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2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 07:03

Jean Gabin (1904-1976)


jean-gabin-maigret.jpgAvec Annie Girardot dans Le Rouge est mis

 

Il mériterait à lui tout seul un billet. Philippe Noiret écrit dans ses mémoires : « Jean Gabin (…) était d’une élégance parfaite. Qu’il fût gangster, ouvrier ou grand bourgeois, il était toujours vêtu avec un grand raffinement (…). Nous n’en avons jamais parlé ensemble, mais il aimait cela, c’était visible. Il portait par exemple des pardessus en poil de chameau absolument somptueux, avec des épaules pas du tout marquées, un grand pli dans le dos et une martingale (1).» C’est un manteau de ce genre qu’il porte dans Razzia sur la chnouf. Noiret a souvent dit que le choix du costume était essentiel pour l’aider à entrer dans un rôle. Cette conviction, il se l'est peut-être faite en examinant attentivement les tenues de Gabin à l’écran : rôle de jeune prolétaire des années trente dans Le Jour se lève – choix du blouson de cuir ; rôle de « beau mec » dans Pépé le Moko – choix du foulard et du chapeau à bord très baissé ; rôle d’artiste peintre  dans La Traversée de Paris – choix du foulard glissé dans une chemise aux pointes de col relevées ; rôle d’ancien président du Conseil dans Le Président – choix du col cassé ; rôle de retraité de banlieue dans Le Chat – choix du polo boutonné jusqu’au cou et de derbies à semelle de crêpe… Ses personnages ainsi campés – un détail, un accessoire souvent suffisaient -, il n’avait plus qu’à dérouler son jeu. Son métier et son talent faisaient le reste.


jean-gabin-pepe-le-moko.jpegPépé le Moko


jean-gabin-le-pdt.jpgLe Président


jean-gabin-razzia.jpgRazzia sur la chnouff


Son intérêt pour le vêtement ne se limitait pas à son activité professionnelle. A la ville aussi, il faisait attention. Le comédien Albert Préjean, qui fut un ami de jeunesse, disait qu'il « avait inventé la tenue débraillée mais chic ». « Il descendait, ajoutait-il, la rue Francoeur en pantalon sport ou chemise à col ouvert, les mains dans les poches, la "gapette" rabattue sur le front, "roulant des mécaniques" (...) On nous appelait les rois de la casquette car nous en portions tout le temps, à petits carreaux, bien plates, un peu à la mode voyou. Lui, d'ailleurs, allait choisir ses tissus dans les meilleurs magasins et se les faisait couper sur mesure (2). »

Plus tard, il revêtit des costumes sobres de bourgeois provenant de Camps de Luca. Coupe impeccable. Epaules larges – façon années 50 – et tombantes. Ses tenues de loisir oscillaient entre le gentleman-farmer et l’habitué des champs de course. Il resta jusqu'à la fin "le roi de la gapette", qu'il portait d’une façon très personnelle, reconnaissable entre toutes. 


 jean-gabin-casquette.jpg

 

 

Fernand Gravey (1905-1970)

 

fernad-gravey--prix-copie-1.jpg Fernand Gravey, "roi de l'élégance masculine". Source : lachasseauxerreurs.blog

 

Un comédien aujourd’hui bien oublié… Il « incarn(a) pendant près de trente ans, dit Farid Chenoune, l’idéal du monsieur bien habillé pour nombre de Français (3). » Jean-Claude Brialy précise de son côté : « C’était un acteur typique de l’avant-guerre, très distingué, très anglais, une copie de Cary Grant (4), avec de petites moustaches et des sourcils qui se levaient à la moindre occasion. Il était très élégant, avait beaucoup d’esprit, portant admirablement le costume et se servant naturellement de la canne et du monocle devant la caméra (5). » Il arbore ces accessoires dans La Maison des bois de Maurice Pialat, un feuilleton télévisé qui est peut-être le chef d’œuvre du réalisateur. Fernand Gravey y incarne avec beaucoup de vraisemblance un marquis très vieille France :


fernand-gravey-la-maison-de.jpg

 

Deux anecdotes : Gravey aimait les femmes. La sienne avait beau le tenir – il savait s’offrir du bon temps. On raconte que, passé un certain âge, il ne dansait jamais sans avoir pris la précaution de glisser une coque à l’endroit que vous imaginez.


fernand-gravey-sylva-koscina.jpgAvec la belle (et oubliée) Sylva Koscina. Source : encinematheque.net

 

Ses héritiers vendirent sa riche garde-robe aux enchères. Je me souviens d’avoir entendu une personnalité raconter qu’elle s’en était porté acquéreur, mais je suis incapable de me rappeler son nom.

 

Paul Meurisse (1912-1979)


paul-meurisse-majordome.jpgUn majordome très stylé ! Source : toutleciné.com       

 

Paulette Dubost en parle ainsi dans ses mémoires : « (Il) créait un climat spécial : sur son quant-à-soi, très raide, amidonné, il était un bon comédien, oui, mais je n’aurais pas aimé me retrouver dans ses bras. C’était un personnage plus qu’un homme (6). » J’oserais ajouter : c’était un personnage avant d’être un comédien. Son naturel étant la pose – comme aurait dit Corbière -, il échappe aux critères traditionnels de jugement. Son rôle, il se l’était composé jusque dans les moindres détails : diction, gestuelle et, bien sûr, tenue – tout était étudié, répété, concerté. Il jouait à jouer, ce qui ravissait le spectateur amateur d’ironie. Les parodies lui allaient comme un gant – voir la série des Monocle ou encore La Grosse caisse.


paul-meurisse-la-grosse-caisse.jpg La Grosse caisse. Source : toutleciné.com

 

Comme tout le monde, il avait ses moments d'égarement. Sur ce cliché de Marcel Thomas, pris sur le vif dans une rue de Paris, on dirait un mafieux. Voyez son col de chemise… Une plaisanterie, il faut l'espérer. Tout de même, cette pointe (ou plutôt ces deux pointes) de fantaisie blessent les amateurs d'élégance que nous sommes. 

 

paul-meurisse-marcel-thomas.jpg

Source : Chasseur d'étoiles , Marcel Thomas, Ed. du Chêne

______________________________________________________________________________________________1. Mémoire 1. Mémoire cavalière, Philippe Noiret, Robert Laffont.
2. Paris Match, n° 1436, déc. 1976.
3. Des modes et des hommes, Farid Chenoune, Flammarion.
4.... J'aurais plutôt dit Clark Gable.
5. Le Ruisseau des singes, Jean-Claude Brialy, Robert Laffont.
6. C'est court, la vie, Paulette Dubost, Flammarion.

