve de la poésie sort du lit douillet des vers. La poésie irrigue tout ce qu’il fait. Elle s’étend à ses dessins, à ses peintures, à ses sculptures. C’est elle qui tient le crayon quand, dans une lettre à Zborowski, il écrit : « J’ai flâné un peu ces jours-ci ; la féconde paresse : le seul travail. » - ou, sur une carte postale à Paul Alexandre : « Le bonheur est un ange au visage grave »… C’est encore elle qui lui fit reconnaître l’amour dans le visage de la jeune Jeanne Hébuterne. Etait-elle brune, blonde ou rousse ? Je l’ignore. Un témoin parle de « ses blondes nattes », un autre de « ses cheveux châtain foncé » et Modigliani la peignit en rousse… Les rares clichés qu’on a d’elle la montrent plutôt brune, mais ils sont en noir et blanc…


Jeanne-Hebuterne.jpg

 

Qu’elle était la couleur de ses yeux ? Bleus sur un portrait, marron sur l’autre…

Je veux croire qu’il aima d’abord Jeanne pour son visage, qu’on aurait dit sorti d’un tableau de ces peintres préraphaélites qu’il admirait. Les esthètes aiment la vie quand elle imite l’art. L’histoire de Jeanne et d’Amedeo fut noble et tragique. Et brève : à peine trois ans. Modigliani mourut jeune, comme il en avait eu le pressentiment. Jeanne le suivit dans la mort, comme elle l’avait annoncée. Le lendemain du décès de son amant, elle se jeta du cinquième étage d’un immeuble. Elle était enceinte de neuf mois.

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1. Ah ! Pierre Bertin ! C’est, dans Les Tontons flingueurs, le père de François (Claude Rich), Adolphe Amédée Delafoy.
2. Ouvrages consultés : Amedeo Modigliani, prince de Montparnasse, Herbert Lottman, Calmann-Lévy ; Histoire de la coquetterie masculine, Jean Claude Bologne, Perrin ; Bourlinguer, Blaise Cendrars, Folio Gallimard ; Modigliani, Gaston Diehl, Flammarion.

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22 avril 2015 3 22 /04 /avril /2015 07:44

« Il faut qu’on sente qu’un homme est bien mis, sans se rappeler plus tard aucun détail de son vêtement. La finesse du drap, la perfection de la coupe, le fini de la façon, et surtout le bien-porté de tout cela constituent la distinction. (…) (Les artistes) regrettent que quelque jeune élégant n’ait pas le caprice d’une toque à phare et d’un manteau écarlate ; et ils s’étonnent de la persistance des gens du monde à garder un costume si triste, si éteint, si monotone. C’est comme si l’on demandait pourquoi à Venise toutes les gondoles sont noires. Cependant rien n’est plus facile à distinguer dans l’uniformité apparente que la gondole du patricien de la gondole du bourgeois. » Théophile Gautier, De la mode, 1858.

« Enfin, y a-t-il rien de plus stupide que ce bulletin de modes disant les costumes que l’on a portés la semaine dernière, afin qu’on les porte la semaine qui va suivre, et donnant une règle pour tout le monde ? Sans tenir compte que chacun, pour être bien habillé, doit s’habiller quant à lui ! C’est toujours la même question, celle des Poétiques. Chaque œuvre à faire a sa poétique en soi, qu’il faut trouver. » Gustave Flaubert, Correspondance.

« Je vis qu’il avait changé de costume. Celui qu’il portait était encore plus sombre ; et sans doute c’est que la véritable élégance est bien moins loin de la simplicité que la fausse ; mais il y avait autre chose : d’un peu près on sentait que si la couleur était presque entièrement absente de ces vêtements, ce n’était pas parce que celui qui l’en avait bannie y était indifférent, mais plutôt parce que, pour une raison quelconque, il se l’interdisait. Et la sobriété qu’ils laissaient paraître semblait de celles qui viennent de l’obéissance à un régime, plutôt que du manque de gourmandise. Un filet de vert sombre s’harmonisait, dans le tissu du pantalon, à la rayure des chaussettes avec un raffinement qui décelait la vivacité d’un goût maté partout ailleurs et à qui cette seule concession avait été faite par tolérance, tandis qu’une tache rouge sur la cravate était imperceptible comme une liberté qu’on n’ose prendre. » Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleur.

