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1 mai 2015 5 01 /05 /mai /2015 07:12

« Le dessin de Modigliani est d’une élégance suprême » affirmait Cocteau. J’en ai eu la confirmation récemment en parcourant un album de ses œuvres. Les portraits d’hommes témoignent, au même titre que ceux de femmes et que les nus, d’un sens aigu de l’élégance de la ligne. Un de ses modèles affirma qu’il n’indiquait jamais de pose, qu’il laissait le sujet prendre une position naturelle. L’examen des œuvres me fait douter de cette version. Les poses, concertées et souvent semblables d’une toile à l’autre, n’ont pas l’air de devoir grand-chose au hasard. J’imagine volontiers Modigliani guidant à leur insu ses modèles jusqu’où il voulait exactement qu’ils arrivent. Les mains sont assez fréquemment posées sur les genoux, à la façon, je crois, toscane :


modi-zboro.jpgLeoplod Zborowski, 1918-19

 

D’autres fois, une main soutient nonchalamment le visage :


modi-jean-alex.jpg Jean Alexandre, 1909

 

… ou se glisse dans une poche :


modi-paul-alex.jpgPaul Alexandre, 1909    

 

Objectivement, les doigts sont souvent gros, mais ce n’est pas ainsi qu’ils nous paraissent : le peintre est un illusionniste ! Le mouvement des bras est toujours gracieux, fluide. L’inclinaison quasi systématique des visages ajoute à l’élégance et dynamise la représentation. La mise en image(s) est aussi mise en scène, comme dans le genre du portrait mondain auquel il me semble que l’art de Modigliani a emprunté certains traits. Les accessoires n’attirent pas l’attention sur eux. La cigarette se fait oublier. Le chapeau est placé haut (… à ne pas imiter dans la réalité !) pour ne pas dissimuler le visage. La cravate, de couleur sombre et aux proportions parfaites, se fond dans l’ensemble.


modigliani-paul-guillaume-def.jpgPaul Guillaume, 1915


modi-paul-guillaume-deux.jpgLe même, 1916


modi-bara.jpgMonsieur Baranowski, 1918

 

L’essentiel, c’est le visage dont il nous fait sentir inlassablement le mystère. La ressemblance est là, qu’une stylisation extrême malmène à peine.


modi-cocteau.jpgJean Cocteau, 1916, littéralement "tiré à quatre épingles" !

 

Miracle d’un art qui rend compte de la réalité en usant de formes qui n’ont pas grand-chose à voir avec elle ! Et, au milieu des visages, surgissent souvent des regards sans yeux, étrangement plus expressifs que les yeux sans regard que nous croisons tous les jours dans nos rues.

Le sens de la pose, Modigliani ne l’avait pas qu’en tant que peintre ; il l’avait aussi devant l’objectif. Son maintien, visiblement étudié, met le corps en mouvement. L’affectation n’est pas toujours évitée, comme sur ce cliché :


modi-lavalliere.jpg

 

« Il lui était insupportable de passer inaperçu (…) Il y avait en lui de l’acteur », écrivit Adolphe Basler. La simplicité du geste ne nuit pourtant pas à son efficacité, bien au contraire : ainsi sur ce cliché de 1909 où il suffit que les mains soient posées sur les hanches pour que la pose soit remarquable de naturel :


modi-pull.jpg

 

Sa vêture évolua. Ardengo Soffici, qui le rencontra à Venise en 1903, note son « élégance discrète ».


modi-1903.jpgModigliani en 1903, quand A. Soffici le rencontra

 

Arrivé à Paris, Modigliani adopte bientôt le style artiste alors en vogue chez les peintres. Braque et Picasso sont en bleu de travail, Van Dongen en tricot de marin… Pour lui, ce sera le costume de velours, genre terrassier, accompagné d’un « foulard éclatant » et d’ « un large feutre » (Louis Latourettes).


modigliani-def.jpg

 

Quand Pierre Bertin (1) le croise à Nice en 1918, il est « misérablement vêtu ». Un an plus tard, très exactement à l’automne 1919, il parade en costume de velours gris clair presque neuf avec un beau foulard. Cette même année 19, quand son marchand Zborowski, qui doit se rendre à Londres, lui demande ce qu’il veut, il répond : « De belles chaussures ».

Les témoignages des contemporains ne sont pas d’accord sur tout, mais ils se rejoignent sur un point : la noblesse de son expression. Le voisinage des lexiques est troublant : « une noblesse excédée », dit Paul Alexandre, qui emprunte l’expression à Baudelaire ; « l’air d’un prince », dit Jacques Lipchitz ; « la mine d’un aristocrate », dit André Salmon ; « un visage aux traits nobles », dit Pierre Bertin…

Aristocrate donc, et, selon l’expression de Cendrars, « pochard ». Mais un pochard lettré : « (Il) récitait, se souvient Cendrars (Bourlinguer), des passages de la Divine Comédie au milieu de la chaussée et (…) commentait Dante à coups de trique. » Il avait lu Villon, Baudelaire, Laforgue, Verlaine, Mallarmé, Nietzsche, d’Annunzio… On dit qu’un exemplaire des Chants de Maldoror de Lautréamont ne quittait jamais sa poche. Ses goûts étaient ceux d’un homme sensible et tourné vers le beau. Il s’essaya à la poésie :

« Du haut de la Montagne Noire, le Roi
Celui qu’Il élut pour régner, pour commander
Pleure les larmes de ceux qui n’ont pu
rejoindre les étoiles
… »