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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 06:37

Jules Berry (1883-1951)

Il incarna une flopée d’escrocs avec une gourmandise qui donne faim ! Il aimait forcer le trait« surjouer », comme on dirait aujourd’hui. Il accentuait à l’envi le grincement particulier de sa voix. Son phrasé était ponctué de fausses hésitations, ce qui faisait dire aux mauvaises langues qu’il ne connaissait pas bien son texte. Il jouait de ses mains avec exubérance, comme le font les prestidigitateurs afin de distraire l'attention des spectateurs et dissimuler les secrets de leurs tours : mains virevoltantes sortant souvent du cadre ; main s'ornant d'une cigarette ; main négligemment glissée dans une poche du veston…


jules-berry-main-poche-copie-1.jpg

 

Ses tenues collaient à son personnage. Presque toujours très bien mis – une élégance précieuse, assez spectaculaire, qu’on pourra juger datée. Une élégance à la Sacha Guitry - cet autre monstre sacré qui, lui aussi, ignorait l’understatement -, mais en moins ostentatoire tout de même.


jules-berry.jpgJules Berry


sacha-guitry.jpgSacha Guitry

 

Le rôle du diable dans Les Visiteurs du soir lui alla à merveille. Bien mieux, il faut le reconnaître, que l’habit dont on l’affubla pour ce rôle, qui lui faisait la jambe maigrelette.


jules-berry-les-visiteurs-du-soir.jpg

 

Personnage à l’écran, Jules Berry l’était aussi dans la vie. Il multiplia les conquêtes et se ruina au jeu. Un de ses amis était François André qui possédait plusieurs hôtels et casinos, dont le George V. Jean-Claude Brialy raconte que cet homme richissime « offrit à vie une suite de cet hôtel »  à Jules Berry, que les huissiers poursuivaient constamment. « Lorsqu’ils débarquaient au George V, écrit Brialy, l’un des concierges, qui tenait son instruction de M.André, les accompagnait jusqu’au dernier étage de l’hôtel, dans une chambre minable, sous les combles. Un grabat et un cintre. " Voilà les seuls effets de M. Berry, messieurs. " Les huissiers dépités repartaient la queue basse, tandis qu’au second étage, dans sa suite, le pacha Berry fumait ses cigares et buvait son champagne en charmante compagnie (1). »

Il y a quelques années, la maison Arnys a baptisé du nom de « Berry » un manteau inspiré d’un de ceux que porta le comédien à l’écran. Une heureuse initiative.


jules-berry-le-crime-de-m-lange.jpg
 

jules-berry-arnys-def.jpg

 


Maurice Chevalier
(1888-1972)


maurice-chevalier-life-copie-1.jpg

      
MauriceChevalier-pochette-d.jpg

 

Le type même du « vieux monsieur chic ». Très à l’aise dans son corps. Des vêtements bien coupés qu'une fois enfilés il oubliait tout à fait. Un grand naturel et une totale décontraction.

Le canotier fut sa signature de scène. Son fournisseur était anglais. Par parenthèse, on pourrait écrire une étude sur le rôle que de nombreux chanteurs, chez nous et ailleurs, firent jouer à leur couvre-chef.


maurice-chevalier-canotier.jpg

 

Momo faisait attention aux détails qui font la différence : pochette, nœud pap’ – qu’il portait très bien -, chaussettes colorées – jaunes, par exemple, avec des pied-de-poule noir et blanc. Mais il lui arrivait de commettre des bourdes. Voyez ces photos où pochette et cravate ou nœud pap’ sont assortis :


maurice-chevalier-pochette-noeud-pap.jpg


maurice-chevalier-cravate-pochette.jpg 

Il demanda à être inhumé dans son costume de scène, un smoking bleu nuit, son canotier posé sur la poitrine.

 

Charles Boyer (1899-1978)

 

charles-boyer-un-def.jpg

 

Le cheveu gominé ou calamistré, le sourcil haut, la paupière lourde, l’œil humide, la bouche sensuelle, une voix caressante : Charles Boyer fut l’archétype du french lover – évolution hollywoodienne du latin lover à la Rudolf Valentino. Au reste, comme celui-ci, petit et atteint de calvitie précoce.

Homme instruit – il étudia la philosophie à la Sorbonne.

Sa carrière américaine fut brillante. La légende prétend qu’on ne le vit jamais mal habillé. Certains portraits de ce temps la démentent. Oublions-les. Retenons-la.

James Sherwood nous apprend qu’à l’instar de Gary Cooper ou de Cary Grant il s’habillait à Savile Row (2).

En vieillissant, Boyer perdit en sensualité ce qu’il gagna en distinction. Ses traits s’affinèrent. Coiffé souvent d’un discret postiche, il joua les grands bourgeois et les aristocrates. Dans Madame de... par exemple – un chef d’œuvre de Max Ophüls -, il campe un général attaché au ministère de la guerre. Il est marié à la gracieuse Danielle Darrieux (peut-on être plus gracieuse qu’elle dans ce film ?) qui va succomber au charme de l’élégant Vittorio De Sicca.


charles-boyer-age-copie-1.jpg

Sa fin fut tragique. Son fils se suicida. Il fit de même, deux jours après que sa femme fut décédée d’un cancer.

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1. J'ai oublié de vous dire... Jean-Claude Brialy, XO Editions.
2. Savile Row, James Sherwood, L'Editeur.

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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 06:30

 

humbert-de-savoie.jpgHumbert de Savoie, L'illustrazione italiana, octobre 1922

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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 06:49

Notre nouveau pape respire la bonté.

Comme le disait De Gaulle de Brigitte Bardot (que Dieu, qui créa la femme, me pardonne ce rapprochement audacieux), « son naturel est de bon aloi ».

J’aime aussi que dans son homélie aux cardinaux il ait cité ce grand imprécateur de Léon Bloy, pèlerin de l’absolu et entrepreneur de démolitions.

Entrepreneur de démolitions, le pape François l’est à sa manière, douce et pateline. Il n’a de cesse, en effet, de bousculer les rituels. Ainsi n’a-t-il pas jugé bon de se présenter à la foule, juste après son élection, avec, sur les épaules, le mantelet ( la « mosette ») traditionnel. Tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait va, pour l’instant, dans une seule direction : témoigner d’une Eglise simple et pauvre.

La pauvreté est, certes, un principe évangélique : dans la parabole du bon Lazare, l’homme riche, qui « porte des vêtements luxueux », est voué à « la torture au séjour des morts ». Mais le pouvoir que représente le pape n’est pas que spirituel : il est aussi temporel et, à ce titre, il implique le recours à des signes distinctifs. Aucun pouvoir de cet ordre n’y échappe, ainsi que l’ont montré Dominique et François Gaulme dans leur bel ouvrage, Les Habits du pouvoir (Flammarion).