« Et je marche dans les rues bordées d’étalages fêtant ceux qui passent
Et dans Paris je vais bien peigné avec le dessin pur que mon tailleur m’a fait
Je suis une géométrie qui marche avec beaucoup d’amour à l’intérieur
J’aime la ligne de mon veston et l’ordre de mes cheveux et j’aime les boutiques
Et tous ceux qui vont sur le trottoir je les aime aussi tandis que je les croise
Heureux d’être dans ce qui est j’ai l’esprit tout satiné quand je marche dans les rues »
Pierre Albert-Birot, Poèmes à l’autre moi.

« Les vêtements, retirés de la fluidité du présent et considérés en eux-mêmes, comme une forme, dans leur monstrueuse existence sur la personne humaine, sont de bizarres fourreaux, d’étranges végétations bien dignes de la compagnie d’un ornement nasal ou d’un anneau à travers les lèvres. Mais qu’ils deviennent fascinants quand on les considère dans l’ensemble des qualités qu’ils prêtent à leur possesseur. Il se passe alors un phénomène aussi remarquable que lorsque d’un lacis de traits d’encre sur une feuille de papier surgit la signification d’une grande parole. (…) Ce pouvoir de rendre l’invisible, un vêtement bien coupé nous en fait tous les jours la démonstration.» Robert Musil, L’Homme sans qualités.

« Ils avaient longtemps été parfaitement anonymes. Ils étaient vêtus comme des étudiants, c’est-à-dire mal. Sylvie d’une unique jupe, de chandails laids, d’un pantalon de velours, d’un duffle-coat, Jérôme d’une canadienne crasseuse, d’un complet de confection, d’une cravate lamentable. Ils se plongèrent avec ravissement dans la mode anglaise. Ils découvrirent les lainages, les chemisiers de soie, les chemises de Doucet, les cravates en voile, les carrés de soie, le tweed, le lambswool, le cashmere, le vicuna, le cuir et le jersey, le lin, la magistrale hiérarchie des chaussures, enfin, qui mène des Churchs aux Weston, des Weston aux Bunting, et des Bunting aux Lobb.

Leur rêve fut un voyage à Londres. Ils auraient partagé leur temps entre la National Gallery, Savile Row, et certain pub de Church Street dont Jérôme avait gardé le souvenir ému. Mais ils n’étaient pas encore assez riches pour s’y habiller de pied en cap. (…) Jérôme, bien qu’il aimât encore, à l’occasion, traîner en savates, mal rasé, vêtu de vieilles chemises sans col et d’un pantalon de toile, découvrit, soignant les contrastes, les plaisirs des longues matinées : se baigner, se raser de près, s’asperger d’eau de toilette, enfiler, la peau encore légèrement humide, des chemises impeccablement blanches, nouer des cravates de laine ou de soie. Il en acheta trois, chez Old England, et aussi une veste de tweed, des chemises en solde, et des chaussures dont il pensait n’avoir pas à rougir.

Puis, ce fut presque une des grandes dates de leur vie, ils découvrirent le marché aux Puces. Des chemises Arrow ou Van Heusen, admirables, à long col boutonnant, alors introuvables à Paris, mais que les comédies américaines commençaient à populariser (du moins parmi cette frange restreinte qui trouve son bonheur dans les comédies américaines), s'y étalaient en pagaille, à côté de trench-coats réputés indestructibles, de jupes, de chemisiers, de robes de soie, de vestes de peau, de mocassins de cuir souple. » Georges Perec, Les Choses.

« Fût-ce à la coiffure, il était facile au début du siècle de distinguer, porteurs de hauts-de-forme, de melons et de casquettes, la haute bourgeoisie, la moyenne et le prolétariat. Aujourd’hui le zèle dénonciateur du vêtement s’est atténué, le même jean peut être porté à l’occasion par l’ouvrier de Renault et l’énarque qui veille aux destinées de l’entreprise, mais enfin chez Lipp, à l’heure du déjeuner, le port ou l’absence d’une cravate conserve une signification.