Mais, chez Modigliani, le fleuve de la poésie sort du lit douillet des vers. La poésie irrigue tout ce qu’il fait. Elle s’étend à ses dessins, à ses peintures, à ses sculptures. C’est elle qui tient le crayon quand, dans une lettre à Zborowski, il écrit : « J’ai flâné un peu ces jours-ci ; la féconde paresse : le seul travail. » - ou, sur une carte postale à Paul Alexandre : « Le bonheur est un ange au visage grave »… C’est encore elle qui lui fit reconnaître l’amour dans le visage de la jeune Jeanne Hébuterne. Etait-elle brune, blonde ou rousse ? Je l’ignore. Un témoin parle de « ses blondes nattes », un autre de « ses cheveux châtain foncé » et Modigliani la peignit en rousse… Les rares clichés qu’on a d’elle la montrent plutôt brune, mais ils sont en noir et blanc…


Jeanne-Hebuterne.jpg

 

Qu’elle était la couleur de ses yeux ? Bleus sur un portrait, marron sur l’autre…

Je veux croire qu’il aima d’abord Jeanne pour son visage, qu’on aurait dit sorti d’un tableau de ces peintres préraphaélites qu’il admirait. Les esthètes aiment la vie quand elle imite l’art. L’histoire de Jeanne et d’Amedeo fut noble et tragique. Et brève : à peine trois ans. Modigliani mourut jeune, comme il en avait eu le pressentiment. Jeanne le suivit dans la mort, comme elle l’avait annoncée. Le lendemain du décès de son amant, elle se jeta du cinquième étage d’un immeuble. Elle était enceinte de neuf mois.

 ______________________________________________________________________________________________
1. Ah ! Pierre Bertin ! C’est, dans Les Tontons flingueurs, le père de François (Claude Rich), Adolphe Amédée Delafoy.
2. Ouvrages consultés : Amedeo Modigliani, prince de Montparnasse, Herbert Lottman, Calmann-Lévy ; Histoire de la coquetterie masculine, Jean Claude Bologne, Perrin ; Bourlinguer, Blaise Cendrars, Folio Gallimard ; Modigliani, Gaston Diehl, Flammarion.

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Publié par Le Chouan - dans Personnalités
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22 avril 2015 3 22 /04 /avril /2015 07:44

« Il faut qu’on sente qu’un homme est bien mis, sans se rappeler plus tard aucun détail de son vêtement. La finesse du drap, la perfection de la coupe, le fini de la façon, et surtout le bien-porté de tout cela constituent la distinction. (…) (Les artistes) regrettent que quelque jeune élégant n’ait pas le caprice d’une toque à phare et d’un manteau écarlate ; et ils s’étonnent de la persistance des gens du monde à garder un costume si triste, si éteint, si monotone. C’est comme si l’on demandait pourquoi à Venise toutes les gondoles sont noires. Cependant rien n’est plus facile à distinguer dans l’uniformité apparente que la gondole du patricien de la gondole du bourgeois. » Théophile Gautier, De la mode, 1858.

« Enfin, y a-t-il rien de plus stupide que ce bulletin de modes disant les costumes que l’on a portés la semaine dernière, afin qu’on les porte la semaine qui va suivre, et donnant une règle pour tout le monde ? Sans tenir compte que chacun, pour être bien habillé, doit s’habiller quant à lui ! C’est toujours la même question, celle des Poétiques. Chaque œuvre à faire a sa poétique en soi, qu’il faut trouver. » Gustave Flaubert, Correspondance.

« Je vis qu’il avait changé de costume. Celui qu’il portait était encore plus sombre ; et sans doute c’est que la véritable élégance est bien moins loin de la simplicité que la fausse ; mais il y avait autre chose : d’un peu près on sentait que si la couleur était presque entièrement absente de ces vêtements, ce n’était pas parce que celui qui l’en avait bannie y était indifférent, mais plutôt parce que, pour une raison quelconque, il se l’interdisait. Et la sobriété qu’ils laissaient paraître semblait de celles qui viennent de l’obéissance à un régime, plutôt que du manque de gourmandise. Un filet de vert sombre s’harmonisait, dans le tissu du pantalon, à la rayure des chaussettes avec un raffinement qui décelait la vivacité d’un goût maté partout ailleurs et à qui cette seule concession avait été faite par tolérance, tandis qu’une tache rouge sur la cravate était imperceptible comme une liberté qu’on n’ose prendre. » Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleur.

« Et je marche dans les rues bordées d’étalages fêtant ceux qui passent
Et dans Paris je vais bien peigné avec le dessin pur que mon tailleur m’a fait
Je suis une géométrie qui marche avec beaucoup d’amour à l’intérieur
J’aime la ligne de mon veston et l’ordre de mes cheveux et j’aime les boutiques
Et tous ceux qui vont sur le trottoir je les aime aussi tandis que je les croise
Heureux d’être dans ce qui est j’ai l’esprit tout satiné quand je marche dans les rues »
Pierre Albert-Birot, Poèmes à l’autre moi.

« Les vêtements, retirés de la fluidité du présent et considérés en eux-mêmes, comme une forme, dans leur monstrueuse existence sur la personne humaine, sont de bizarres fourreaux, d’étranges végétations bien dignes de la compagnie d’un ornement nasal ou d’un anneau à travers les lèvres. Mais qu’ils deviennent fascinants quand on les considère dans l’ensemble des qualités qu’ils prêtent à leur possesseur. Il se passe alors un phénomène aussi remarquable que lorsque d’un lacis de traits d’encre sur une feuille de papier surgit la signification d’une grande parole. (…) Ce pouvoir de rendre l’invisible, un vêtement bien coupé nous en fait tous les jours la démonstration.» Robert Musil, L’Homme sans qualités.