La magnificence de l’Eglise a une autre fonction : manifester la puissance de Dieu ; la faire sentir – et redouter – aux pauvres pécheurs que nous sommes.

Parler de « normalité » au sujet d’un président de la République est en soi bizarre. Au sujet d’un pape, cela a encore moins de sens. Les parallèles entre notre président normal et le nouveau pape alimentent la maigre chronique de ce début de pontificat : l’un choisissant comme carrosse républicain une vulgaire DS 5, l’autre refusant d’être véhiculé dans la voiture jugée trop luxueuse de son prédécesseur ; l’un arborant systématiquement une cravate de guingois, l’autre se présentant au balcon de Saint Pierre la croix pectorale – en simple fer et non en or -  mal centrée ; l’un refusant de s’habiller en sur mesure, l’autre toujours chaussé, trois jours après son élection, de ses godillots noirs d’évêque sous une soutane blanche trop courte ; sans parler de cette identité fortuite du prénom…


pape-francois-copie-1.jpegChaussures noires...

pape-francois-balcon-def-copie-1.jpeg

hollande-cravate-de-travers-copie-1.jpgCroix et cravate de travers

 

L’abandon des escarpins rouges, surtout, me fait tiquer. Depuis César, le rouge aux pieds est le signe des puissants. J’aimerais rendre au pape ce qui appartient au pape. Il n’y a pas que moi que cela contenterait : j’entendais hier matin (Europe 1) le chausseur de Benoît XVI se plaindre de n’avoir pas encore été contacté par le Vatican pour passer commande des fameux souliers rouges.

La soutane blanche et les chaussures de ville noires créent une disparate. A-t-on jamais vu porter un smoking avec des chaussures de sport ?


souliers-rouges-pape-copie-2.jpg

 

Le rouge, c’est aussi la couleur de la beauté. Le pape François, grand lecteur de Dostoïevski, sait sûrement qu’en russe « rouge » veut dire « beau ». « Au XVIIIe siècle, nous dit Barbey d'Aurevilly,  les mendiants au coin des rues, s’ils n’avaient pas de rouge, n’auraient pas osé quêter. » Pauvreté et couleur rouge peuvent donc faire bon ménage !

Catholique (ou m’efforçant de l’être), j’essaie de résister à cette mauvaise pensée qui, en ce moment, ne cesse de me trotter dans la tête : pourquoi ce pape, grand amateur de football, multiplie-t-il ainsi les tacles contre son prédécesseur sinon pour le désavouer ? Le risque que les choses soient interprétées dans ce sens n’est en tout cas pas à négliger. Le pape d’une Eglise des petits contre l’ex-pape d’une Eglise des puissants ; un pape ancré dans son temps contre un autre tourné vers le passé… Le contraste des styles, violent, m’interroge.

Benoît XVI cultivait une coquetterie anachronique qui, moi, me plaisait beaucoup (1). Le galero et le camauro, j’en raffolais !


Benoit-XVI-galero-copie-1.jpg

benoit-XVI-camauro-copie-1.gifGalero et camauro

 

Benoît XVI a certes renoncé à sa charge. Mais, de grâce, ne l’enterrons pas trop vite !

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1. Comme elle plaisait à Stiff Collar. Cliquer ici.

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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 06:25

 

 

                                         «  À regarder le monde s'agiter et paraître
                                             En habit d'imposture et de supercherie
                                             On peut être mendiant et orgueilleux de l’être          
                                             Porter ses guenilles sans en être appauvri »

                                                                                        Georges Moustaki

 

 

albert-cossery-sophie-leys.jpg Photo : Sophie Leys    

 

J’ai évoqué une autre fois le personnage d’Albert Cossery, cet écrivain d’origine égyptienne qui, soixante années durant, vécut dans une modeste chambre d’un hôtel parisien, ne travailla jamais et publia très peu. Frédéric Andrau vient de lui consacrer un livre intitulé « MONSIEUR ALBERT Cossery, une vie ». Le livre se présente sous la forme d’une biographie dialoguée – ou plutôt monologuée : l’auteur s’adresse directement à Albert Cossery en le vouvoyant – comme il sied quand on s’adresse à un « Monsieur » ! L’artifice de narration peut agacer, mais, les premières pages lues, l’attention du lecteur s’éloigne de la forme pour s’attacher au fond.

Albert Cossery était à coup sûr un « Monsieur » - mais ce n’était pas un ange. Sachons gré à l’auteur de n’avoir pas dissimulé les défauts de son personnage : sa misogynie, son égoïsme, sa mesquinerie, sa dureté sont mentionnés et illustrés – ainsi que sa fainéantise, quoique, pour Cossery, ce défaut n’en soit pas un : « Vous érigiez, dit Andrau, la fainéantise au rang de valeur primordiale de la vie. »

Il faudrait du reste s’entendre sur le sens du mot « fainéantise » appliqué à Cossery. Le traiter de cossard serait par trop facile ! « Les gens ont l’impression que je ne fais rien, mais je ne fais jamais rien. Je réfléchis. Réfléchir, ça donne l’impression de ne rien faire, mais ce n’est pas ne rien faire. » Cossery, c’est l’irruption anachronique et subversive de l’otium dans un temps de negotium triomphant. « Je suis un anarchiste aristocrate », disait-il encore. Ses heures, vides en apparence, étaient comme ses phrases - riches en « dynamite » ! « Perdre, mais perdre vraiment pour laisser place à la trouvaille », disait Apollinaire.

Une autre de ses valeurs – indiscutable celle-la – fut l’élégance, qu’il mit en pratique à sa manière. D’aucuns s’étrangleront face à certains arrangements de couleurs. Par exemple, il osa se présenter à l’une de ses très rares prestations télévisées en « chemise verte, cravate ocre, veste bleue et pochette rouge ». De même, il aimait assortir pochette et cravate. Frédéric Andrau voit dans cette dernière habitude l’acmé de son élégance, révélant de la sorte une touchante ignorance.  Il se trompe encore lorsqu’il affirme que « Monsieur Albert » « fut toujours très bien mis » : « Monsieur Albert » fut mieux que « bien mis » - il fut élégant.

Plusieurs passages du livre permettent de reconstituer, à la façon d’un puzzle, l’idée qu’Albert Cossery se faisait de l’élégance. Sa leçon tient en quelques points capitaux.