Encore cette signification est-elle difficile à préciser. La cravate peut aussi bien désigner un ministre ou un avocat qu’un petit employé de bureau et peuvent aussi bien s’en dispenser un play-boy, un cinéaste, un journaliste mais aussi le vendeur d’un magasin de confection. La cravate ne révèle plus une place dans la hiérarchie sociale mais l’appartenance à des milieux où le négligé est considéré comme de bon ou de mauvais ton. » Jacques Laurent, Le Nu vêtu et dévêtu, 1979.

« Cette décade, j’eusse aimé vous parler du chapeau Akubra, remarquable chapeau d’origine australienne dont la confection n’a pas exigé moins de dix peaux de lapin et de deux cents opérations individuelles. La publicité m’ayant dit, il y a quelques années, que c’était un chapeau, mais aussi un investissement, j’avais acheté le modèle « Great White Shark » qui ne me va pas comme couvre-chef et qui, du point de vue investissement, ne m’a jusqu’à présent pas rapporté lerche, mais je suppose que si je me coiffais d’une sicav, ce serait encore pire. » ADG, Papiers gommés, « Nabuchodonosor », Le Dilettante.

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 07:00

L’homme élégant ne presse jamais le pas.

L’homme élégant ne rit jamais à gorge déployée.

L’homme élégant ne parle jamais trop fort.

L’homme élégant cultive la réserve comme un bel art.

L’homme élégant a le goût du mystère.

L’homme élégant aime les crépuscules.

L’homme élégant a l’amour des légendes.

L’homme élégant n’aime rien tant qu’admirer.

L’homme élégant écoute les autres.

L’homme élégant est secourable aux humbles.

L’homme élégant aime parler de la pluie et du beau temps.

L’homme élégant traverse dans les clous.

L’homme élégant ne parle jamais de ses tenues.

L’homme élégant est gêné quand on lui fait remarquer qu’il est élégant.

L’homme élégant est facile à émouvoir.

L’homme élégant aime l’art.

L’homme élégant aime la beauté.

L’homme élégant aime le passé.

L’homme élégant ne croit pas aux révolutions.

L’homme élégant a le goût des choses qui durent.

L’homme élégant ne croit pas au progrès moral.

L’homme élégant se défie des progrès techniques.

L’homme élégant est anachronique.

L’homme élégant croit à la dignité.

L’homme élégant croit à l’honneur.

L’homme élégant croit à la fidélité.

L’homme élégant hait la vulgarité.

L’homme élégant méprise l’argent.

L’homme élégant se moque de la gloire.

L’homme élégant se veut un esprit libre.

L’homme élégant sait qu’il n’est pas toujours un homme élégant.

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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 07:11

Parmi les accessoires oubliés de l’élégance masculine, il en est un qui, dans l’imaginaire des amateurs, tient une place à part : le monocle. Wikipédia lui consacre une page qui renseigne sur son histoire. J’y ai appris notamment l’origine de son succès chez les officiers supérieurs : les « binoclards » ne pouvant accéder à ce rang, un officier britannique eut l’idée de contourner l’interdiction grâce au port du monocle.

Dans La Grande illusion, Jean Renoir en fait porter un au capitaine (puis commandant) Von Rauffenstein – joué par Eric Von Stroheim – et un autre au capitaine de Boëldieu – joué par Pierre Fresnay. Cet accessoire signe aussi l’origine aristocratique de ces deux militaires, au même titre que leurs gants blancs.

 

pierre-fresnay.jpgPierre Fresnay

 

von-stroheim.jpgEric Von Stroheim

 

L’excellent Paul Meurisse en fait un tout autre usage dans la série des « Monocle ». Il y incarne le commandant Théobald Dromard. Sa prestation seule a permis à ces films de ne pas tomber dans l’oubli. Le monocle complète à merveille son jeu maniéré et ironique.

 

paul-meurisse-monocle.jpgPaul Meurisse

 

Cet accessoire fut aussi prisé dans les milieux littéraires, ce qui ajoute grandement à mon intérêt pour lui. Il semble que Leconte de Lisle soit à l’origine de ce micro-phénomène.