« Ils avaient longtemps été parfaitement anonymes. Ils étaient vêtus comme des étudiants, c’est-à-dire mal. Sylvie d’une unique jupe, de chandails laids, d’un pantalon de velours, d’un duffle-coat, Jérôme d’une canadienne crasseuse, d’un complet de confection, d’une cravate lamentable. Ils se plongèrent avec ravissement dans la mode anglaise. Ils découvrirent les lainages, les chemisiers de soie, les chemises de Doucet, les cravates en voile, les carrés de soie, le tweed, le lambswool, le cashmere, le vicuna, le cuir et le jersey, le lin, la magistrale hiérarchie des chaussures, enfin, qui mène des Churchs aux Weston, des Weston aux Bunting, et des Bunting aux Lobb.

Leur rêve fut un voyage à Londres. Ils auraient partagé leur temps entre la National Gallery, Savile Row, et certain pub de Church Street dont Jérôme avait gardé le souvenir ému. Mais ils n’étaient pas encore assez riches pour s’y habiller de pied en cap. (…) Jérôme, bien qu’il aimât encore, à l’occasion, traîner en savates, mal rasé, vêtu de vieilles chemises sans col et d’un pantalon de toile, découvrit, soignant les contrastes, les plaisirs des longues matinées : se baigner, se raser de près, s’asperger d’eau de toilette, enfiler, la peau encore légèrement humide, des chemises impeccablement blanches, nouer des cravates de laine ou de soie. Il en acheta trois, chez Old England, et aussi une veste de tweed, des chemises en solde, et des chaussures dont il pensait n’avoir pas à rougir.

Puis, ce fut presque une des grandes dates de leur vie, ils découvrirent le marché aux Puces. Des chemises Arrow ou Van Heusen, admirables, à long col boutonnant, alors introuvables à Paris, mais que les comédies américaines commençaient à populariser (du moins parmi cette frange restreinte qui trouve son bonheur dans les comédies américaines), s'y étalaient en pagaille, à côté de trench-coats réputés indestructibles, de jupes, de chemisiers, de robes de soie, de vestes de peau, de mocassins de cuir souple. » Georges Perec, Les Choses.

« Fût-ce à la coiffure, il était facile au début du siècle de distinguer, porteurs de hauts-de-forme, de melons et de casquettes, la haute bourgeoisie, la moyenne et le prolétariat. Aujourd’hui le zèle dénonciateur du vêtement s’est atténué, le même jean peut être porté à l’occasion par l’ouvrier de Renault et l’énarque qui veille aux destinées de l’entreprise, mais enfin chez Lipp, à l’heure du déjeuner, le port ou l’absence d’une cravate conserve une signification.

Encore cette signification est-elle difficile à préciser. La cravate peut aussi bien désigner un ministre ou un avocat qu’un petit employé de bureau et peuvent aussi bien s’en dispenser un play-boy, un cinéaste, un journaliste mais aussi le vendeur d’un magasin de confection. La cravate ne révèle plus une place dans la hiérarchie sociale mais l’appartenance à des milieux où le négligé est considéré comme de bon ou de mauvais ton. » Jacques Laurent, Le Nu vêtu et dévêtu, 1979.

« Cette décade, j’eusse aimé vous parler du chapeau Akubra, remarquable chapeau d’origine australienne dont la confection n’a pas exigé moins de dix peaux de lapin et de deux cents opérations individuelles. La publicité m’ayant dit, il y a quelques années, que c’était un chapeau, mais aussi un investissement, j’avais acheté le modèle « Great White Shark » qui ne me va pas comme couvre-chef et qui, du point de vue investissement, ne m’a jusqu’à présent pas rapporté lerche, mais je suppose que si je me coiffais d’une sicav, ce serait encore pire. » ADG, Papiers gommés, « Nabuchodonosor », Le Dilettante.

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Publié par Le Chouan
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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 07:00

L’homme élégant ne presse jamais le pas.

L’homme élégant ne rit jamais à gorge déployée.

L’homme élégant ne parle jamais trop fort.

L’homme élégant cultive la réserve comme un bel art.

L’homme élégant a le goût du mystère.

L’homme élégant aime les crépuscules.

L’homme élégant a l’amour des légendes.

L’homme élégant n’aime rien tant qu’admirer.

L’homme élégant écoute les autres.

L’homme élégant est secourable aux humbles.

L’homme élégant aime parler de la pluie et du beau temps.

L’homme élégant traverse dans les clous.

L’homme élégant ne parle jamais de ses tenues.

L’homme élégant est gêné quand on lui fait remarquer qu’il est élégant.

L’homme élégant est facile à émouvoir.

L’homme élégant aime l’art.

L’homme élégant aime la beauté.

L’homme élégant aime le passé.

L’homme élégant ne croit pas aux révolutions.

L’homme élégant a le goût des choses qui durent.

L’homme élégant ne croit pas au progrès moral.

L’homme élégant se défie des progrès techniques.

L’homme élégant est anachronique.

L’homme élégant croit à la dignité.

L’homme élégant croit à l’honneur.

L’homme élégant croit à la fidélité.

L’homme élégant hait la vulgarité.

L’homme élégant méprise l’argent.

L’homme élégant se moque de la gloire.

L’homme élégant se veut un esprit libre.

L’homme élégant sait qu’il n’est pas toujours un homme élégant.