- L’élégance est un virus qui se contracte jeune. « Lorsqu’on vous demandait d’où vous venait ce goût pour le raffinement vestimentaire, vous disiez que vous le deviez à votre père qui était toujours habillé comme un prince. »

- L’élégance est une affaire de détails. « Vous nourrissiez une véritable passion pour les chaussettes. Vous en étiez un grand consommateur. Plus les années passaient, plus vous en achetiez, ou vous vous en faisiez offrir (…) C’était comme une obsession (…) Vous les jetiez sans les laver. »

- L’élégance n’a rien à voir avec l’argent ou le nombre de vêtements possédés. « Personne ne vous avait jamais vu acheter des costumes. D’ailleurs, dans votre logique minimaliste, vous vous contentiez de peu, deux ou trois vestes, autant de pantalons, trois ou quatre cravates et autant de pochettes pour pouvoir jouer avec les couleurs. »

- L’élégance a ses rituels. « Vous vous déshabilliez lentement, disposiez soigneusement votre veste sur un cintre et votre pantalon sous le matelas de votre lit, avec tous les autres, afin qu’ils restent impeccablement dans les plis. C’était la première chose que vous faisiez, systématiquement, en rentrant chez vous. (…) Vous endossiez votre tenue d’intérieur, un pyjama ou une robe de chambre selon les saisons. »

- L’élégance est un stoïcisme. Vous ne supportiez pas l’air négligé (…) A l’âge où parfois l’on aurait tendance à se laisser aller, vous mettiez un point d’honneur à rester extrêmement présentable. Toujours droit, le port de tête altier (…) Vous disiez qu’on devenait vieux lorsqu’on arrêtait d’acheter des vêtements. »

- L’élégance est une école de vie. « Vous disiez : la vie est belle, il ne faut pas se présenter étriqué devant elle. »

Sa mort même fut élégante. A ce sujet, deux versions s’opposent. Pour certains, il aurait chu, nu, sur le parquet de sa chambre d’hôtel et, dans un ultime réflexe, il aurait tiré à lui une couverture pour dissimuler son pauvre corps amaigri. On pense à César qui, succombant aux coups de ses ennemis, abaissa sa toge sur ses jambes pour tomber décemment. Pour Frédéric Andrau, en revanche, il se serait levé, aurait défait son lit, tiré un drap blanc qu’il aurait parfaitement étendu sur le sol puis se serait allongé dessus, « le corps très droit, les bras alignés de part et d’autre », vêtu d’  « un pyjama impeccable» Les deux versions sont belles et confinent à la légende.

Albert Cossery eut une vie conforme à ses aspirations les plus profondes – ce qui, en soi, est déjà exceptionnel. Fut-il heureux ? Il était trop lucide et trop intelligent pour faire du bonheur le but de sa vie. Le mot, d’ailleurs, est significativement absent du livre d’Andrau. Le soleil et les jeunes filles l’éblouirent. De là à avoir été heureux…

 

MONSIEUR ALBERT Cossery, une vie, Frédéric Andrau, Editions de Corlevour, 19,90 euros.

Sur le sujet, lire cette chronique de Christopher Gérard. 

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8 mars 2013 5 08 /03 /mars /2013 06:42

 

reginald-forbes.jpgReginald Forbes, Américain de Dinard (1865-1952).

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5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 06:57

paul-morand-c-copie-1.jpgPaul Morand

 

Paul Morand rencontra Chanel en 1921, avant qu’elle ne connaisse la célébrité. Avant qu’elle ne devienne autoritaire, violente, agressivement tyrannique. Ces épithètes ne sont pas de moi, mais de Morand lui-même, que l’amitié n’aveuglait pas. Le romancier reconnut en elle un personnage et il arriva que ce personnage lui dicte un livre.

Hiver 1946. Morand et Chanel se retrouvent à Saint-Moritz dans un hôtel. Des soirées durant, Chanel se raconte à l'écrivain et celui-ci, de retour dans sa chambre, prend des notes que, bientôt, il oubliera et qu’un hasard lui fera  redécouvrir beaucoup plus tard. Ces notes donneront naissance en 1976 à ce livre : L’Allure de Chanel (1).

Dans L’Allure de Chanel, l’auteur s’efface complètement devant son personnage ; Chanel y parle à la première personne et aborde de multiples sujets : la solitude, son enfance, ses débuts de couturière, son travail, etc. Elle a l’art de la formule et se hisse quelquefois à la hauteur d’un moraliste. Morand parle dans sa préface de « ses aphorismes tombés d’un cœur de silex, débité par le torrent d’une bouche d’Euménide. » Il jure que rien n’est de lui.  Mais rien ne nous oblige à le croire. Pour ma part, je prends plutôt ce serment comme un pieux mensonge – une délicate et incomparable preuve d’amitié : en écrivant L’Allure de Chanel, Morand fait don à son amie, pour lui rendre hommage, de ce qu’il a de plus précieux : son talent d’écriture (1).

Morceaux choisis.

 

chanel-def.jpgPar Georges Hoyningen-Huene, en 1935

 

La tenue esthétique n’est jamais que la traduction extérieure d’une honnêteté morale, d’une authenticité des sentiments.

Il faut se méfier de l’originalité : en couture, on tombe aussitôt dans le déguisement et en décoration, on verse dans le décor.

L’extravagance tue la personnalité. Tous les superlatifs rabaissent.

Si j’avais des filles, je leur donnerais, pour toute instruction, des romans. On y trouve écrites les grandes lois non écrites qui régissent l’homme.

Rien ne repose comme de travailler, et rien n’épuise plus que l’oisiveté.

Un homme s’améliore généralement en vieillissant, alors que sa compagne se détériore. La figure d’un homme mûre est plus belle que celle d’un adolescent. L’âge, c’est le charme d’Adam et la tragédie d’Eve.

Ce qui perd les femmes, c’est d’avoir appris ; ce qui perd les plus jolies, c’est d’avoir appris, non seulement qu’elles le sont, mais d’avoir appris à l’être.

La tenue morale, l’art d’une présence charmante, le goût, l’intuition, le sens interne des êtres de la vie, rien de tout cela ne s’apprend : nous sommes, tout jeunes, entièrement constitués ; l’éducation n’y change rien.

Un intérieur, c’est la projection naturelle d’une âme et Balzac a eu raison d’y attacher autant d’importance qu’à l’habit.

Je ne suis jamais contente de moi ; pourquoi le serais-je d’autrui ? (…) Et puis j’ai beaucoup de pudeur. Je crois que la pudeur est la plus jolie vertu de la France. Le manque de pudeur me gâte les gens ; je veux leur en rendre. Quand, devant moi, on manque de pudeur, c’est comme si on m’ouvrait mon sac, de force, pour le cambrioler.