 

leconte-de-lisle.jpegLeconte de Lisle

 

Pour Leconte de Lisle expliqué par Sartre (Dandies, Roger Kempf), « l’homme devrait être un monocle, cette vitrification du regard absolu clouant le regardé au mur comme un papillon sur un bouchon. » Le monocle qui tue ! Henri de Régnier se contentait de se servir du sien pour garder ses distances. Dans Venises, Paul Morand le croque en quelques lignes expressives : « Personne ne portait le monocle avec autant de hauteur que Henri de Régnier, tête rejetée en arrière ; le sien était une sorte d’œil-de-bœuf creusé dans le dôme de son crâne poli, pareil à une sixième coupole de Saint-Marc. » Bernard Quiriny, dans l’excellent livre qu’il a consacré à cet écrivain oublié (Monsieur Spleen, Le Seuil), explique : « Pour bien porter le monocle, il faut demeurer impassible. Régnier l’adopte dans ce but, et aussi pour former un écran entre le monde et lui, comme un bouclier miniature. »

 

Henri-de-Regnier.jpgHenri de Régnier

 

L’exemple de Régnier contredit en tout cas une assertion de Wikipédia selon laquelle l’inconfort du monocle serait un préjugé. Quiriny nous apprend en effet qu’ « à plus de cinquante ans, Régnier ne maîtris(ait) pas encore parfaitement (…) l’art de savoir garder son monocle. » A l’occasion de la réception de René Boyslève à l’Académie, il écrit pour lui-même : « Je n’ai pas trop mal lu et j’ai lu sans que mon monocle ait quitté mon œil un instant. Cela, c’est bien, et j’en ai quelque fierté. »

 

rene-boysleve.jpgRené Boyslève. Une barbe à rendre verts de jalousie nos amis hipsters !

 

Les artistes Dada et les surréalistes s’approprieront le monocle pour en faire une marque de dérision ; « Je m’ennuie derrière mon monocle de verre » écrit Jacques Vaché, que son ami Breton appelle « Papillon Glacial du Monocle. »

Au hasard de mes nonchalantes recherches, je suis tombé sur une étonnante explication du monocle de Tzara.

 

tzara-monocle.jpgTristan Tzara

 

Elle est signée Henri Béhar et provient du numéro XVII des Cahiers du Centre de recherche sur le surréalisme. Je lis : «" O = monocle = néant ". Le monocle forme exactement sur le visage l’insigne du néant. » Ainsi donc, son monocle aurait permis à Tzara d’afficher de façon quasi subliminale son nihilisme !

Cette explication se fonde-t-elle sur des écrits ou propos de Tzara ? A-t-elle été entièrement forgée par Henri Béhar lui-même ? Je la trouve en tout cas séduisante.

Les deux derniers écrivains adeptes du monocle furent, à ma connaissance, Albert Cohen et Maurice Druon.

 

maurice-druon.jpgMaurice Druon

 

Le monocle dévoile son porteur (relire, plus haut, les lignes de Morand sur Régnier). « Monoclé », Cohen était affecté et Druon, théâtral.

Pourrais-je évoquer le monocle sans parler de celui qu’arbore le capitaine Haddock dans Les Sept boules de cristal ? Haddock, devenu depuis peu seigneur de Moulinsart, se fait servir le sien sur un plateau d’argent, que lui tend le très dévoué et stylé Nestor, ex-domestique des drôles de Loiseau… 

 

haddock-monocle.jpgTintin, Les Sept boules de cristal    

 

Haddock joue au gentleman en grand enfant bêta et touchant qu’il est ! Son monocle, sans lequel il feint de ne pouvoir reconnaître Tintin, trahit moins de la vanité que de la naïveté. Rien à voir, en tout cas, avec ceux, méchamment portés, des horribles colonels Boris et Sponz !

Plus personne n’ose aujourd’hui le monocle, sauf – dans le cadre, sans doute, d’une fête – l’excentrique Massimiliano Mochia di Coggiola. A-t-il cherché à cultiver ainsi sa ressemblance avec Tzara ?

 

massimilano-mocchia-di-coggiola.jpgMassimiliano Mochia di Coggiola

 

Un retour de cet accessoire clivant, discriminant est inenvisageable dans une société platement égalitariste comme la nôtre. Amis des attitudes et des poses étudiées, pleurez ! Le monocle a fermé l’œil. Définitivement.

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Publié par Le Chouan - dans Accessoires
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7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 07:15

Merci à ceux qui, ici ou à mon adresse mail, m’ont adressé des messages de sympathie.