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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 07:11

Parmi les accessoires oubliés de l’élégance masculine, il en est un qui, dans l’imaginaire des amateurs, tient une place à part : le monocle. Wikipédia lui consacre une page qui renseigne sur son histoire. J’y ai appris notamment l’origine de son succès chez les officiers supérieurs : les « binoclards » ne pouvant accéder à ce rang, un officier britannique eut l’idée de contourner l’interdiction grâce au port du monocle.

Dans La Grande illusion, Jean Renoir en fait porter un au capitaine (puis commandant) Von Rauffenstein – joué par Eric Von Stroheim – et un autre au capitaine de Boëldieu – joué par Pierre Fresnay. Cet accessoire signe aussi l’origine aristocratique de ces deux militaires, au même titre que leurs gants blancs.

 

pierre-fresnay.jpgPierre Fresnay

 

von-stroheim.jpgEric Von Stroheim

 

L’excellent Paul Meurisse en fait un tout autre usage dans la série des « Monocle ». Il y incarne le commandant Théobald Dromard. Sa prestation seule a permis à ces films de ne pas tomber dans l’oubli. Le monocle complète à merveille son jeu maniéré et ironique.

 

paul-meurisse-monocle.jpgPaul Meurisse

 

Cet accessoire fut aussi prisé dans les milieux littéraires, ce qui ajoute grandement à mon intérêt pour lui. Il semble que Leconte de Lisle soit à l’origine de ce micro-phénomène.

 

leconte-de-lisle.jpegLeconte de Lisle

 

Pour Leconte de Lisle expliqué par Sartre (Dandies, Roger Kempf), « l’homme devrait être un monocle, cette vitrification du regard absolu clouant le regardé au mur comme un papillon sur un bouchon. » Le monocle qui tue ! Henri de Régnier se contentait de se servir du sien pour garder ses distances. Dans Venises, Paul Morand le croque en quelques lignes expressives : « Personne ne portait le monocle avec autant de hauteur que Henri de Régnier, tête rejetée en arrière ; le sien était une sorte d’œil-de-bœuf creusé dans le dôme de son crâne poli, pareil à une sixième coupole de Saint-Marc. » Bernard Quiriny, dans l’excellent livre qu’il a consacré à cet écrivain oublié (Monsieur Spleen, Le Seuil), explique : « Pour bien porter le monocle, il faut demeurer impassible. Régnier l’adopte dans ce but, et aussi pour former un écran entre le monde et lui, comme un bouclier miniature. »

 

Henri-de-Regnier.jpgHenri de Régnier

 

L’exemple de Régnier contredit en tout cas une assertion de Wikipédia selon laquelle l’inconfort du monocle serait un préjugé. Quiriny nous apprend en effet qu’ « à plus de cinquante ans, Régnier ne maîtris(ait) pas encore parfaitement (…) l’art de savoir garder son monocle. » A l’occasion de la réception de René Boyslève à l’Académie, il écrit pour lui-même : « Je n’ai pas trop mal lu et j’ai lu sans que mon monocle ait quitté mon œil un instant. Cela, c’est bien, et j’en ai quelque fierté. »

 

rene-boysleve.jpgRené Boyslève. Une barbe à rendre verts de jalousie nos amis hipsters !

 

Les artistes Dada et les surréalistes s’approprieront le monocle pour en faire une marque de dérision ; « Je m’ennuie derrière mon monocle de verre » écrit Jacques Vaché, que son ami Breton appelle « Papillon Glacial du Monocle. »

Au hasard de mes nonchalantes recherches, je suis tombé sur une étonnante explication du monocle de Tzara.

 

tzara-monocle.jpgTristan Tzara

 

Elle est signée Henri Béhar et provient du numéro XVII des Cahiers du Centre de recherche sur le surréalisme. Je lis : «" O = monocle = néant ". Le monocle forme exactement sur le visage l’insigne du néant. » Ainsi donc, son monocle aurait permis à Tzara d’afficher de façon quasi subliminale son nihilisme !

Cette explication se fonde-t-elle sur des écrits ou propos de Tzara ? A-t-elle été entièrement forgée par Henri Béhar lui-même ? Je la trouve en tout cas séduisante.

Les deux derniers écrivains adeptes du monocle furent, à ma connaissance, Albert Cohen et Maurice Druon.

 

maurice-druon.jpgMaurice Druon

 

Le monocle dévoile son porteur (relire, plus haut, les lignes de Morand sur Régnier). « Monoclé », Cohen était affecté et Druon, théâtral.

Pourrais-je évoquer le monocle sans parler de celui qu’arbore le capitaine Haddock dans Les Sept boules de cristal ? Haddock, devenu depuis peu seigneur de Moulinsart, se fait servir le sien sur un plateau d’argent, que lui tend le très dévoué et stylé Nestor, ex-domestique des drôles de Loiseau… 

 

haddock-monocle.jpgTintin, Les Sept boules de cristal    

 

Haddock joue au gentleman en grand enfant bêta et touchant qu’il est ! Son monocle, sans lequel il feint de ne pouvoir reconnaître Tintin, trahit moins de la vanité que de la naïveté. Rien à voir, en tout cas, avec ceux, méchamment portés, des horribles colonels Boris et Sponz !

Plus personne n’ose aujourd’hui le monocle, sauf – dans le cadre, sans doute, d’une fête – l’excentrique Massimiliano Mochia di Coggiola. A-t-il cherché à cultiver ainsi sa ressemblance avec Tzara ?

 

massimilano-mocchia-di-coggiola.jpgMassimiliano Mochia di Coggiola

 

Un retour de cet accessoire clivant, discriminant est inenvisageable dans une société platement égalitariste comme la nôtre. Amis des attitudes et des poses étudiées, pleurez ! Le monocle a fermé l’œil. Définitivement.