Les femmes ne s’habillent pas pour plaire aux hommes, mais pour plaire aux pédérastes, et pour étonner les autres femmes, parce qu’elles aiment ce qui est outré.

La couture est une technique, un métier, un commerce. Qu’il arrive qu’elle sache l’art, ce qui est déjà beaucoup, qu’elle émeuve les artistes, qu’elle monte dans leur voiture, en route pour la gloire, qu’un bavolet à rubans s’immortalise dans un dessin d’Ingres, ou un bibi dans un Renoir, tant mieux, mais c’est un hasard ; c’est comme si une libellule avait pris les Nymphéas de Monet pour une vraie barque et s’était posée dessus. Qu’une toilette cherche à s’égaler à un beau corps de statue ou à souligner une héroïne sublime, c’est parfait, mais cela ne justifie pas le couturier à penser, à se dire, à s’habiller, à poser à l’artiste… en attendant d’échouer en artiste.

C’est parce qu’il est une chose maudite que l’argent doit être gaspillé.

La richesse n’est pas l’accumulation ; c’est tout le contraire : elle sert à nous libérer ; c’est ce « j’ai tout eu et ce tout n’est rien » de l’empereur philosophe. De même que la vraie culture consiste à flanquer par-dessus bord un certain nombre de choses ; de même que dans la mode, on commence généralement par la chose trop belle, pour arriver au simple.

On peut être élégant sans argent.

La mode est un don que la couturière fait à l’époque.

Presque tous nos malheurs sentimentaux, sociaux, moraux, viennent de ce que nous ne savons renoncer à rien.

Rien ne ressemble à un bijou faux comme un très beau bijou. Pourquoi m’hypnotiser sur la belle pierre ? Autant porter un chèque autour du cou.

Pas plus que l’étoffe chère et tissée de matières précieuses, le bijou riche n’enrichit la femme qui le porte ; si celle-ci est pauvre d’aspect, elle le restera.

Les femmes veulent voter, fumer, se servir d’armes qu’elles ne connaissent pas ; elles conduisent des camions ; si encore elles allaient au fossé ! Mais non, elles les conduisent très bien, c’est là la vraie catastrophe.

Les femmes cachent leurs défauts au lieu de les tenir pour un charme de plus. Il faut savoir jouer, ruser avec ses défauts, si on sait bien s’en servir, on obtient tout. Il faut cacher ses vertus si on en a, mais qu’on sache qu’elles sont là.

Les femmes sont frivoles, alors que je suis légère, mais frivole jamais.

Il y a plus de gens qui vivent du gaspillage des femmes que de gens qui en meurent.

Si j’avais été intelligente (et à plus forte raison intellectuelle) j’étais perdue ; mon incompréhension, mon désir de ne pas écouter, mes œillères, mon entêtement, ont été les vraies causes de mon succès.

Une robe n’est ni une tragédie, ni un tableau ; c’est une charmante et éphémère création, non pas une œuvre d’art éternelle.

Il y a une élégance Chanel, il y a une élégance 1925 ou 1946, mais il n’y a pas de mode nationale. La mode a un sens dans le temps, aucun dans l’espace.

La mode n’est pas un art, c’est un métier. Que l’art se serve de la mode, c’est assez pour la gloire de la mode.

Il vaut mieux suivre la mode, même si elle est laide. S’en éloigner, c’est devenir aussitôt un personnage comique, ce qui est terrifiant. Personne n’est assez fort pour être plus fort que la mode.

Une fois découverte, une invention est faite pour être perdue dans l’anonyme. Je ne saurais exploiter toutes mes idées et ce m’est une grande joie que de les trouver réalisées par autrui, parfois plus heureusement que par moi-même. Et c’est pourquoi je me suis toujours séparée de mes confrères, pendant des années, sur ce qui pour eux est un grand drame, et ce qui pour moi n’existe pas : la copie.

Plus la mode est éphémère et plus elle est parfaite. On ne saurait protéger ce qui est déjà mort.

Si ces couturiers sont les artistes qu’ils prétendent être, ils sauront qu’il n’y a pas de brevets en art, qu’Eschyle n’a pas pris de copyright et que le Shah de Perse n’a pas poursuivi Montesquieu en contrefaçon.

A la page d’un plagiat, il y a admiration et amour.

Si je construisais des avions, je commencerais par en faire un trop beau. On peut toujours supprimer ensuite. En partant de ce qui est beau, on peut ensuite descendre au simple, au pratique, au bon marché ; d’une robe admirablement faite, arriver à la confection ; mais le contraire n’est pas vrai. Voilà pourquoi, en descendant dans la rue, la mode meurt de sa mort naturelle.

Il peut y avoir des révolutions dans la politique, qui est une chose pauvre (…) et qui n’a pour se mouvoir qu’un hémicycle, une droite et une gauche ; mais il ne peut y avoir de révolution dans la couture, qui est une chose riche, nuancée et profonde, comme les mœurs dont elle est l’expression.

L’homme est né fonctionnaire, on ne peut le changer. Il codifie tout ; il endigue tous les fleuves et les religions finissent dans des cartons verts.

Les gens du métier ne sont pas faits pour penser à l’excentricité, mais bien au contraire, pour remédier à ce qu’elle peut avoir d’exagéré. J’aime mieux le trop comme-il-faut. Il faut cultiver les moyennes ; une femme trop belle fait de la peine aux autres et une trop laide attriste le sexe fort.

Pourquoi vouloir toujours, au lieu de plaire, étonner ?

Pour être mal élevé de façon élégante, il faut d’abord avoir été bien élevé.

Le plus beau don que Dieu m’ait fait, c’est de me permettre de ne pas aimer qui ne m’aime pas.

Je n’ai jamais tiré sur moi de chèque sans provision.

__________________________________________________________________________________________________________
1. Sur la genèse de L'Allure de Chanel, on peut se reporter au tome 2 du Journal inutile de Paul Morand, année 1976, 12-13-14 octobre;11-30 novembre; 6 décembre.  