Overblog a changé son interface. Le nouveau n’est pas toujours un progrès : ce changement m’en offre une nouvelle preuve. La mise en page des articles s’est compliquée et, surtout, des publicités intempestives apparaissent quand, par exemple, on clique pour lire un commentaire. Rien à faire à cela – j’ai tout essayé -, sinon changer d’hébergeur.

J'ajoute : la newsletter a disparu. J'en suis désolé pour mes abonnés.

Je reprends demain la publication de mes billets.

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12 mars 2015 4 12 /03 /mars /2015 06:36

Des problèmes personnels m'obligent à suspendre la publication de mes billets.

J'espère revenir bientôt !

Le Chouan

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6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 06:46

"FMR", fidèle lecteur et commentateur, m'a proposé cet intéressant billet portant sur un domaine que je connais peu. Je suis très heureux de vous le faire lire aujourd'hui.

 

En France, les jugements portés sur la musique classique concernent souvent l'apparence. Guindé, snob, coincé, vieillot, ringard, bourge(ois) sont des qualificatifs classiquement utilisés pour décrire les musiciens, le public et même les œuvres. Pourtant, le monde du classique a évolué comme le reste de la société : vers moins de formalisme. L'habit et le smoking se font rares hors les grands orchestres et les grandes salles, le costume sombre de qualité quelconque est devenu la norme. On ne peut pas non plus dire que le public soit spécialement élitiste : il est habillé comme tout le monde (et il se trouve toujours des gens pour applaudir entre les mouvements).

Il y a bien sûr des personnages à l'allure plus notable, ainsi que va nous le montrer cette petite galerie de chefs d'orchestre et solistes.

Mais commençons par une digression : j'ai récemment découvert Max Raabe, un chanteur allemand (de formation classique) qui avec son orchestre fait des reprises dans le style des années 20/30. Il porte impeccablement l'habit, ses musiciens le smoking et tout le monde est content. Comme quoi...

 

Max-Raabe-copie-1.jpg

 

A contrario, pour attirer le public supposé rebuté par le costume, on lui propose des rebelles trop cool qui, lui assure-t-on, sont de vrais stars dans le monde du classique. L'archétype de ce genre d'alibi est le violoniste Nigel Kennedy (1956--) au style punk-trash.

 

nigel-kennedy.jpg

 

Le très respectable, respecté et bien élevé sir John Eliot Gardiner (1943--), chef d'orchestre spécialiste du baroque, est parfois pris de fantaisie : il porte alors des tuniques chinoises avec parements.

 

eliot-gardiner-tunique.jpg

 

La fantaisie demeure élégante, néanmoins l'habit va mieux à l'ancien élève de Cambridge.

 

eliot-gardiner.jpeg

 

Ces tuniques seraient peut-être mieux portées par Jean Guillou (1930--), titulaire du grand orgue de Saint-Eustache, qui avec ses yeux perçants et sa chevelure blanche massée de part et d'autre de son crâne ressemble au Dracula de Coppola.

 

jean-guillou.jpg

 

Le chef d'orchestre Claudio Abbado était souvent comparé à un magicien. Il savait en effet faire s'incarner la grâce. Ce personnage, humble et discret, fuyait la publicité (le contraire absolu de Karajan, son prédécesseur au Berliner Philharmoniker), on n'a donc pas d'images de lui dans le civil. Au concert il restait fidèle aux traditions et portait avec naturel habit, smoking ou veston bien taillés ; favorisé par un physique élancé et un beau profil.

 

claudio-abbado.jpg

 

Sa direction même était élégante : pas de grands mouvements pour la galerie, mais une gestuelle souple et fluide, comme s'il sculptait le son. Au tournant des années 2000, un temps rescapé d'un cancer, il réapparaît subitement vieilli, le visage émacié et hâve, l'expression parfois plus douloureuse mais irradiant toujours la grâce et le bonheur.