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7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 07:15

Merci à ceux qui, ici ou à mon adresse mail, m’ont adressé des messages de sympathie.

Overblog a changé son interface. Le nouveau n’est pas toujours un progrès : ce changement m’en offre une nouvelle preuve. La mise en page des articles s’est compliquée et, surtout, des publicités intempestives apparaissent quand, par exemple, on clique pour lire un commentaire. Rien à faire à cela – j’ai tout essayé -, sinon changer d’hébergeur.

J'ajoute : la newsletter a disparu. J'en suis désolé pour mes abonnés.

Je reprends demain la publication de mes billets.

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Publié par Le Chouan
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12 mars 2015 4 12 /03 /mars /2015 06:36

Des problèmes personnels m'obligent à suspendre la publication de mes billets.

J'espère revenir bientôt !

Le Chouan

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Publié par Le Chouan
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6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 06:46

"FMR", fidèle lecteur et commentateur, m'a proposé cet intéressant billet portant sur un domaine que je connais peu. Je suis très heureux de vous le faire lire aujourd'hui.

 

En France, les jugements portés sur la musique classique concernent souvent l'apparence. Guindé, snob, coincé, vieillot, ringard, bourge(ois) sont des qualificatifs classiquement utilisés pour décrire les musiciens, le public et même les œuvres. Pourtant, le monde du classique a évolué comme le reste de la société : vers moins de formalisme. L'habit et le smoking se font rares hors les grands orchestres et les grandes salles, le costume sombre de qualité quelconque est devenu la norme. On ne peut pas non plus dire que le public soit spécialement élitiste : il est habillé comme tout le monde (et il se trouve toujours des gens pour applaudir entre les mouvements).

Il y a bien sûr des personnages à l'allure plus notable, ainsi que va nous le montrer cette petite galerie de chefs d'orchestre et solistes.

Mais commençons par une digression : j'ai récemment découvert Max Raabe, un chanteur allemand (de formation classique) qui avec son orchestre fait des reprises dans le style des années 20/30. Il porte impeccablement l'habit, ses musiciens le smoking et tout le monde est content. Comme quoi...

 

Max-Raabe-copie-1.jpg

 

A contrario, pour attirer le public supposé rebuté par le costume, on lui propose des rebelles trop cool qui, lui assure-t-on, sont de vrais stars dans le monde du classique. L'archétype de ce genre d'alibi est le violoniste Nigel Kennedy (1956--) au style punk-trash.

 

nigel-kennedy.jpg

 

Le très respectable, respecté et bien élevé sir John Eliot Gardiner (1943--), chef d'orchestre spécialiste du baroque, est parfois pris de fantaisie : il porte alors des tuniques chinoises avec parements.

 

eliot-gardiner-tunique.jpg

 

La fantaisie demeure élégante, néanmoins l'habit va mieux à l'ancien élève de Cambridge.

 

eliot-gardiner.jpeg

 

Ces tuniques seraient peut-être mieux portées par Jean Guillou (1930--), titulaire du grand orgue de Saint-Eustache, qui avec ses yeux perçants et sa chevelure blanche massée de part et d'autre de son crâne ressemble au Dracula de Coppola.

 

jean-guillou.jpg

 

Le chef d'orchestre Claudio Abbado était souvent comparé à un magicien. Il savait en effet faire s'incarner la grâce. Ce personnage, humble et discret, fuyait la publicité (le contraire absolu de Karajan, son prédécesseur au Berliner Philharmoniker), on n'a donc pas d'images de lui dans le civil. Au concert il restait fidèle aux traditions et portait avec naturel habit, smoking ou veston bien taillés ; favorisé par un physique élancé et un beau profil.

 

claudio-abbado.jpg

 

Sa direction même était élégante : pas de grands mouvements pour la galerie, mais une gestuelle souple et fluide, comme s'il sculptait le son. Au tournant des années 2000, un temps rescapé d'un cancer, il réapparaît subitement vieilli, le visage émacié et hâve, l'expression parfois plus douloureuse mais irradiant toujours la grâce et le bonheur.

Son ami le comédien Bruno Ganz disait de lui : « Il a su cultiver et maintenir sa propre pureté d’âme ; une pureté à laquelle il n’a jamais voulu renoncer malgré l’âge adulte. Et je vois en lui une certaine similitude avec Hölderlin, dans la conservation d’une idée pure et enfantine de la poésie — poésie en tant que qualité absolue — comme moyen de communication à appliquer aussi dans sa propre vie. Hölderlin l’a réalisé comme poète : Claudio en témoigne comme musicien »

 

Gustav Leonhard (1928—2012) fut un honnête homme, au sens historique : légende du clavecin, fer de lance du renouveau baroque, il disait pourtant « avoir passé plus de temps avec la peinture qu’avec la musique ». Par certains côtés il vivait littéralement dans le passé : il habitait dans la Bartolotti Huis construite en 1617 sur le Herengracht à Amsterdam. Depuis 1750 « tout [y] est resté exactement à l’identique : les portes, les cheminées, les lambris, les parquets, les planches dans les armoires, les carreaux de faïence, tout ! » Selon un édit de 1630, le jardin devait rester jardin « jusqu’à la fin des temps ». Leonhardt y abritait ses instruments et sa collection de mobilier et objets d'art hollandais, allemands et français datant du XVIe au XVIIIe siècle. Il n'allait pas jusqu'à s'habiller à la mode baroque, sauf pour un film où il tint le rôle de Bach.