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 06:46

Faire la mode, c'est moins créer qu'interpréter. Interpréter l'air du temps. Chanel fait partie du tout petit nombre des interprètes virtuoses. Elle disait : « La mode n'existe pas seulement dans les robes; la mode est dans l'air, c'est le vent qui l'apporte, on la pressent, on la respire, elle est au ciel et sur le macadam, elle tient aux idées, aux moeurs, aux événements. » Chanel ne fut pas en avance sur son temps; elle fut de plain-pied avec son temps ou, pour mieux dire, elle fut son temps : « Un monde finissait, un autre allait naître. Je me trouvais là; une chance s'offrait, je la pris. J'avais l'âge de ce siècle nouveau : c'est donc à moi qu'il s'adressa pour son expression vestimentaire. »

Son siècle lui envoya des émissaires qui avaient pour noms Polaire, Misia Sert, le duc de Westminster... Elle emprunta à la première les cheveux courts, à la deuxième les faux bijoux, au troisième les tweeds... Elle s'imprégna de tout, mais, passés au crible de son goût, ses emprunts se transformaient en éléments de style. Un style propre, le style Chanel. « Je ne suis pas sortie parce que j'avais besoin de faire la mode; j'ai fait la mode justement parce que je sortais, parce que j'ai, la première, vécu la vie du siècle. »

Et, la première, elle répondit à la revendication principale de son siècle : le confort. Cette revendication prévalut aussi pour les hommes : il n'est qu'à voir à quel point la silhouette engoncée du XIXe siècle nous est devenue étrangère quand celle de l'homme des années trente nous reste familière.

Tout de même, en matière de confort, les femmes partaient de beaucoup plus loin. Les hommes qui les habillaient les décoraient, les torturaient. Edmonde Charles-Roux explique : « Qu'un couturier ait recours à un baleinage, des corsets, des dessous, et elle explosait : "Cet homme est-il fou ? Se moque-t-il des femmes ? Comment vêtues de ce machin, pourraient-elles aller, venir, vivre quoi..." »


chanel-femmes-debut-siecle.jpgDeauville, 1907

 

Enfin une femme allait habiller les femmes et, ce faisant, accompagner et - dans une certaine mesure - accélérer leur émancipation. Elle fut, dira son confident et ami Paul Morand, « l'ange exterminateur d'un style dix-neuvième siècle. » Quant au style que cette femme imposa, il dut beaucoup au costume masculin. Edmonde Charles-Roux voit même dans le fait d'« adapter à l'usage féminin des éléments du costume masculin (...) le principe fondamental de (l')art de Chanel. » Ses emprunts furent en effet très nombreux - certains plus décisifs que d'autres.

Voyez comme en 1907 - elle n'a que 24 ans - elle ose le noeud papillon :


chanel-noeud-pap.jpg(Deuxième en partant de la droite)    

 

Trois ans plus tard, ce sera la cravate, chipée à son protecteur et amant Etienne Balsan, émergeant du col d'un ample manteau emprunté, lui, à son ami le baron Foy :


chanel-manteau-cravate.jpg

 

Quelque temps après, la cravate est encore là, portée avec une chemise dont le col n'est plus dur, mais mou; le modèle de son jodhpur - nous apprend Edmonde Charles-Roux – « lui a été fourni par un palefrenier et a été copié par un tailleur du cru ».


chanel-cravate-courte.jpg

 

En 1916, elle achète à Rodier des pièces entières d'un jersey qui servait à la confection des dessous masculins. « Le jersey ne servait qu'aux dessous; je lui fis les honneurs de la surface ».

Sur ce cliché, datant de 1918, elle arbore un cardigan d'homme. A noter les cheveux courts, adoptés une année plus tôt parce que ses cheveux longs « (l')embêtaient », et qui la font ressembler à « un jeune pâtre ou à un jeune garçon ».


chanel-gilet-homme.jpg

 

Début des années 20 : elle ose un pyjama de plage à l'allure très masculine :


chanel-pyjama-de-plage.jpg

 

« Beaucoup de femmes en maillot ont l'air très masculin et un peu singulier. Elles ont l'air de petits jeunes gens qui viennent de passer leur baccalauréat », écrit un rédacteur de L'Illustration en 1925.

Durant sa liaison avec le richissime duc de Westminster, sa mode va parler avec un accent anglais prononcé. Un jour de 1928, elle et son amie anglaise Vera Bate se laissent photographier revêtues des vêtements du duc. « C'est une farce et c'est un peu plus que cela : par ce biais, Chanel part à la découverte de l'Ecosse et de ses tweeds », note Edmonde Charles-Roux.


chanel-habits-westminster.jpg

 

Elle crée un gilet inspiré de celui que portent les valets du duc; un béret copiant celui de ses marins...

Emprunt capital au vestiaire de l’homme : le pantalon. Certes, chanel ne fut pas la première à en avoir osé le port, mais c’est à elle qu’on doit sa démocratisation. L’adoption du pantalon par la femme est plus qu’un trait de mode : c’est une prise de la Bastille – le symbole d’une émancipation en marche. Le pantalon pour les femmes, c’est la mode telle que la conçoit Chanel : celle qui descend dans la rue, et non celle qui en vient.


chanel-lifar.jpgChanel et Serge Lifar

 

Le célébrissime tailleur en tweed gansé va être la pièce phare de la dernière période Chanel, qui s’étend de son retour à Paris en 1954 – après un long exil suisse – jusqu’à sa mort, en 1971. La ligne de ce modèle, inspiré par l’uniforme d’un groom d’hôtel autrichien, découle directement du classique complet-veston masculin :


chanel-tailleur.jpg

 

Même netteté, même simplicité. Cette remarque est importante. Elle nous rappelle qu’au-delà des emprunts ponctuels, l’influence masculine, chez Chanel, réside avant tout dans son art de la soustraction. Jeune modiste, elle se fit remarquer en faisant tomber fruits et aigrettes des chapeaux et en portant ceux-ci – geste inédit – « enfoncés jusqu’aux oreilles » - bref, en prenant, consciemment ou non, le chapeau masculin pour modèle. Chanel, c’est le triomphe d’une ligne qu’une certaine mode féminine avait étouffée sous les ornements, les inutilités de toutes sortes. Pour cette raison, on a parfois parlé à son propos de « genre pauvre ». S'il avait alors existé, le mot « minimaliste » aurait aussi bien - et même mieux - convenu. Procédant par soustraction, s’attachant à l’essentiel, elle raisonne en tailleur plutôt qu’en « grand(e) couturièr(e) ». Par exemple : « (…) je m’attaque au mannequin vivant, alors que les autres dessinent, font des poupées ou des maquettes (…) je sculpte mon modèle plus que je le dessine (…) tout ce qui sort de mes ateliers semble l’œuvre d’une même main, (…) tout est dans l’épaule ; si une robe ne tient pas à l’épaule, elle ne tiendra jamais… le devant ne bouge pas, c’est le dos qui travaille. (…) Toute l’articulation du corps est dans le dos ; tous les gestes partent du dos ; aussi faut-il faire entrer le plus d’étoffe possible… Un vêtement doit bouger sur le corps ; un vêtement doit être ajusté quand on est immobile, et trop grand quand on bouge. »