Son ami le comédien Bruno Ganz disait de lui : « Il a su cultiver et maintenir sa propre pureté d’âme ; une pureté à laquelle il n’a jamais voulu renoncer malgré l’âge adulte. Et je vois en lui une certaine similitude avec Hölderlin, dans la conservation d’une idée pure et enfantine de la poésie — poésie en tant que qualité absolue — comme moyen de communication à appliquer aussi dans sa propre vie. Hölderlin l’a réalisé comme poète : Claudio en témoigne comme musicien »

 

Gustav Leonhard (1928—2012) fut un honnête homme, au sens historique : légende du clavecin, fer de lance du renouveau baroque, il disait pourtant « avoir passé plus de temps avec la peinture qu’avec la musique ». Par certains côtés il vivait littéralement dans le passé : il habitait dans la Bartolotti Huis construite en 1617 sur le Herengracht à Amsterdam. Depuis 1750 « tout [y] est resté exactement à l’identique : les portes, les cheminées, les lambris, les parquets, les planches dans les armoires, les carreaux de faïence, tout ! » Selon un édit de 1630, le jardin devait rester jardin « jusqu’à la fin des temps ». Leonhardt y abritait ses instruments et sa collection de mobilier et objets d'art hollandais, allemands et français datant du XVIe au XVIIIe siècle. Il n'allait pas jusqu'à s'habiller à la mode baroque, sauf pour un film où il tint le rôle de Bach.

 

gustav-leonhard-bach.jpg

 

Grand et sec, le profil sévère, le sourire bridé, son apparence, en tout cas celle qu'il montrait au public, était en harmonie avec son expression musicale, à propos de laquelle Jacques Drillon parle de « tonicité janséniste » (Leonhardt était calviniste).

 

gustav-leonhard-profil.jpg

 

Son refus de l'étalage des sentiments et de l'ego —  il se présentait comme un medium entre le compositeur et l'audience et disait ne pas comprendre « le culte des solistes » — était peut-être excessif. Après avoir, enfant, adoré Wanda Landowska, il la jugeait « trop personnelle », « très égoïste » ; il ne l'était peut-être pas assez...

Avant de quitter le XVIIIe, citons une suite de douze variations de François Couperin : Les Folies françoises ou les Dominos [on rappelle qu'il s'agit d'un habit de bal masqué, sorte de cape avec une capuche] - successivement  : la virginité sous le domino couleur d'invisible  ; la pudeur sous le domino couleur de roze ; l'ardeur sous le domino incarnat ; l'espérance sous le domino vert ; la fidélité sous le domino bleu ; la persévérance sous le domino gris de lin ; la langueur sous le domino violet ; la coquéterie sous diférens dominos ; les vieux galans et les trésorières suranées sous des dominos pourpres et feuilles mortes ; les coucous bénévoles sous des dominos jaunes ; la jalousie taciturne sous le domino gris de maure ; la frénésie, ou le désespoir sous le domino noir.

Glenn Gould (1932—1982) était aussi protestant, il se surnommait lui-même le dernier des puritains. À 32 ans il avait abandonné le concert pour l'enregistrement à cause, c'est notable, de raisons morales. « Sur le plan moral, je réprouve même les concertos et je n'aime pas cet aspect de compétition. (...) Tout ce qui est mélange de virtuosité et d'exhibitionnisme sur scène est tourné vers l'extérieur ou mène à l'extraversion et je considère cela comme un péché, pour employer un mot démodé. ». Gould n'a jamais suivi la mode et a toujours aimé les lainages chauds : veste en Harris tweed, écharpe en Shetland, gants ou mitaines en grosse laine, casquette en tweed. Il y a quand même des variations selon les époques, on peut mettre en parallèle ses déclarations sur la musique et l'évolution de son apparence. Jeune, il aimait la « course rythmique précipitée » à quoi correspondaient une certaine exubérance et un éclat sensuel.

 

glenn-gould.jpg

 

Plus tard on le retrouve peigné, vêtu avec une discrétion de bon aloi, cherchant l'équilibre entre la « sévérité teutonique et la jubilation débridée » dans l'exécution d'une fugue du Clavier bien tempéré.

 

glenn-gould-classique.jpeg

 

Ensuite, à mesure qu'il s'éloigne du monde, qu'il se perd au monde, la cravate tombe, les cheveux sont laissés libres, les habits s'assombrissent ; les tempi deviennent lents et réfléchis et il déclare « J'aimerais pouvoir penser qu'il règne dans ce que je fais une sorte de paix automnale (...) il serait satisfaisant de se dire que ce que nous réalisons sous forme d'enregistrement contient virtuellement un certain degré de perfection, non pas d'ordre purement technique, mais aussi d'ordre spirituel ».

 

glenn-gould-3.jpeg

                                                                       

                                                                                                               FMR

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