 

gustav-leonhard-bach.jpg

 

Grand et sec, le profil sévère, le sourire bridé, son apparence, en tout cas celle qu'il montrait au public, était en harmonie avec son expression musicale, à propos de laquelle Jacques Drillon parle de « tonicité janséniste » (Leonhardt était calviniste).

 

gustav-leonhard-profil.jpg

 

Son refus de l'étalage des sentiments et de l'ego —  il se présentait comme un medium entre le compositeur et l'audience et disait ne pas comprendre « le culte des solistes » — était peut-être excessif. Après avoir, enfant, adoré Wanda Landowska, il la jugeait « trop personnelle », « très égoïste » ; il ne l'était peut-être pas assez...

Avant de quitter le XVIIIe, citons une suite de douze variations de François Couperin : Les Folies françoises ou les Dominos [on rappelle qu'il s'agit d'un habit de bal masqué, sorte de cape avec une capuche] - successivement  : la virginité sous le domino couleur d'invisible  ; la pudeur sous le domino couleur de roze ; l'ardeur sous le domino incarnat ; l'espérance sous le domino vert ; la fidélité sous le domino bleu ; la persévérance sous le domino gris de lin ; la langueur sous le domino violet ; la coquéterie sous diférens dominos ; les vieux galans et les trésorières suranées sous des dominos pourpres et feuilles mortes ; les coucous bénévoles sous des dominos jaunes ; la jalousie taciturne sous le domino gris de maure ; la frénésie, ou le désespoir sous le domino noir.

Glenn Gould (1932—1982) était aussi protestant, il se surnommait lui-même le dernier des puritains. À 32 ans il avait abandonné le concert pour l'enregistrement à cause, c'est notable, de raisons morales. « Sur le plan moral, je réprouve même les concertos et je n'aime pas cet aspect de compétition. (...) Tout ce qui est mélange de virtuosité et d'exhibitionnisme sur scène est tourné vers l'extérieur ou mène à l'extraversion et je considère cela comme un péché, pour employer un mot démodé. ». Gould n'a jamais suivi la mode et a toujours aimé les lainages chauds : veste en Harris tweed, écharpe en Shetland, gants ou mitaines en grosse laine, casquette en tweed. Il y a quand même des variations selon les époques, on peut mettre en parallèle ses déclarations sur la musique et l'évolution de son apparence. Jeune, il aimait la « course rythmique précipitée » à quoi correspondaient une certaine exubérance et un éclat sensuel.

 

glenn-gould.jpg

 

Plus tard on le retrouve peigné, vêtu avec une discrétion de bon aloi, cherchant l'équilibre entre la « sévérité teutonique et la jubilation débridée » dans l'exécution d'une fugue du Clavier bien tempéré.

 

glenn-gould-classique.jpeg

 

Ensuite, à mesure qu'il s'éloigne du monde, qu'il se perd au monde, la cravate tombe, les cheveux sont laissés libres, les habits s'assombrissent ; les tempi deviennent lents et réfléchis et il déclare « J'aimerais pouvoir penser qu'il règne dans ce que je fais une sorte de paix automnale (...) il serait satisfaisant de se dire que ce que nous réalisons sous forme d'enregistrement contient virtuellement un certain degré de perfection, non pas d'ordre purement technique, mais aussi d'ordre spirituel ».

 

glenn-gould-3.jpeg

                                                                       

                                                                                                               FMR

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26 février 2015 4 26 /02 /février /2015 06:41

Sur le chapitre de l’élégance, nos hommes d’Etat ont beaucoup à apprendre. Enfin, la grande majorité d’entre eux. Deux figures du passé récent pourraient les inspirer : Anouar El Sadate et Hassan II.

Anouar El Sadate avait, comme on dit, un profil de médaille.


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Celui d’un pharaon. Il émanait de lui une noblesse naturelle qui rendait superflu le recours à l’artifice. Aussi sa mise était-elle d’une grande simplicité : costumes droits, chemises blanches à angle de col assez ouvert et à poignets mousquetaire, cravates à motifs ou à rayures assorties au costume. Le tout provenait d’Angleterre. Une élégance intemporelle, si ce n’est les motifs assez grands des cravates qui trahissaient les années 70. Le port de tête, fier, pour ne pas dire royal, était souligné par le col de chemise qui, comme chez le prince Charles par exemple, dépassait largement le (bon) centimètre habituellement conseillé.

Il se tenait très droit, portait le menton assez haut et ne se départait jamais d’un air de dignité. Son allure n’avait pas échappé à Valéry Giscard d’Estaing qui, dans ses mémoires (Le Pouvoir et la vie), l’évoque en ces termes : « Parmi les dirigeants de l’époque, le président Sadate était celui qui avait le plus d’allure (…) il était grand, élancé (…) avec (…) une silhouette et un maintien d’officier anglais. »


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L’élégance du roi Hassan II était plus « orientale ». Plus tape-à-l’œil. Bagues (généralement deux), bracelet(s), montre à bracelet en or, pince de cravate, fume-cigarette, pochette… Les accessoires étaient nombreux. La gomina – dont il usait et abusait – l’aidait à plaquer sur le sommet du crâne une mèche « à la Giscard ». Avec ça, il réussissait néanmoins le prodige de n’être jamais vulgaire.


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Sa gestuelle était empreinte d’une grande délicatesse, voire d’une certaine féminité. Sa voix douce, onctueuse, était à l’unisson. Quand il s’exprimait dans notre langue, c’était avec le souci du mot juste, de la tournure syntaxique idoine. L’affectation n’était pas loin et je n’irais pas jusqu’à dire qu’il sut toujours l’éviter.