Mon relevé est loin d’être complet. Je m’aperçois que je n’ai pas parlé de la palette limitée des couleurs « l’austérité des teintes sombres » (« j’ai imposé le noir ; il règne encore »), « le respect des couleurs empruntées à la nature ambiante » (« Je demandais aux maisons de gros des couleurs naturelles ; je voulais conformer la femme à la nature, obéir au mimétisme des animaux ») – calquée sur celle réservée à l’homme : couleurs sombres pour les tenues habillées et naturelles pour les tenues de sport en tweed. Et, à propos des tweeds, ceci encore : elle exigeait qu’on lave moins les laines pour « leur laisser leur moelleux » ainsi qu’on procède avec le tweed destiné aux vêtements d’homme…

Si, pour habiller les femmes, Chanel s’inspira largement du costume masculin, elle se garda bien de les transformer en hommes. La sûreté de son goût lui permit d’éviter l’écueil du travestissement. La féminité fut toujours sauvegardée ; on peut même affirmer que ce détour par la garde-robe masculine donna naissance à une féminité d’un autre genre – plus moderne et pas moins séduisante. La femme Chanel ne ressembla jamais – même au temps de La Garçonne – aux égéries saphiques qui, telle Mathilde de Morny, compagne de Colette, s’habillaient comme des hommes – pour provoquer et revendiquer :


colette-morny-def.jpg

 

Chanel fouilla les armoires de ses amants comme un fils celles de son père. La curiosité de la couturière n’explique pas tout. Il y avait en elle une virili qui trouva à s’épanouir dans sa vie professionnelle. Quand Colette la décrit au travail, c’est à « un petit taureau noir » qu’elle la compare. Pour la croquer en haut de son escalier en train de suivre le défilé des mannequins, Maurice Sachs a recours à une métaphore militaire : « Elle était un général, un de ces généraux de l’Empire chez qui l’esprit de conquête domine. » Dans son Journal inutile, Paul Morand la présente « peu féminine de sensibilité » et ayant  « un caractère d'homme » Et quand la psychanalyste Françoise Dolto conclut à la possibilité qu’une femme puisse être dandy (1), c’est l’exemple de Chanel qui lui vient à l’esprit.

A propos du dandysme et de Chanel, j’ouvre une parenthèse : au cours d’une émission télévisée sur la célèbre « mademoiselle », j’ai entendu Robert Goossens, qui créa pour elle des bijoux, dire qu’elle était « l’équivalent de Brummell ». Sur le moment, je n’ai pas bien compris. Maintenant, j’ai saisi : l’un comme l’autre rompirent avec une mode de l’excès, de la surcharge, de l’opulence m’as-tu-vu et imposèrent une simplicité remarquable; l'un comme l'autre mirent l'accent sur la perfection de la coupe. Le costume sombre de Brummell et la petite robe noire de Chanel se répondent à plus d'un siècle de distance. Entre Brummell et Chanel, il y a beaucoup plus que le hasard d’une rime : quand Chanel dit : « le Schéhérazade, c’est très facile ; une petite robe noire, c’est très difficile » ; quand elle confie avoir reçu comme un éloge cette exclamation d’un Américain : « Avoir tant dépensé sans que cela se voie ! » - ne croirait-on pas entendre Brummell parler à travers elle ?  

Avec sa féminité, Chanel eut plus de mal… Elle-même avoua : « Boy Capel (2) me disait souvent : - N’oublie pas que tu es une femme… Il m’arrive trop souvent de l’oublier. » Edmonde Charles-Roux explique : « Elle vivait au sein d’une extraordinaire réussite professionnelle dans une solitude extrême, ayant échoué dans ce à quoi elle tenait le plus : sa vie de femme. (…) L’égale des hommes dans sa vie de chef d’entreprise – et souvent supérieure à eux -, Chanel fut dans sa vie privée la plus désarmée des femmes. »

La conscience de cet échec explique en bonne partie, sûrement, l’aigreur dans laquelle, âgée, elle finit par se perdre. Tyrannique, odieuse, de mauvaise foi – Chanel vieillit mal. Elle oublia jusqu’aux principes qui firent son style. Elle qui fustigeait l’extravagance et disait qu’« une femme élégante (devait) pouvoir faire son marché sans faire rire les ménagères » se surbijouta, se surteignit, se surmaquilla. Elle enfonça de moins en moins souvent ses chapeaux jusqu’aux oreilles, et posa de minuscules bibis sur le sommet de son crâne, une épaisse frange en guise de pare-rides. Elle qui disait : « Une femme qui vieillit doit être à la mode ; seule une jeune femme peut être à sa mode » fit tout l’inverse…

 

chanel-age.jpg

 

Le temps Chanel était passé. Le temps qui le suivit, cruel comme tous les temps, n’attendit même pas qu’elle fût morte pour confier à de nouveaux anges exterminateurs la tâche de l’exprimer (3).

__________________________________________________________________________________
1. Le Dandy, solitaire et singulier, Mercure de France.
2. Le seul homme qu'elle aima : confidence à Paul Morand. Boy Capel est l'homme moustachu qui accompagne Chanel sur la photo qui la représente en jodhpur.
3. Mes sources : d'abord Le Temps Chanel, d'Edmonde Charles-Roux (Chêne-Grasset, 1979); un extraordinaire album photographique qui complète L'Irrégulière (Grasset-Fasquelle,1974), la biographie référence sur Chanel écrite par le même auteur. Et puis L'Allure de Chanel (Hermann, 1976) de Paul Morand, dont je présenterai des extraits dans mon prochain billet.

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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 07:03


elmar-brok-copie-1.jpgElmar Brok, conservateur allemand

 

Ce monsieur est un coquet : voir le choix de la pochette et de la chemise à rayures inédites. Mais tout est raté - la coiffure et la teinture aussi-  et c’est ce ratage absolu (pour user d’un qualificatif... usé) qui est fascinant. 

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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 06:50

La Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent a eu l’heureuse idée de présenter un ensemble de toiles de Jacques-Emile Blanche. Le titre de l’exposition,  « Du côté de chez Jacques-Emile Blanche », - clin d’œil à celui du grand œuvre de Proust – dit assez l’angle retenu. Cette exposition nous plonge dans l’atmosphère de la Belle Epoque – époque qui, au vrai, ne fut belle que pour les privilégiés. Ce beau monde, Jacques-Emile Blanche en était issu. Ferdinand Bac se le rappelle ainsi : « C’était un fils de famille (1) très gâté (…) un esprit singulier, attachant et détachant à la fois, un talent prodigieux, fin, élégant, simple ; un goût racé, un peu trop exclusif dans sa préciosité, mais un vrai artiste ».