Il n’était pas grand (il portait des talonnettes), mais, se tenant droit et étant mince, il ne manquait pas d’allure. Une allure déliée, souple, féline. Ses costumes, Smalto, dessinaient nettement sa silhouette. Une ligne idéalement adaptée à sa complexion.


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« Le style, c’est l’homme », aimait-il à répéter, attribuant, au passage, à Pascal cette sentence de Buffon. Le style de Hassan II était celui d’un homme épris de perfection. Obsédé, même, par elle.

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18 février 2015 3 18 /02 /février /2015 12:27

Matières.

La soie, bien sûr, soie imprimée, tissée ou tricotée. Et puis la laine. Les cravates en tricot de laine ou en cachemire permettent de remarquables combinaisons. A privilégier avec les vestes/vestons de tweed et les blazers. On ne s’interdira pas d’y avoir recours avec des tenues plus formelles. On laisse dire Tatiana Tolstoï pour qui porter une cravate de laine avec un costume de ville constitue une « erreur gênante » (1) et l’on n’hésite pas à imiter Gianni Agnelli ou Jean d’Ormesson.

 

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Sortes.

La cravate est unie, à rayures, à motifs, à pois.

Unie, on ne la choisira pas lisse et encore moins brillante. Les soies nattées ou grenadine sont à privilégier.

Des rayures club arborées par un continental peuvent mettre à mal le légendaire flegme britannique (2). James Darwen : « Personne ne voudrait porter une cravate club à laquelle il n’a pas droit. Il est considéré comme normal que le membre du club offensé corrige l’offenseur avec un fouet. » Prudence, donc, si vous allez en Angleterre. Chez vous, oubliez vos scrupules et ne vous laissez pas intimider par le susnommé Darwen qui ajoute que sa remarque « vaut aussi sur le territoire français » ! Si, malgré tout, vous craignez de commettre un impair, vous pouvez toujours vous rabattre sur les cravates club fabriquées en Amérique (les Brooks Brothers par exemple) dont les rayures sont inversées.

Les motifs. Si vous y recourez, faites preuve de goût et de tact. Les cinéphiles amateurs d’élégance auront sans doute constaté que, lorsqu’elles s’éloignent d’un strict classicisme, les cravates à motifs sont les premières (avec les cravates trop larges, genre « kipper ties » des années 70) à se démoder. Par « strict classicisme », j’entends le motif cachemire (« paisley »), sous réserve que les proportions du dessin s’accordent avec celles de la cravate. La bonne largeur d’une cravate étant fixée à 8 cm, le dessin cachemire ne saurait être trop grand.

 

cravate-paisley.jpgCravate Howard's aux motifs trop grands. Nonobstant, Howard's est une excellente adresse-net !

 

Si vous optez pour ce type de cravate, je vous conseille de ne pas la porter avec de l’uni (chemise et costume). Ce sont les débutants (les débutants… ou les artistes – mais ceux-ci n’ont pas besoin de mes conseils !) qui se servent de la cravate pour introduire une note de fantaisie dans leur tenue. En revanche, une cravate à impression cachemire accompagne excellemment une chemise ou une veste à carreaux.

Quant aux motifs coin-coin, meuh-meuh, hi-han, etc. – laissez-les aux amateurs de la marque Hermès.

Les pois siéent bien à la cravate à condition que, là encore, les proportions soient respectées : pas de gros pois, donc, à la Gilbert Bécaud.

 

Couleurs.

Toutes !

Une réserve toutefois : la couleur rouge – non pas qu’elle soit condamnable en soi, mais parce que c’est la solution de la facilité vers laquelle s’orientent ceux qui ne savent pas ; ceux qui, n’ayant pas l’habitude de porter une cravate, veulent, quand ils le font, que ça se voie… Indispensable : la cravate bleu foncé, qui va avec presque tout, surtout quand elle est en tricot. Ne pas négliger la couleur verte. La combinaison blazer bleu, chemise bleu ciel, pantalon gris, cravate verte, pochette blanche, chaussures brunes est l’une des plus simples et des plus élégantes que je connaisse. Ne pas négliger non plus les couleurs vives, et même très vives, surtout aux beaux jours.

 

Nœuds.

Les livres spécialisés regorgent de toutes sortes de nœuds. Mosconi et Villarosa en ont même répertorié (pour rire) 188 (3)! Cela me fait un peu penser aux manettes d’essuie-glaces dans les voitures modernes : une foultitude de possibilités pour, au bout du compte, se servir toujours des deux ou trois mêmes vitesses ! Le nœud simple (un ou deux passages) et le demi-Windsor me suffisent amplement. Je varie selon les cravates (leur longueur, leur épaisseur) et le col de ma chemise (« italien » : nœud plus gros, ou « français »). Gros nœud ou petit nœud ? La question est délicate – pour ne pas dire vicieuse (excusez-moi…) Sur le sujet, ma religion n’est pas établie. Je me souviens que, dans Correspondant 17, Herbert Marshall arbore un noeud que d’aucuns jugeraient trop fin et trop serré mais qui, sur lui, est, à mon sens, impeccablement élégant.

 

herbert-marshall.jpgHerbert Marshall

 

Assortir.