Esthète et cultivé, il portraitura les artistes avec affinités électives obligent - une prédilection pour les écrivains, lui-même ayant signé plusieurs oeuvres littéraires. Son goût en la matière était sûr. Il peignit Proust et Pierre Louÿs quand ils étaient encore inconnus, Mauriac et Drieu La Rochelle à l’aube de leur carrière. Il sut faire preuve de curiosité : il lut les surréalistes et entretint des relations amicales avec certains d'entre eux.


marcel-proust-j-e-blanche.jpg Marcel Proust, 1892. Pour Céleste Albaret, la gouvernante de Proust, "ce portrait ressemble plus (à celui-ci) que beaucoup de photograpies, parce que la couleur y est et que la peau y vit." Proust aimait beaucoup ce portrait qu'il garda près de lui jusqu'à la mort.



j-e-blanche-louys.jpgPierre Louÿs, 1893 

 

      
Dans un article récent, le spécialiste peinture du Monde, Philippe Dagen, ose la question qui tue : « (…) si ce n’était pas Proust, Gide, Claudel, etc, serait-ce néanmoins un portrait remarquable ? » Poser la question, c’est bien sûr y répondre. Dagen ajoute : « Blanche est un portraitiste amical (…) et ne cherche pas à en dire trop sur celles et ceux qui posent devant lui et pourraient avoir des secrets et des vices à dissimuler. Tout juste soupçonne-t-on un peu d’ironie dans sa manière de faire lever au ciel les yeux de Claudel (…) il en est de même de Cocteau, jeune homme dégingandé flanqué d’un caniche blanc. »


j-e-blanche-claudel-def.jpg Paul Claudel, 1919    

 

 

j-e-blanche-cocteau.jpgJean Cocteau, 1913 

 

 

« Mais, dit encore Dagen, ce sont des exceptions plutôt que la règle ». Voire… D’abord, à en croire Léon Daudet, Blanche n’avait pas une réputation d’homme « amical » : « Il appartient à la race des commères tragiques, brouillant les gens sous prétexte de les réconcilier, compliquant les histoires les plus simples, colportant les racontars et les fables déshonorantes, jouait les gales au grand cœur et les Merteuil sentimentales. » Ensuite, pour dévoiler les secrets et les vices, les suggestions de l’impertinence ne sont pas moins efficaces que les traits aiguisés - et trop visibles - de la méchanceté. Blanche était un portraitiste impertinent. Pour révéler l’ambiguïté méphistophélique de Gide, un jeu d’ombres lui suffit :


j-e-blanche-gide-def.jpgAndré Gide, 1912

 

Deux accessoires – une canne et une robe de chambre – et, d’un coup, le très précoce Raymond Radiguet a l’air d’avoir mille ans :


j-e-blanche-radiguet.jpg Raymond Radiguet.

 

Le portrait de son fils ne fut guère « aimable » à la mère de Sir Coleridge Kennard. « C’est parce qu’il est très révélateur », confiera Kennard. Voyez ce teint de rose, cette bouche vermeille, ces mains de jeune fille…

 

j-e-blanche-coleridge-kennard.jpgColeridge Kennard, 1904, "Le Portrait de Dorian Gray" 

 

Le visage de Boni de Castellane émerge, littéralement, d’une montagne de vêtements – comme si le dandy avait suscité un double monstrueux qui peu à peu le grignotait :

 

j-e-blanche-boni-def.jpgBoni de Castellane, 1924

 

Au jugement de Dagen, on préfèrera, malgré son outrance, celui de Gilles Martin-Chauffier dans Paris-Match : « Quand le regard de (Jacques-Emile Blanche) se pose sur son modèle, on dirait le projecteur d’un mirador fixé sur sa proie. »

Les amateurs d'élégance seront attentifs à ce que ces toiles apprennent sur l’évolution du vêtement masculin. « La Belle Epoque (...) relègue encore la coquetterie masculine dans les catégories marginales du XIXe siècle : artistes, grands dandys, homosexuels », affirme Jean Claude Bologne (2). Les portraits de Jacques-Emile Blanche illustrent parfaitement son propos.

La plupart des artistes sont encore sensibles aux prestiges de l’apparence :


igor-stavinsky.jpg Igor Stravinsky, 1915

 

La fleur à la boutonnière, qui ornait les revers de Proust (1892), de Pierre Louÿs (1893), de Barrès (1903) ne va pas tarder à disparaître.

 

j-e-blanche-barres-oeillet-def.jpgMaurice Barrès, 1903. « On devinait, ne serait-ce qu’à travers ce portrait où on voit (Barrès) très pâle, la mèche déjà légendaire, légèrement relevée sur le front, la lèvre dédaigneuse, la paupière moqueuse, un œillet à la boutonnière, une cravate blanche plastronnant sur le col cassé, on devinait bien ce savant mélange de mélancolie et de dandysme, de sensibilité et d’insolence, qui faisait sa grâce et son succès. » Bernard-Henri Lévy, Les Aventures de la liberté.

 

Des fleurs de soie poussent sur presque toutes les poitrines. Curieusement, Jacques-Emile Blanche place les pochettes très bas, sans souci d’exactitude :

 

j-e-blanche-degas.jpgEdgar Degas, 1932, d'après le portrait de 1902 détruit en 1931. Notez la pochette en forme de pinceau.

 

j-e-blanche-h-james.jpg Henry James, 1908

 

Sous l’influence américaine, les cols rigides sont bientôt concurrencés puis remplacés par des cols mous.

 

j-e-blanche-montherlant-def.jpgHenry de Montherlant


j-e-blanche-morand.jpgPaul Morand

 

Des « toiles Blanche » surgit un monde disparu. Chez Blanche, l’art est encore l’ami de la beauté. Partir à la recherche de ce temps perdu, c’est se faire du bien. Et du mal (3).

 

« Du côté de chez Jacques-Emile Blanche, jusqu’au 27 janvier 2013, Fondation Pierre-Bergé Yves Saint Laurent, Paris XVIe.

________________________________________________________________________
1. Jacques-Emile Blanche était le fils du célèbre "docteur Blanche" qui, en tant qu'aliéniste, eut à soigner, entre autres célébrités, Nerval et Maupassant.
2.
Histoire de la coquetterie masculine, Jean Claude Bologne, Perrin.
3. Tous les tableaux qui illustrent ce billet ne font pas partie de l'exposition, celle-ci privilégiant la période qui s'étend de 1890 à 1918.

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