Il n’y a pas de règles… On fait avec ce qu’on a, on s’adapte à l’occasion, on laisse parler son humeur… Tout est possible, ou presque : assortir la cravate à la chemise, au costume, au pantalon (dans le cas d’une tenue dépareillée), aux chaussettes… Jouer sur les camaïeux, les complémentaires, les contrastes… L’important, c’est que, d’une manière ou d’une autre, la cravate s’intègre dans l’ensemble. Qu’elle n’ait pas été choisie pour attirer à elle seule les regards. Attention : s’intégrer dans l’ensemble ne signifie pas être terne. Par exemple, l'été, une cravate jaune vif, accompagnée d’une pochette comportant un peu de jaune ou de chaussettes de la même couleur, pourra se révéler un excellent choix. Ne pas oublier que les couleurs se rappellent et se répondent ; à nous de les écouter et de comprendre ce qu’elles disent.

 

Détails.

Ils font la différence, on le sait bien. Ils introduisent une touche de fantaisie. Ils sont des clins d’œil destinés aux seuls initiés. Parfois même, ils n’ont de valeur que pour soi – invisibles aux regards. Mon intérêt pour les détails a varié dans le temps : tels qui retenaient mon attention voilà quelques années m’indiffèrent aujourd’hui. J’ai redécouvert récemment la pince à cravate, discrète, à placer assez bas, droite ou en biais, qui, au-delà de son aspect pratique, permet de faire joliment onduler le pan visible de la cravate. D’autres détails ? La cravate en forme d’arc (dite parfois « Agnelli »).

 

cravate-agnelli-def.jpgSource : Agnelli-esque

 

A recommander dans le cas d’une chemise à angle de col très ouvert. Le port d’un gilet ou d’une pince en facilite le maintien. Pour y arriver, on serre virilement (4) en tenant le nœud à l’horizontal. Autre « détail » : j’aime assez que les deux pans soient placés côte à côte. Ainsi, la cravate se rapproche du foulard. Elle acquiert du mouvement. Elle a l’air dans le vent. Si vous avez de l’embonpoint et que vous avez l’habitude de porter votre veste ouverte, cette solution, qui habille le devant de la chemise, est à privilégier.

 

agnelli-esque-deux.jpgSource : Agnelli-esque

 

Et puis, bien sûr, quand je noue ma cravate, je n’oublie jamais de faire apparaître, juste sous le nœud, une fronce (légèrement décentrée) ou, mieux, deux.

____________________________________________________________________________
1. De l’élégance masculine, Tatiana Tolstoï, L'Acropole.
2. « (Scott Fitzgerald) portait une chemise blanche avec un col boutonné et la cravate d'officier de la Garde. Je pensais que je devrais peut-être lui toucher un mot au sujet de cette cravate car il y avait des Anglais à Paris et l'un d'eux pourrait bien entrer au Dingo - en fait, il s'en trouvait déjà deux dans le bar - mais je me dis que ce n'était pas mon affaire », Paris est une fête, Hemingway.
3. Les 188 façons de nouer sa cravate, Mosconi et Villarosa, Flammarion.
4. Beaucoup trouveraient que je maltraite mes cravates. Mais combien en voit-on qui, par crainte d’abîmer les leurs, vont avec des nœuds mal serrés ? 

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9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 06:52

 

pieds.jpgPhoto de Sean Lee

 

Le pied n’est pas une partie du corps comme les autres. C’est un peu comme s’il avait une vie propre. La preuve, ces orteils dont nous ne contrôlons pas complètement le mouvement. Difficile d’admirer un objet de la sorte, comiquement terminé par cinq excroissances ongulées… Il faut aussi faire avec la forme que la nature nous a donnée : pied égyptien, grec, romain – comme si, par définition, le pied était un corps étranger… Tout le contraire de la main : ma main m’appartient, elle me ressemble. Au creux de ma main, mon avenir a déjà tracé son sillon. Lit-on les lignes du pied ?... Ridicule ! Mon pied n’a rien à m’apprendre ; il ne sait rien de moi. C’est un fruste, un mal dégrossi, juste bon à me soutenir, à me faire avancer. Ma main, elle, est civilisée. On dirait que l’évolution n’a pas marché du même pas pour mes extrémités du haut et du bas : combien de milliers d’années séparent les unes des autres ?...

Le pied ne va pas toujours avec la tête. Greta Garbo avait un visage divin et d’interminables pieds que les metteurs en scène s’efforçaient de dissimuler…. Dans Le Testament de Charles Baudelaire, Bernard-Henri Lévy imagine pour l’ « ange » du poète, madame Sabatier, un « pied boudiné au gros orteil renflé et au petit doigt recroquevillé »… J’ai remarqué que, souvent, les plus sublimes mannequins avaient des pieds maigres, hideux. Et que dire du pied des danseuses ? La perversité seule peut expliquer l’obstination des chorégraphes contemporains à exhiber à longueur de spectacles les pieds malmenés, déformés, torturés de ces êtres pleins de grâce.

La gêne que j’éprouve chez le chausseur ne tient pas seulement au fait que, en me servant, il soit à mes pieds, mais aussi que je lui présente l’une des parties les plus intimes – et indignes - de mon anatomie. Ma défiance envers le pied explique que je lui réserve le maximum d’attention : le paradoxe n’est qu’apparent. Le bijou ne vaut rien ? Eh bien ! l’écrin sera tout ! J’entoure mes pieds de belles chaussettes et je glisse le tout dans des souliers de prix que j’ai à cœur d’embellir encore grâce aux soins réguliers que je leur prodigue. La culture joue pleinement son rôle quand elle supplée aux insuffisances et bizarreries de la nature.

« Cachez ce pied que je ne saurais voir ! » Le pied est bête, définitivement bête. Mais, comme l’a justement dit Olga Berluti, « le soulier », lui, « a une âme »

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